CHAPITRE Xlli
Offre de Marguerite à l'amitié. — Plaisir de ses parens. — Consentement obtenu.
Il ne faut pas croire que les parens de Brigitte envisagèrent la chose de même œil que M. et M™® Jones , et reçurent cet aveu avec le même calme et la même douceur. D'abord , ils étaient d'un caractère bien différent ; ensuite , ayant été plus souvent témoins de la mauvaise conduite de leur fille , ils avaient été plus à même que personne d'éprouver mille désagrémens de sa part : ils se rappelaient encore combien de fois elle avait abusé de son ascendant sur eux pour les tromper et leur arracher des éloges qu'elle ne méritait pas. Ils firent pendant quelque temps difficulté de croire qu'elle eût réellement pris la résolution de changer de manière d'être. Ajoutez à cela
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que, fatigués de leurs propres affaires , ils avaient fort peu de loisir pour songer à la réforme de Brigitte , et encore moins pour s'en occuper. Sa tante , cependant , ne refusa pas d'y ajouter foi : elle l'approuva , et l'encouragea à persister dans la louable résolution qu'elle avait prise de n'agir que d'après les conseils de personnes plus raisonnables qu'elle. «Une bonne intention, lui dit-elle , est préférable à des succès qui ne sont dus qu'à la supercherie ; et quoique vous n'ayez pas été toujours ennemie de ces sortes d'expédiens , j'ose me flatter que vous sentez maintenant tous les avantages d'une autre conduite , et que vous êtes toutedisposée àréparer vos erreurs passées. » Brigitte fut pénétrée de la bonté de sa tante , qui souvent prenait sa défense , lorsque M. et M""^ Smith commençaient à se déchaîner contre elle. L'amitié de M"^ Jones et de Marguerite lui était aussi d'un grand secours : elle servait à l'entretenir dans ses projets d'amendement , et adoucissait le regret que lui causait l'incrédulité de ses parens , dont elle ne sentait que trop la justice.
Combien de fois Brigitte regretta d'ignorer les choses dont 3Iarguerite avait une connaissance si parfaite , et de n'avoir pas été plus attentive aux leçons qu'elle avait reçues à la pension ! « Si j'avais fait comme vous , disait-elle à son amie, je serais maintenant en état de me perfectionner , en me rappelant ce que j'aurais appris , et en continuant le cours de mes études à la maison. Mais grâces à ma paresse et à ma négligence , cette consolation m'est refusée.
— 11 n'y a rien , répondit Marguerite , dont nous ne puissions venir à bout , avec le travail et la persévérance. »
Elle reconnut en même temps que l'ignorance de ses parens serait un grand obstacle à ses progrès ; n'ayant personne pour seconder ses efforts , elle craignait que son amie ne se décourageât et ne renonçât à ses bonnes dispositions.
Elle devait retourner incessamment à Londres , où , perdue dans l'obscurité au sein de laquelle les affaires de son père la réduisaient à végéter , il était à craindre qu'elle ne tombât dans une apathie qui lui deviendrait funeste, ou qu'elle ne reprit
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l'ancien expédient qu'elle avait autrefois adopté pour fixer sur elle l'attention. Marguerite était jalouse de sauver une personne qui avait reconnu de si bonne foi ses erreurs ; elle résolut de l'empêcher d'y tomber de nouveau. Une idée la frappa pendant qu'elle réfléchissait aux moyens de venir au secours de Brigitte ; elle courut aussitôt en faire part à sa mère et lui demander son avis à ce sujet.
M"'' Jones ne tarda pas à deviner , en la vov ant entrer dans sa chambre , qu'elle avait l'esprit occupé de quelque sujet important. «' Qu'est-ce qui a enflammé votre imagination ? lui dit-elle en plaisantant, et d'où vous vient cet air affairé ? Je m'aperçois que vous êtes pleine de quelque grand dessein. Voyons , prenez une chaise , et contez-moi cela ?
Marguerite sourit. — Je crois , réponditelle, que vous n'attendez plus maintenant que de me voir , comme la montagne , enfanter une souris ; mais je vous assure que je viens vous parler de choses importantes. Seulement , permettez-moi de vous faire auparavant quelques questions.
— Bien volontiers , ma fille.
— Eh bien maman ! dit Marguerite d'un air sérieux, et en posant sa main sur le bras de sa mère , je crains que vous ne m'accusiez de présomption ou d'enthousiasme dans mes sentimens.
— Ce sont là les questions que vous avez à me faire ? demanda M"" Jones ; et que voulez- vous que je dise?
— C'est de mon amitié , que je voudrais vous entretenir , mais je voudrais , auparavant , que vous répondissiez à mes questions. Ne vous ai-je pas quelquefois entendu dire qu'une terre inculte ne produit que des ronces et des épines ?
— Oui , ma fille , répondit la mère ; cela est vrai ; quelquefois même pour celle que l'on cultive.
— Et ce n'est probablement qu'à force de soins et de travail qu'on parvient à la rendre productive.
— Sans doute ! nous en avons chaque jour la preuve sous les yeux.
— Moi, par exemple , ma chère maman, malgré tous les soins que vous me donnez ? demanda Marguerite en souriant . Mais pensez-
"VOUS que Brigitte ait eu le même bonheur que moi , du côté de ses parens ?
— Si tout ce qu'on en dit est vrai , rien ne me porte à le croire.
— Eh bien ! cela me met dans le cas de vous faire une question , peut-être un peu hardie , dit Marguerite. Vous avez 1 intention de me remettre en pension encore pour un an , n'est-ce pas ? mais pensez-vous que cela soit absolument nécessaire ?
— Peut-être que non ; cependant votre éducation n'est pas achevée. Vous désiriez savoir , sans doute , si vous seriez en état àe donner des leçons à Brigitte ?
— Non , maman ! répondit-elle en rougissant ; j'aurais voulu qu'elle allât en pension à ma place , et qu'elle y reçût une meilleure éducation que celle que je pourrxiis lui donner. Je ne crois pas que la proposition mérite aucun éloge, puisqu'il en résulterait pour moi le plaisir de rester avec vous.
— Et vous ne craignez pas qu'il vous en coûte de renoncer aux progrès que vous pourriez faire dans vos études favorites du français et de la musique ?
IVl LES AMIES
— Je pourrais m'en occuper à la maison, maman; et j'aurais plus de temps à y consacrer qu'à la pension. Mais il est impossible à Brigitte de faire des progrès sans maîtres ; elle ne peut attendre aucun secours de ses parens : au lieu que moi , je n'ai besoin que d'être sous vos yeux , et sous ceux de mon cber papa ! Les tendres avis que vous me donnerez , lorsque je vous en fournirai l'occasion , m'encourageront à me surveiller davantage, Brigitte n'aurait aucun de ces avantages. Si on l'abandonne à ellemême, et qu'elle n'ait personne pour la guider, elle retombera dans l'indolence , et les ronces recommenceront à paraître. Est-ce que vous êtes fâchée , maman ? continua-telle en la regardant fixement ; ma demande vous aurait-elle déplu ?
— Non , ma chère amie ; je dois au contraire vous en féliciter. Le désir que j'ai de vous avoir toujours auprès de moi , me porterait à accéder à votre demande ; mais que votre père consente à ce que vous renonciez aux avantages que vous désirez procurer à Brigitte , justement au moment où ils vous deviennent le plus nécessaires , c'est ce dont
je doute. Je doute également que Brigitte profite réellement du généreux sacrifice que TOUS voulez faire en sa faveur : vous ne pouvez certainement pas me garantir qu'elle ait assez de persévérance pour se pénétrer de toutes les connaissances que \ous la mettriez à même d'acquérir ?
— Si quelque chose est capable d'exciter son émulation , maman , ce sera la crainte de paraître ingrate. Quand elle aura eu le plaisir de voir chaque jour marqué par de nouveaux progrès , elle ne travaillera plus que par goût ; et j'aurai quelque jour la satisfaction de la voir devenir , comme M'»* Ockendon , un ornement utile à la société , capable d'élever les autres et de leur prodiguer les bienfaits de Tinstruction. M™^ Comagène a toujours dit qu'elle n'était pas dépourvue d'heureuses dispositions , et qu'elle n'avait besoin que d'un peu plus d'attention. Si on lui procurait maintenant l'occasion de s'instruire , je suis persuadée qu'elle serait beaucoup plus studieuse que par le passé.
— Nous en parlerons ù votre père, dit M"'* Jones , plus conîeute de sa fille que si
elle venait d'acquérir un trésor. Je n'ai pas besoin de tous demander si aous en avez lait part à Brigitte : je vons suppose trop de discrétion , pour croire que vous lui en ayez parlé avant de connaître nos intentions.
— Je ne lui t n ai pas dit un mot , maman ; cette idée m'est venue ce matin même , et ie n'ai rien eu de plus pressé que de venir la communiquer à ma m3illeure amie , pour lui demander son avis. »
Il n'y avait pas de temps à perdre ; car 31. Smith parlait déjà d'emmener sa femme et sa fdle , et de leur louer un appartement garni à Londres. M. Sorrel avait pris communication de la lettre que Brigitte avait écrite ; la signature de Marguerite , apposée au bas , servit , avec le témoignage de madame Comagène , à lui en assurer la véracité ; et il ne conserva plus aucun doute à cet égard. Les créanciers ne firent plus difficulté de mettre leur signature partout où elle était nécessaire , du moment qu'ils actpiirent la certitude que leurs soupçons étaient sans fondement ; et il fut enfin per- ]nis à M. Smith de reparaître en public, et (le postuler quelque emploi.
M™* JoîKjs saisit la première occasion oti elle se trouva seule avec le chevalier , pour l'entretenir de la généreuse proposition de Marguerite. « Elle prétend , dit-elle , qu'elle ne mérite aucun éloge , parce que son désir est de rester à la maison auprès de nous. IMais elle aurait certainement pu nous faire la même demande sans songer à son amie , ni renoncer en sa faveur aux moyens d'instruction dont elle pourrait jouir elle-même.
— C'est une excellente fille ! s'écria le chevalier , pleine de nobles sentimens ! Mais que dites-vous de sa proposition ?
— Pour moi , répondit-elle , je désirerais de tout mon cœur , dans notre intérêt à tous , que vous voulussiez y accéder ; ce sera un si grand plaisir pour nous de l'avoir à la maison , surtout si vous ne vous opposez point au libre exercice de mon autorité sur elle !
— Dès ce moment , dit-il , je vous accorde plein pouvoir sur Marguerite ; et , persuadé que vous connaissez mieux ses intérêts que personne , je me soumets à tout ce que vous voudrez.
— Eh bien ! vous consentez , n'est-ce pas.^
reprit M"*® Jones ; Marguerite est impatiente de connaître le résultat de notre entrevue ; je cours l'eu instruire. »
Marguerite parut bientôt , et , s' élançant au cou de son père , qui ne pouvait bouger de dessus sa chaise , elle fut à peine capable de s'exprimer pour lui témoigner sa reconnaissance. « Je vous remercie , mon cher papa , pour Brigitte et pour moi. Elle sera si ravie et si reconnaissante ! Elle regrette sincèrement le temps qu'elle a perdu ; et elle est bien déterminée à redoubler de zèle et d'attention. Pour moi , je vous promets d'en faire autant à la maison : car ne croyez pas que ce soit pour me livrer à l'oisiveté , que j'ai sollicité cette faveur! Mon plus grand plaisir sera de rester auprès de vous et de maman. Je saurai bien me passer des maîtres , si vous voulez faire en faveur de Brigitte , la dépense que je vous aurais occasionée en retournant à la pension.
— Chère enfant ! répondit le chevalier en la serrant dans ses bras , cette preuve d'amitié fait honneur à ton cœur. Puisse celle qui en est l'objet l'apprécier aussi bien que moi !
DE PENSIOX. 247
— Oh! papa, je suis sûre qu'elle sera sensible à celte bonté de votre part : elle travaillera avec la plus grande ardeur ; et après cette année , dont le succès doit être si important à son éducation , il pourra se faire que son père soit en état de payer sa pension. Ainsi , ce ne serait que pour une année qu'elle aurait besoin de votre secours.
— Ta demande est accordée ! répondit le chevalier , incapable de cacher plus longtemps le noble orgueil et la joie dont son cœur paternel se sentait pénétré. Tu es une bonne et généreuse fille ! et ton amitié ne peut rester sans récompense. »
M""^ Jones , de son côté , ne put s'empêcher d'accorder à sa fille le juste tribut d'éloges qu'elle méritait.
Elle s'occupa sur-le-champ des moyens les plus convenables pour ménager cette affaire; et il fut arrêté qu'elle serait négociée par lentrcraise de Marguerite seule.
CffiAPfiTRE XIV.
Joie de Marguerite. — Repeatir de Brigitte. — Bonté de sa tante. ■ — Remarques judicieuses. — Désintéressement de Marguerite. — Brigitte retourne en pension. — Elle se corrige de ses défauts. — M"' Mauwell. — Vacances de Brigitte.
Il était trop tard , ce soir-là , pour que Marguerite pût faire part de cette agréable nouvelle à son amie. Ce n'est pas qu'elle eût à craindre de ne la pas trouver chez elle à cette heure ; car M™* Smith ne pouvant plus figurer dans les promenades et les jardins ])ublics , avec toute la splendeur de la femme d'un des premiers négocians de Londres , s'était imposé l'obligation de rester à la maison.
Le lendemain matin, pendantque M. Smith avisait en lui même aux moyens les plus éco-
ûomiques de retourner à Londres, son épouse se disposait avec la plus grande répugnance à l'accompagner : car il fallait se défaire de toutes ses parures qu'elle avait étalées à son arrivée à Bath ; et Brigitte regrettait amèrement les heaux appartemens qu'elle quittait pour n'aller occuper qu'une modeste chambre garnie. Elle redoutait les railleries et les sarcasmes de ses anciennes compagnes , et surtout l'arrogance de M'"' Purllet , qui , à ce que disait son père , avait promis de la protéger. Mais ce qui coûtait le plus à son cœur, c'étatt d'être ol)ligée de se séparer de Marguerite ; et elle s'abandonnait aux plus tristes réflexions , quand elle entendit frapper à la porte , et reconnut le coup de marteau de son amiç.
« C'est M^^^ Jones , dit sa tante ; avertissez Brigitte , et dites-lui de la conduire dans sa chambre ; car , ajouta-t-elle en jetant les yeux sur les chapeaux et les vètemens dont M""' Smith avait couvert la taliie , il ne convient guère de la faire entrer ici. »
Brigitte obéit avec empressement , et s'ap- ])laudit de se trouver encore une fois seule avec son amie. « Ah ! Marguerite , dit-elle
les larmes aux Aeux , je crains bien de ne plus vous revoir ! demain , ou après demain, nous repartons pour Londres , où je ne trouverai plus désormais qu'ennui et tristesse. Mais vous , vous allez retourner à la pension; et vous arriverez pour entendre des railleries dont je n'ai que trop mérité d'être le sujet. Je voudrais ne pas répandre ces larmes , continua-t-elle , s'il me restait autre chose à faire qu'à pleurer. Je crains bien qu'il ne soit plus en mon pouvoir d'obtenir aucun succès : je reconnais mon erreur quand il est trop tard.
— 11 n'est jamais trop tard , ma chère Brigitte , pour accomplir une bonne résolution ! répondit Marguerite , dont le cœur palpitait daise en songeant quelle allait bientôt dissiper le chagrin de son amie ; vous n'êtes pas privée des moyens de continuer votre éducation : mon père a dit que , dans mon propre intérêt, et par considération pour Tamitié qui nous lie , il voulait absolument se charger de payer votre pension cette année.
— Quoi ! s'écria Brigitte , pouvant à peine en croire ses oreilles, je vous aurai donc sans cesse de nouvelles o})i!gat!Ous , mu
chère Marguerite ! Yous fûtes la première qui me fîtes apercevoir mes défauts et qui m'encourageâtes à les reconnaître et à y renoncer ; et maintenant , ce serait encore vous qui me procureriez les moyens de réformer mon caractère, et d'acquérir quelque instruction ! Jamais obligations n'ont été si douces à mon cœur , que celles dont je vous suis redevable ! Mais dites-moi , Marguerite , ne me trompé-je point? ne m'avez-vous pas dit queje devais retourner à la pension avec vous, et aux frais de votre père ?
— ^^on pas avec moi , mais à ma place , dit Marguerite. Mon père se proposait de me laisser encore un au à la pension ; mais il m'a permis de vous céder cet avantage , qui vous sera infiniment plus nécessaire qu'à moi , puisque vous n'avez pas , comme moi, la facilité de vous instruire auprès de vos parens.
— Je ne serais non plus jamais aussi heureuse auprès d'eux ! dit Brigitte en soupirant.
— Ne dites plus cela : vos parens vous aiment; et quand ils vous verront disposée à les aimer et à fermer les veux sur leurs
défauts , au lieu de les faire remarquer aux autres , vous pouvez être sûre que vous serez l'objet de toutes leurs affections.
— Ah ! Marguerite , dit-elle en se couvrant le visage de ses deux mains , vous connaissez toutes mes erreurs , et vous avez encore tant de bonté pour moi !
— Vous ne m'avez que trop souvent fourni l'occasion de les remarquer ! répondit Marguerite en souriant. Mais je les oublie pour toujours ; seulement , je vous prie de me permettre quelques observations. Si le défaut d'éducation qui se manifeste chez vos parens vous a mise si souvent dans le cas de rougir d'eux , combien plus n'auriez-vous pas à rougir de vous-même , si vous négligiez les avantages qui vous sont offerts ! J'ai pris sur moi , ma chère Brigitte , de promettre que vous travailleriez avec la plus grande assiduité , et que vous ne perdriez pas un seul instant. Tous aurez le secours de tous les maîtres ; et quelle satisfaction pour moi , de les entendre s'applaudir de vos progrès , au lieu de vous punir comme ils l'ont fait jusqu'à })! ésent. Tout le monde s'accorde à dire que ^ eus n'avez besoin que d'un peu plus d'atten-
DE PEjS'SIO]^. 253
tion. Si vous me promettez de tous appliquer sérieusement à l'étude, je crois pouvoir, en toute confiance , vous assurer un plein et entier succès. Vous ne voudrez pas que je sois trompée dans mon attente, n'est-ce pas?
vous sentez trop combien je serais vivement affligée , lorsque mon père viendrait à le savoir.
— Ma chère Marguerite , vous n'aurez pas à vous repentir de votre générosité ; je vous promets d'être attentive et appliquée. Mais si je vous avais auprès de moi , pour m' aider de vos conseils et de vos remontrances, je n'aurais pas à craindre de retomber dans mes premières fautes.
— Ma chère Brigitte , si le désir de votre bien-être et l'amitié de mes parens ne sont pas des mobiles assez puissans , mes conseils seraient inutiles : ne 1 ont-ils pas été pendant long-temps ?
— - Ou* , répondit Brigitte , je l'avoue avec confusion ; mais je ne suis plus la même que j'étais autrefois ; je vous en convaincrai bientôt. Cependant, je vous en prie , donnez-moi seulement un modèle à suivre , et je vous promets de ne m'en point écarter ; je n'aurai
point votre exemple pour me guider , et c'est une privation que je mérite bien , pour n'avoir pas su en profiter pendant que je lavais sous les yeux. «
Il n'y avait pas besoin de beaucoup de préambules pour informer M. et M"^^ Smith de cet arrangement. Brigitte fut la première à les en instruire. Ils furent extrêmement sensibles à cette bonté de la part de M. Jones ; et M. Smith se promit bien , si jamais ses affaires se rétablissaient , de lui en témoigner dignement sa reconnaissance. C'était aussi , à leurs yeux une telle preuve de l'amitié qui attachait ]\r'^ Jones à leur fille , qu'ils ne purent s'empèchcr de rendre à Brigitte toute leur estime , et d'admirer leur sagacité , en la mettant dans une pension où elle avait fait une aussi bonne connaissance.
Brigitte sentit alors combien leurs louanges avaient toujours été déplacées , et reconnut qu'elle n'en avait pas été moin^ indigne que de l'amitié de iMarguerite. Mais plus elle s'efforçait de combattre la bonne opinion qu'ils avaient d'elle actuellement, plus ils semblaient s'obstinera la lui conserver. Sa lante était la seule qui parût entrer dans ses
scntimens et éprouver quelque satisfaction à lui voir faire l'aveu de ses fautes. Elle profita d'un instant où elle se trouvait seule avec Brigitte , pour lui offrir le choix de retourner à Londres avec ses parens , ou de rester avec elle à Bath jusqu'à la rentrée des classes. Brigitte accepta avec joie cette dernière proposition , pourvu toutefois qu'elle eût la même facilité de retourner à la pension, de Bath que de Londres. Sa tante lui promit de lever cette difficulté ; et Brigitte s'applaudit de l'espoir qui lui restait de revoir ses amis en passant à Londres , et de jouir encore (pielques jours de la société de Blarguerite. M. et M""" Jones ne purent que lui réitérer les éloges dont ils l'avaient comblée et lui témoignèrent le désir de la voir continuer à mériter leurs bontés. Immédiatement après leur départ , sa tante la prit en particulier , et lui parla en ces termes :
« Vous voyez , Brigitte , de quelle manière je vis , et que , contente de mon sort, je suis heureuse dans la situation où je me trouve, sans prétendre aux hommages qu'on rend à la noblesse , il me suffit d'être respectée de mes inférieurs, et chérie de mes égales. Les
revenues sur lesquels je vis sont le produit de maisons que je loue à de pauvres gens , pour les mettre en état de gagner plus facilement leur subsistance ; et , bien que je sache qu'il est d'usage parmi les grands d'en agir ainsi avec les indigens , je me garderais bien d'en tirer aucune espèce de vanité. Votre pauvre père a toujours eu des sentimens d'un orgueil déplacé : il a épousé une femme qui avait de la fortune ; et dès ce moment , tous deux se sont crus appelés à figurer à côté des gens qui occupent les premiers rangs dans la société. Ne croyez pas, Brigitte , que je vous dise cela pour vous mortifier , je veux seulement vous en faire sentir le ridicule et l'inconvenance. Combien de fois n'aije pas vu de riches ignorans , avec leur gros visage surmonté d'une énorme perruque, s'admirer avec complaisance sous le riche habit galonné, qui ne convient qu'aux gens de distinction ! Et après cela , croyez-vous qu'il soit difficile de reconnaître de vérital)les nobles, d'avec ceux qui s'efforcent seulement d'imiter leurs manières , et qui , sortant de leur élément, deviennent un objet de ridicule et de mépris aux yeux de ceux
qu'ils se proposent pour modèles? Vous me direz qu'on juge sur l'apparence , mais , ma chère , votre esprit ne doit-il pas se mettre au-dessus de ce sot préjugé ? Si vous ne remportez cette victoire sur vous-même, je crains bien queM"^ Jones ne se soit trompée , et que tout ce qu'elle a fait pour contribuer à votre bonheur ne soit couronné d'aucun succès. Pour moi je ne vous pardonnerais pas d'avoir de pareils sentimens ; et vous en seriez d'autant moins excusable, que l'éducation que vous avez déjà reçue vous met au-dessus de ceux qui sont habitués à raisonner de la sorte . »
Brigitte sentit la justesse des observations de sa tante. Elle avait vu, parmi les gens dont ses parens fréquentaient la société , les ignorans , les grossiers parvenus auxquels sa tante avait voulu faire allusion ; et elle conçut pour eux le plus profond mépris , quand elle vint à leur opposer M. et M"* Jones , madame Comagène et M'^* Ockendon , dont l.i conversation était si agréable , et si instructive en même temps.
— Oh ! non , dit-elle ; j'aimerais mieux je ne sais quoi faire , que de passer ma vie avec de pareils gens !
— Vous ferez doue tous vos efforts pour vous iustruire et vous perfeetionner ? lui dit son excellente tante , charmée de la voir dans ces bonnes dispositions. Eh bien ! Brigitte , si vous profitez de l'instruction qui vous est offerte , je ferai en sorte de fournir aux frais d'une seconde année de pension ; et si votre père est trop malheureux pour pouvoir rien faire pour vous , le peu que je possède vous appartiendra lorsque je mourrai ; jusque-là , vous pouvez , aidée de la faveur de M™^ Jones, qui, je l'espère, ne vous abandonnera pas , vous procurer une éducation particulière à faire dans une l)onue famille de la capitale , où les talens que vous posséderez seront des titres de recommandation , préférables à ceux que pourrait vous donner toute la fortune du monde. "
Brigitte fut extrêmement sensible à cette bonté de la part de sa tante : " Quoi ! dit-elle en elle-même , tant de monde qui s'intéresse à mon bonheur futur, et je serais la seule qui ne ferais rien pour moi-même ! >'on , Kon ! je promets bien , et jen prends la ferme résolution d'être plus raisonnable à l'avenir. Je vous assure , ma chère tante ,
dit-elle à haute voix , que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour me concilier votre estime et votre affection. Mais pour ce qui est de votre succession, ajouta-t-elle d'un air attendri qui confirmait la vérité de ses paroles , ne croyez pas , ma chère et bonne tante , que ce soit là le motif qui m'engage à vous faire cette promesse. Puisse votre existence se prolonger encore long-temps , afin que vous jouissiez vous-même de votre fortune. Mais si je suis destinée à voir venir ]e jour funeste qui me mettrait en possession de vos biens , léguez-les , je vous prie , à mon père et à ma mère ; ils en auront plus besoin que moi. Les bontés de mes amis me suffiront sans doute pour me mettre en état de soutenir moi-même mon existence.
— Vous oubliez , ma chère , répondit sa tante en souriant , les larmes aux yeux , que je puis vivre aussi long-temps qu'eux. Mais ce sera la volonté de Dieu qui réglera cela; et j'espère qu'avant de mourir, il me fera la grâce de disposer de mes biens en faveur de qui en aura le plus besom : dans tous les cas ils vous appai ti'^ndraicnt toujours après leur mort. «
Brigitte se sentit pénétrée pour sa tante d'un respect que, quelques jours auparavant, elle n'aurait jamais cru pouvoir accorder à une personne sans éducation; et elle reconnut alors que le véritable mérite peut être caché sous les manières les plus simples.
Brigitte passa encore un jour che? M. Jones , après le départ de ses parens. Lamanière dont elle parla de sa tante , convainquit Marguerite que son amie n'avait point le cœur d'une ingrate ; et elle lui devint encore plus attachée.
M. Jones s'était si parfaitement rétabli , qu'il lui devenait inutile de séjourner plus long-temps à Bath ; et comme toute la société était impatiente de retourner à Londres , il fut décidé que l'on partirait, à cause de Brigitte , deux ou trois jours avant la rentrée des classes. Le jour indiqué étant arrivé , l'on monta en voiture , et l'on ne tarda pas à arriver à Woodgate-Lodge , qui était le lieu de la résidence du chevalier. Brigitte était heureuse ; et , quelques jours après elle fut envoyée à la pension , avec la recommandation expresse de M™^ Jones.
Elle se sépara de sa tendre amie en ver-
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saut des larmes de reconnaissance et d'amitié. " Tous les avantages dont je vais m'enrichir , dit-elle , je les devrai à votre générosité. Je ne négligerai rien de ce qui sera en mon pouvoir, pour me montrer plus digne de l'intérêt que vous me portez,
— Soyez attentive aux conseils de mademoiselle Beaumont, répondit Marguerite ; je me U'omperais beaucoup , si vous ne retrouvez pas en elle une seconde M.^^^ Ockendon. Considérez toujours comme un a^antage chaque instant que vous pourrez passer au- ])rès d'elle; j'en agissais ainsi à l'égard de M"'' Ockendon. Vous direz à ces demoiselles que vous avez reconnu votre erreur , et que Aous en êtes repentante ; et , certainement , elles seront trop généreuses pour n'avoir pas égard à la sincérité de votre aveu.
Elle se disposait à continuer son exhortation , quand on vint annoncer la voiture qui devait emmener Brigitte. « Je leur dirai , répondit-elle , en embrassant son amie avec la plus vive émotion , que je cherclie à mériter votre amitié ; et elles conviendront , que je ne saurais acheter par trop de soins un aussi précieux avantage. »
Pendant sa première année de pension, Brigitte avait eu pour compagne une jeune personne , IVr'® Meauwell, plus jeune qu'elle de quelques années ; elles se trouvaient ensemble dans la même classe. Cette demoiselle avait d'abord manifesté le plus vif désir de s'instruire; mais elle était parvenue , à l'aide des conseils et des raisonnemens de Brigitte, à se persuader qu'il leur était également inutile à l'une et à l'autre de se fatiguer à étudier.
Pendant un certain temps , M"^ Mauwell s'était adonnée avec ardeur à l'étude; mais un geste de Brigitte , un signe , une remarque grotesque , à propos de rien , avait suffi pour détourner M'^'' Mauwell de ses études, et la rendre incapable de faire aucun progrès.
Il lui était souvent arrivé de perdre son temps à causer , pendant la classe , avec Brigitte : ce qui la mettait en droit de redouter son retour à la pension ; car quoiqu'elle n'eût pas assez de force pour résister au mauvais exemple , elle avait néanmoins encore assez de bon sens pour en sentir les inconvéniens.
î)L i'Ervsîorv. 263
Pendant les dernières vacances , ses parens lui avait témoigné quelque mécontentement du peu de progrès qu'elle avait faits ^ et l'avaient prévenue qu'ils n'étaient pas disposés à la tenir plus long-temps en pension, si elle ne savait pas mieux en profiter. Elle L.Hir fit ouvertement l'aveu du motif qui avait nui à ses progrès ; et convaincue , par leurs raisons, de l'inconvenancede sa conduite, elle avait promis de n'avoir plus aucun rapport avec Brigitte , et de ne plus s'occuper de ce qu'elle ferait.
Pénétrée de ces bonnes dispositions , elle arriva à la pension avec la ferme résolutiou de faire tous ses efforts pour passer dans une classe supérieure , afin de pouvoir se mettre à l'abri de la pernicieuse influence de Brigitte. Elle voulait ne la point regarder pendant les heures d'étude , et s'en tenir aussi éloignée que possible. Quand elle vit Brigitte approuver ses nouvelles intentions ; et l'engager à y persister , M'»' Meauwell, qui connaissait son penchant à la paresse , l'écouta d'abord avec quelque étonnement, et fut embarrassée de savoir si elle devait ajouter foi à la vérité de ce qu'elle lui disait.
Quoiqu'elle se fût bien promis de ne point lever les yeux sur elle , pendant les heures d'étude , elle ne put s'empêcher , les premiers jours , de lui lancer de temps en temps un coup d'oeil , pour voir si Brigitte se mettait réellement en devoir de réformer sa conduite. Elle fut agréablement surprise de la voir constamment occupée de son ouvrage , et apporter à l'étude une attention dont elle ne l'aurait jamais crue capable.
Après deux ou trois jours d'un travail assidu , Brigitte et M'^^ Meauwell reçurent l'une et l'autre les félicitations de leur maîtresse ; et Brigitte qui n'ignorait pas combien elle avait mérité l'indifférence qu'affectait à son égard son ancienne compagne de jeu , saisit avec empressement cette occasion d'avoir avec elle un entretien, que celle-ci avait jusque-là soigneusement évité.
« Je conviens , dit Brigitte , que les doutes que vous avez aujourd'hui sur mon compte ne sont pas sans fondement. Plusieurs raisons me portent à rougir de la conduite que j'ai tenue ; mais principalement les torts dont je me suis rendue coupable envers ma jeune amie, Il n'est personne que je sois
aussi jalouse de convaincre que vous , de l'heureux changement qui s'est opéré en moi ; parce qu'il n'est personne à qui mon exemple et mes conseils aient été aussi préjudiciables. Acceptez, je vous en prie, mes excuses; et, si j'ai été assez insensée pour vous entraîner à la paresse , qu'il s'établisse désormais entre nous une noble émulation qui nous excite l'une et l'autre au travail.» M"^ Mauwell , après lui avoir témoigné combien elle regrettait vivement le temps qu'elle avait perdu, lui avoua ingénuement la promesse qu'elle avait faite à ses parens , d'éviter toute occasion de renouveler connaissance avec elle. « Autre conséquence de ma faute ! dit Brigitte en elle-même, le cœur pénétré du plus sincère repentir. Je croyais que tout le monde m'aimait ; mais il n'est pas jusqu'à cette enfant qui n'ai vu mes erreurs et n'ait résolu de fuir ma société. — Il est vrai , dit-elle , qu'il existait contre moi des raisons suffisantes pour vous déterminer à faire cette promesse ; et je suis loin de vouloir vous engager à désobéir à vos parens. Seulement quand vous les verrez , vous
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m'obligerez de leur dire que je ne suis plus Ja même; et peut-être nous permettront-ils de nous unir d'une Yéritable amitié : si toutelois , ajouta-t-elle -, l'amitié d'une personne qui ne se recommande ni par sa famille , ni par sa fortune , peut vous être agréable.
— Oh ! Brigitte , dit cette charmante enfant , je suis sûre que quelque changement qu'ait subit votre fortune, je ne vous en aimerai jamais moins , parce que le changement de votre conduite est le premier motif démon amitié pour vous. J'ai été, comme vous , prodigue de mon temps ; et cependant il m'importait bien davantage de l'emplover utilement , puisque je ne suis pas douée de la même facilité que vous.
— Avec du travail et de l'attention , ma chère amie, il est plus facile d'avancer qu'avec des talens mal dirigés. Je ne serai pas contente de la prééminence que je pourrai obtenir sur vous , parce que je n'iguore pas que je la devrai en partie au tort que je vous ai fait. Ainsi donc je vous en prie , continua-t-elle, permettez-moi de surveiller vos travaux ; et quand vous rencontrerez quel-
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ques difficultés , souvenez-\ous que je me ferai toujours un plaisir de vous aider à les résoudre. Ce sont , pour le moment , les seuls rapports que nous aurons ensemble Jusqu'à ce que \ous a\ez revu vos parens , et que vous ayez obtenu d'eux la permission de m' accorder votre amité. »
M"'' Meauvvell, avec des yeux baignés de larmes , baisa la main que Brigitte lui offrait; et depuis ce temps-là , il s'établit entre elles un commerce d'affections quelles n'osaient cependant pas encore décorer hautement du nom d'amitié. Elles commencèrent dès-lors à s'entr' aider l'une l'autre ; et quoique mademoiselle Meauvvell ne craignit point de s'adresser directement à Brigitte pour éclaircir ses doutes et résoudre les difficultés qu'elle rencontrait, celle-ci lui rendait toujours ce« petits services avec la plus grande délicatesse ; lors même qu'elle l'instruisait , elle ne voulait point en avoir l'air : si son amie se trouvait embarrassée , elle l'aidait ou en lui donnant un conseil amical , ou bien en lui indiquant les livres où elle pourrait trouver ce qu'elle désirait savoir.
Les louanges de Marguerite et la générosité de sa conduite furent publiés par toute la pension ; et le rosier qu'elle y avait planté devint presque un objet de vénération aux yeux des jeunes pensionnaires ; il croissait avec rapidité , et fournissait souvent à Brigitte le sujet de sérieuses réflexions. « C'est donc moi , disait-elle , qui vais maintenant observer ses progrès , moi , qui affectais de rejeter avec tant de dédain l'idée de rester si long-temps dans cette pension , lorsque Marguerite m'en parlait ! C'est cependant à elle que je dois l'avantage d'être ici ; elle n'a pas craint de s'en priver dans mon unique intérêt. Oh ! non , je ne saurais jamais assez reconnaître sa bonté ! »
Tandis que chaque jour était marqué par de nouveaux progrès de la part de Brigitte , et qu'elle encourageait M'^" Meauwell à suivre son exemple , Marguerite , de son côté , poursuivait ses études avec la même ardeur et le même succès. Elle ne voulait pas entendre parler de prendre des leçons d'aucun maître , tant que son père paierait pour linstruction de Brigitte. « Mes propres efforts ,
disait-elle , seront bien suffisans cette année, pour que je puisse me passer de secours étrangers. Si jeu acquiers point de nouvelles connaissances , eh bien ! je me perfectionnerai dans celles que je possède ; et je consacrerai, chaque jour, une ou deux heures à m'cxercer sur la harpe. Pour le dessih , je ne ferai rien autre chose que copier sous les yeux d'un maître ! J'ai apporté de la pension une superbe gravure dont il faut que je fasse présenta ma mère : l'exécution , il est vrai , n'aura pas tout le charme que pourrait lui donner la touche du maître; mais n'importe! ce sera mon ouvrage. J'ai des livres qui me faciliteront l'étude de tout ce que j'aurai envie d'apprendre. Je ferai mes compositions, comme à l'ordinaire, pour mes leçons de français ; et mes progrès seront aussi rapides qu'à la pension , si même ils ne le sont davantage. »
Elle s'attacha à remplir scrupuleusement ces engagemens qu'elle avait pris avec ellemême ; et passé l'heure du déjcùuer , elle ne voyait plus son père , jusqu'au moment du dîner. Elle passait toutes ses matinées dans
la chambre de sa mère, qui, quelquefois, l'aidait de ses conseils; mais le plus ordinairement elle tra\aillait seule , animée d'une ardeur qu'excitaient sans cesse les rapports a\antageux qui lui étaient faits des progrès de Brigitte , et les lettres encourageantes qu'elle recevait de temps en temps de mademoiselle Ockendon. Après le dîner, le chevalier avait coutume d'examiner ses exercices français , et les soirées étaient consacrées à la lecture et à la musique. Jamais hiver ne parut plus court à la fille , au père et à la mère , que celui qu'ils passèrent ainsi. Le chevalier sortait fort peu; et excepté quelques promenades que Marguerite faisait , par hasard, avec sa mère, il lui arrivait rarement de dépasser les limites du jardin. Cependant le printemps reparut avant qu'ils y eussent songé , et qu'ils eussent épuisé la moitié des livres qu'ils avaient mis en réserve pour en faire la lecture du soir.
Soit que la goutte du chevalier se fût dissipée d'elle-même , ou que ses occupations ne lui permissent pas autant d'y penser , il ne se plaignit pas une seule fois d'en éprouver la moindre douleur.
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Chaque lettre que Marguerite recevait de Brigitte lui causait un nouveau plaisir. Celleci étudiait sous M"* Beaumont, qui était devenue la première maîtresse , et auprès de laquelle W^" Jleauwell ne tarda pas à la venir rejoindre. Brigitte paraissait prendre le plus vif intérêt à l'avancement de sa jeune amie. « Ah ! ma chère Marguerite , disaitelle , dans une de ses lettres , si j'avais été aussi jalouse de marcher sur vos traces , . que cette charmante enfant l'est de marcher sur les miennes , je n'aurais pas aujourd'hui autant de torts à réparer. Ma maîtresse est pleine de bontés pour moi ; et tout m'engage à ne rien négliger pour me rendre digne de votre affection , en méritant les encourageraens et les approbations de mes amies. >
M. Smith , qui , à son retour de Londres , n'avait plus éprouvé de difficultés pour mettre ordre à ses affaires , était rentré dans le commerce , sans avoir néanmoins la faculté de jouir des mêmes avantages qu'auparavant. Il avait restreint sa dépense ; et content avec sa femme , au milieu de quelques amis que le malheur n'avait pu leur enlever ,
il s'efforçait d'oublier son ancienne splendeur. Brigitte vint passer auprès d'eux quelques jours des vacances de Pâques ; elle avait déjà fait un petit séjour chez le chevalier , et devait y retourner passer le reste du congé.
Malgré tous les soins et toutes les attentions qui lui étaient prodigués par Marguerite et sa mère , malgré tout le charme qu'elle trouvait à vivre dans leur société , elle sentit , en retournant auprès de ses parens , un plaisir qu'elle n'avait point éprouvé jusqu'alors: c'est que la voix de sa conscience lui disait qu'elle n'était plus indigne de leur amitié. Elle manifesta le plus vif désir de les voir heureux et contens ; et elle refusa de rien ajouter à sa garde-robe , que les choses dont elle avait un besoin indispensable.
S'ils ne furent pas capables de juger des progrès qu'elle avait faits en si peu de temp s, du moins ils surent apprécier l'heureux changement qui s'était opéré dans son caractère ; et ils lui témoignèrent la vive satisfaction qu'ils en ressentaient.
Quand elle retourna à la campagne , au-
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près de ses bons amis , elle rapporta les mêmes sentiaiens avec lesquels elle les avait quittés. Elle raconta coml)ien elle avait été satisfaite de voir son père s'adonner à des occupations conformes à ses goûts , et résolut de poursuivre les siennes avec une activité sans relâche.
Cependant elle ne se privait point de récréation pour cela. Marguerite elle-même aimait à s'amuser ; et quoique figurant déjà dans le monde comme une fille raisonnable, elle ne dédaignait pas de jouer quelquefois a la balle ou au volant, quand elle se trouvait seule , ce qui lui arrivait de temps en temps: les jeunes personnes dont elle fréquentait la société, vivant à quelque distance du château de son père , elle était obligée de chercher , et souvent de se créer des jeux. Heureusement son ])on caractère lui en faisait trouver dans tout ce qui ne coûtait aucune peine aux autres; et elle n'était pas animée d'une moindre ardeur , lorsqu'il s'agissait de courir dans le jardin , de lancer la balle ou de recevoir adroitement le volant , que lorsqu'il fallait étudier ou lire un nouveau livTe.
Brigitte , sous ce rapport , pouvait marcher de pair avec elle : elle avait trop aimé le jeu pour se refuser à de pareils amuscmens , quoique autrefois sa vanité les lui eût fait dédaigner et regarder comme au-dessous d'elle. La danse était le seul exercice auquel Marguerite ne pût se livrer avec autant d'avantage qu'à la pension ; mais quand Brigitte était avec elle , elles s'amusaient quelquefois à danser un menuet ensemble , tandis que M™* Jones leur faisait de la musique, avec autant d'attention , de grâce et de plaisir que si elle eût exécuté en présence d'une nombreuse réunion. Elles faisaienttcus les pas ; et avexî le secours de quelques chaises , elles parvenaient à danser le quadrille et la contredanse. Le matin , elles travaillaient ensemble ; et ni leurs éludes ni leurs plaisirs ne souffraient du séjour de Brigitte aa château de Woodgate.
Après les vacances , Brigitte reprit le chemin de la pension , emportant avec elle 1" approbation d'elle-môffic et celle de ses amies.
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