‹ Les amies de pensionChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Approche des vacances. — Regret de quitter ses amies. — Plaisir anticipe. — Arrivée à Bath. — Rencoutre inattendue. — Conduite inconvenante de Brigitte à l'égard de sa mère.

Comme les vacances approchaient, Julie lut instruite de la résolution qui avait été prise à son égard. La comparaison qu'elle faisait chaque jour de M'** Ockendon avec M"* Person était toujours à l'avantage de la première^ et ce fut avec un plaisir bien vif qu'elle apprit qu'elle devait être sa maîtresse.

" Mais je crains , dit-elle à Marguerite , après lui avoir appris cette agréable nouvelle , que cela ne vous fasse de la peine : vous perdrez une si excellente amie ! »

Marguerite ne put cacher la douleur " (pi'une pareille pensée faisait naître dans

son cœur. « Ce qui me console , réponditelle, c'est que j'espère que ce sera pour l'a- Yantage de M"® Ockendon : elle sera soulagée de la peine que lui donnait un si grand nombre d'élèves. Et pour vous, je suis persuadée que yous vous en trouverez aussi beaucoup mieux. Quant à moi , continua-t-elle , j'ignore comment je ferai pour me passer d'elle. Ce n'est pas que M™' Comagène ne soit une excellente personne , mais elle est moins souvent dans la classe que M"*" Ockendon. Puis , comme si elle eût été inspirée , elle s'écria tout d'un coup : « Que sais-je , d'ailleurs ! peut-être ne reviendrai-je pas à la pension : il pourra bien se faire qu'on me garde à la maison ; et là si je n'ai pas M."® Ockendon , du moins j'aurai ma chère maman. Si la chose est praticable , et que la santé de mon papa se soit améliorée , je ne doute pas qu'ils ne se fassent tous deux un plaisir de me retenir auprès d'eux. »

Cet agréable espoir lui fit regarder le départ de M"^ Ockendon avec plus de calme et de tranquillité , jusqu'à ce qu'elle reçut une lettre de sa mère qui lui donnait des nou-

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Telles de la santé du chevalier , et lui annonçait en même temps qu'il avait été obligé de faire un second voyage à Eath.

" Si j'étais* sûre , ma chère Jlarguerite , lui disait sa tendre mère, que nous n'eussions plus à craindre les fréquentes attaques de goutte auxquelles est sujet votre père, je ne souffrirais pas que vous restassiez plus long-temps loin de nous. » 3Iarguerite ne put lire ces paroles sans se sentir pénétrée de la plus vive émotion. «Ne me serais-je point trompée? dit -elle en ellemême. » Et les larmes qui vinrent inonder son visage lui empêchèrent d'éclaircir ses doutes à cet égard. Mais lorsqu'elle se fut un peu calmée , elle reprit ainsi la lecture de sa lettre : Les vacances ne sont plus fort éloignées ; et je vous écrirai de nouveau , aussitôt que nous serons arrivés à Bath. jXous espérons avoir le plaisir de vous y voir ; et nous nous proposons même d'envoyer Anne vous chercher. En attendant , ma bien-aimée , prenez patience et confiezvous en la Providence, qui a jusqu'ici conservé les jours de votre père. »

Hélas ! Marguerite trouvait ce conseil biea

difficile à suivre ; mais que faire ? il fallait bien attendre.

Elle s'occupa donc d'implorer la protection du Ciel. Elle relut une seconde fois la lettre, et se hâta d'en faire part à ses amies , qui partagèrent son inquiétude et s'efforcèrent de dissiper ses craintes. Quelques jours après elle reçut une autre lettre : son père se trouvait déjà mieux , et les eaux ne lui avaient pas été moins salutaires cette foisci que la précédente.

La dernière semaine d'étude arriva; et Marguerite sentit : pour la première fois , son cœur en proie à la douleur et à la joie en même temps.

D'un côté, elle avait à s'applaudir de l'amélioration qui s'était opérée dans la santé de son père ; mais de l'autre , qu'elle n'était point sa douleur de penser qu'elle serait bientôt obligée de se séparer Se M"* Ockendon, peut-être pour ne la revoir jamais? » Que les tristes événemens soient les seuls sur lesquels nous ne portions point nos regards dans l'avenir ! dit M'"' Ockendon , en l'embrassant affectueusement. Nous nous rererrons bientôt. Yotre famiUe connaît celle

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de M"" Montmorency : il vous sera facile de venir rendre visite à Julie ; et alors , j'aurai le plaisir de vous voir ensemble , mes deux chères amies.

— Combien la pension me paraîtrait triste si je revenais sans les y retrouver ! dit en elle-même Marguerite , en les embrassant pour leur faire ses adieux , et en regardant tristement la voiture qui s'éloignait.

— Ahî Julie! s'écrièrent quelques-unes des demoiselles ; qu'elle est heureuse de ne plus revenir à la pension et d'emmener avec elle un pareil trésor !

— Je ne crains pas de dire , répondit Brigitte , qui avait eu plus d'une fois occasion de reconnaître son infériorité à l'égard de mademoiselle Montmorency , et qui était un peu jalouse de l'amitié que Marguerite avait pour elle , je ne crains pas de dire que nous retrouverons une amie également bonne dans mademoiselle Beaumont , qui doit prendre la place de M"" Ockendon , après les vacances. Quant à moi , je ne la regrette pas.

— Mais moi je la regrette ! répondit Marguerite , quoique M"" Beaumont fût à portée de l'entendre. Certainement, Bri-

gitte, qu'il vaut mieux avoir deux amies qu'une seule. « Elle fut charmée de voir que M'"" Beaumont ne s'offensait point de sa since'rité ; au contraire , celle-ci lui dit : « Je désire, mesdemoiselles, réussir aussi parfaitement que W^° Ockendonà me concilier votre affection. »

Marguerite avait déjà songé à faire de cette maîtresse son amie ; mais elle était alors occupée à calmer Brigitte , qui était ou prétendoit être en colère , pour la manière dont elle regrettait le départ de Julie. « Avez-vous donc oublié , lui dit Brigitte , qu'il y a plus longtemps que nous nous connaissons? et ne vous ai-je pas prouvé plus d'une fois combien je savais apprécier votre amitié ?

— Tl est probable que nous nous revervons dans six semâmes , répondit Marguerite ; au lieu que je suis réduite à ignorer jusqu'à quand je serai privée du plaisir d'embrasser Julie : et cette séparation est ])lus pénible à mon cœur , en raison de r incertitude où je suis de la revoir. »

Elle vit dans ce moment arriver à la porte la voiture qui devait la conduire auprès de son père et de sa mère. Anne ,

îa fidèle domestique , était dedans : elle avait deux lettres, l'une pour madame Comagène , et l'autre pour Marguerite. M"^ Jones , quoiqu'elle eût la certitude de revoir bientôt Sa fille , n'avait pu s'empêcher de lui exprimer par écrit combien elle était heureuse dans l'attente du plaisir de l'embrasser.

« Ah ! dit en elle-même Marguerite, je ne reviendrai plus à la pension ! » Elle prit congé de la maîtresse avec tout le calme et toute la résignation dont son cœur fut capable; et lorsqu'elle fut dans la voiture, elle se prépara au plaisir qui l'attendait dans les bras de sa tendre mère.

Elles voyagèrent en poste , et arrivèrent vers le soir à Bath. Marguerite fut surprise de la magnificence des maisons , de la régularité des rues, et en général du charmant coupd'œil que présente Bath au premier abord. Elle fut bientôt dans les bras de sa mère , qui la reçut à la porte ; et quand elle se sentit pressée contre le sein de son père, elle reconnut que l'absence n'avait point affaibli leur amitié pour elle. Une lettre de M™* Comagène, qu'elle apportait, donna à ses parens les détails les plus satisfaisans sur les progrès

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qu'elle avait faits durant l'année; et sa conduite , ajoutait la maîtresse , avait toujours été la même, c'est-à-dire digne d'éloges.

Il ne manquait plus rien au bonheur de Marguerite ; elle avait même un peu oublié l'élo'gnement de Julie et de M"® Ockendon, et la crainte de retourner à la pension ne tourmentait plus son esprit. Elle était avec ses parens ; que pouvait-elle désirer de plus? Heureux âge ! où les plaisirs présens font oublier les douloureux souvenirs, et nous dérobe la prévoyance des maux que nous prépare l'avenir!

Le santé de M. David ne lui permettait pas d'aller fort loin dans ses promenades; et i^larguerite , qui n'était pas moins jalouse que sa mère, de rester auprès de lui, ne témoignait aucun désir de parcourir cette grande cité; file se contentait simplement de la vue qu'elle en avait de sa fenêtre. La foule des oisifs qui venaient chaque jour étaler le luxe de leurs toilettes aux yeux des passans, eut d'abord quelque chose d'agréable et d'amusant pour elle ; mais elle se dégoûta bientôt du spectacle qu'ils lui offraient. Elle aimait mieux soigner son père , converser avec lui , et s'en-^

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treteuir des livres qu'elle avait lus sous ses jeux ou pendant son séjour à la pension.

'< Combien je suis heureuse , disait-elle , que mon père ne soit pas malade comme tous ces pauvres malheureux que je vois tous les jours traîner ou transférer aux hains! Et moi , pourquoi suis-je exempte des souffrances qu'ils endurent? C'est la Providence qui m'en préserve , cette divine Providence, comme dit chaque jour ma mère , que nous devons sans cesse remercier, soit qu'elle nous donne , soit qu'elle nous ôte. Elle sait ce qui convient à chacun , et elle nous envoie les chagrins dont elle croit devoir nous affliger ! Pour moi , j'en ai peu connus jusqu'à présent. « Ces réflexions furent interrompues par une lettre qu'on lui remit de la part de M"*' Ockendon. Elle avait été écrite de concert avec Julie, et contenait l'expression la plus affectueuse de leur attachement pour Marguerite, qui, ayant reçu de sa mère la permission de continuer cette correspondance , goûta dans toute leur plénitude les douceurs d'une amitié sans mélange.

Depuis près de quinze jours qu'elle était à Bath, elle n'avait eu d'autre distrac-

tion que d'accompagner ses parens à la salle des bains , et de se promener dans les principales rues de la ville , accompagnée de la domestique : passe-temps qui n'était pas agréable pour elle , car il était rare que ses promenades lui offrissent rien de remarquable. Chaque jour, M™* Jones lui faisait espérer de sortir avec elle; mais toujours il survenait quelque obstacle qui l'empêchait de tenir sa promesse ; et Marguerite , sans faire entendre le moindre murmure , se soumettait avec résignation à la privation du plaisir qu'elle s'était promis. Enfin le hasard vint lui procurer une compagne, qui, à la vérité, n'était pas absolument telle qu'elle l'aurait choisie, si elle en avait été la maîtresse.

Marguerite était restée un matin à la maison , pour écrire à ses amies au château de Montmorency, pendant que son père et sa mère étaient allés à la salle des bains. Jls y trouvèrent, comme à l'ordinaire, une société nombreuse ; et le hasard voulut que Brigitte et sa mère , qui avaient également fait le voyage , vinssent prendre place tout près de M. et de M""" Jones, de manière

que ceux-ci ne pouvaient manquer d'entendre leur conversion. « Eh bien , Brigitte? dit M""^ Smith , qui était une femme très-commune, et dont la toilette faisait tout le mérite; je ne vois pas que nous jouions ici un bien grand rôle , quoique nous venions de la ville !

— Chut ! maman ! dit tout bas Brigitte ; je vois M. et M™^ Jones , qui sont auprès de nous. Je les connais, je les ai vus à la pension , et je sais qu'ils sont à Bath. 3Iais où peut être Marguerite.? je m'étonne qu'elle ne soit pas ici.

— Gela me paraît tout à fait singulier ! répondit la mère, sans baisser aucunement la voix ; M"* Jones aussi à Bath ! Eh bien ! Brigitte , il faut lui demander des nouvelles de ton amie ; il serait mal à toi de ne pas t'infonner de sa santé. — Chut, chut, maman î répondit Brigitte à voix basse , et sur un ton qui n'avait rien d'aimable; je t'en prie , retiens ta langue ! » Elle était presque tentée d'ajouter : « Vraiment, je rougis de toi ! »

INe voulant pas toutefois perdre le plaisir de s'entretenir avec 3Iargaeritc, si elle se trouvait à Bath , mais craignant aussi de

l'aire paraître le défaut d'éducation de sa mère ; elle cherchait dans sa tête de quelle manière elle pourrait mettre son projet à exécution , quand elle fut reconnue par madame Joncs. Le rouge lui monta aussitôt au visage. Mais M"'" Jones n'aitribua cet effet qu'à une extrême modes'de. Pendant ce temps-là , M""' Smith engageait sa fille à s'approcher de la mère de Marguerite : ■• Va, mon enfant , demande des nouvelles de ton amie. De quoi donc te sert-il d'avoir été en pension , si tu ne sais pas parler ? »

Brigitte n'os?it avancer ; elle craignait que sa mère ne l'accompagnai. Cependant cette modestie apparente lui donnait de nouveaux charmes aux yeux de M""" Jones , qui l'accueillit en souriant. Mais Brigitte se trouvait dans un tel embarras , que tout ce qu'elle put faire fut de demander comment se portait Marguerite.

«■ Mademoiselle , répondit M""' Jones , en se levant pour la recevoir , je crois qu'elle se porte bien, car je l'ai laissée ce matin en bonne santé à notre hôtel. Je vous remercie ; et si vous êtes encore ici demain , elle aura le plaisir de vous y voir. «

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Brigitte fit une révérence , sourit et parut très-satisfaite de sa rencontre. Pendant ce temps-là, sa mère, dans l'attente, prêtait une oreille attentive et ouvrait de grands yeux pour voir l'accueil qui serait fait à sa fille. M""" Joncs se remit à sa place ; et Brigitte retourna à la sienne. « Eh bien , ma chère ! dit M™'' Smith , n'avais-je pas raison de vous engager à aborder cette dame? je savais bien qu'elle ne s'en offenserait pas ; elle s'est même levée pour vous recevoir. Aussi , n'est-ce pas pour rien que nous vous avons mise dans une grande pension ! »

M. et M"" Jones sortirent de la salle , pendant qu'elles faisaient ces réflexious; ils montèrent en voiture; et le chevalier n'eut rien de plus pressé que de témoigner à sa femme le dégoût que lui avait inspiré madame Smith : Vous pouvez bien , lui dit-il , faire ce qu'il vous plaira à l'égard de mademoiselle Brigitte ; mais pour sa mère , je suis bien résolu à n'en pas faire la connaissance : elle a un genre insuportable ! Sa pauvre fille est réellement à plaindre d'avoir une pareille mère. Si vous pouvez lui être de quelque utihté , sans qu'il soit besoin de l'intcrvea-

lion de sa mère , je ne m'y oppose pas ; mais, je \ous le répète , je ne veux pas admettre M"" Smith dans notre société. »

M™^ Jones répondit qu'elle éprouvait la même répugnance à l'égard de cette dame ; et que , sans Marguerite , elle se dispenserait aisément de faire aucune attention à la fille aussi bien qu'à la mère.

Quand Marguerite fut informée de cette rencontre , elle ne songea plus qu'au plaisir de voir Brigitte. Elle était son amie , elle lui avait témoigné de l'attachement : et , quoiqu'elle n'éprouvât pas auprès d'elle le même plaisir que lui procuraient celles à qui elle venait d'écrire , elle sentait qu'elles s'aimaient mutuellement. Etrangère à la connaissance du monde , elle ne voyait aucun des inconvéniens qui s'opposaient à ce que le chevalier se liât avec M"'* Smith. Il avait dit que c'était une femme très-commune; mais Marguerite savait à peine ce que cela signifiait : et c'est ce qui lui faisait également désirer de voir la mère de Brigitte.

Le lendemain , les deux amies se rendidirent à la salle des bains avec des sentimens bien différens. Brigitte aurait désiré pouvoir

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venir sans être accompagnée de sa Dure ; mais elle craignait de manquer aux convenances , en se présentant seule. Cependant elle y manqua d'une manière bien plus répréhensible , en s'avisant de faire la leçon à sa mère sur la conduite qu'elle avait à tenir. " IMaman , dit-elle , laisse-moi parler seule à Marguerite; et ne montre pas un visage aussi inquiet qu'hier, lorsque M™^ Jones me parlait.

— Pourquoi donc , ma fille ? Est-ce que vous avez à dire à Marguerite quelque chose que je ne puisse pas entendre ? Il serait bien singulier qu'une mère ne pût pas avoir l'œil sur sa fille , et surveiller ce qu'elle fait !

— Tu n'as pas à craindre qu'il se fasse rien de mal entre Marguerite et moi : elle passe pour avoir le meilleur caractère de la pension. Mais tu as des manières si étranges et si différentes de celles de la bonne société , que si je ne te l'avais pas promis, je ne serais pas venue avec toi !

— C'est charmant , en vérité ! répondit M"^ Smith , qui , pour la première fois , commençait à se mettre sérieusement en colère. Il vous convient bien , vraiment , de

\ouloir me prescrire ce que j'ai à faire ! Si c'est là ce que vous apprenez en pension , à rougir de votre mère , je n'ai qu'à m' applaudir , en vérité , de vous y avoir mise ! »

Brigitte reconnut alors qu'elle avait poussé la franchise un peu trop loin , et outrepassé les bornes que prescrit la bienséance. Ce n'était pas la première fois que cela lui arrivait ; mais elle le faisait sans réflexion , car elle ne s'était jamais donné la peine de réfléchir sur sa conduite inconvenante. Ses parens , d'ailleurs , avaient encouragé ses impertinences en les tolérant ; mais , dans cette circonstance , sa mère trouva qu'elle avait poussé la malhonnêteté trop loin; et Brigitte chercha , par toutes sortes de caresses, à lui en faire perdre le souvenir. Cette fois, elle fut trompée dans son attente ; elle par- A int à apaiser la colère de M™" Smith , mais non pas à lui rendre sa bonne humeur.

La mère et la fille arrivèrent à la salle des bains. Là , M""^ Smith , après avoir suiTisammeut accablé sa fille de reproches , lui tourna le dos et se mit à entrer en conversation avec une dame qui était assise à côté d'elle. Cciie-ci , soit qu'elle fût moins difficile que

Brigitte , ou qu'elle s'amusât de ce que disait M'^"^ Smith , paraissait lui prêter quelque attention. Brigitte , pendant ce temps-là , s'abandonnait à ses réflexions , jusqu'au moment où Marguericte , entrant dans la salle , accompagnée de son père et de sa mère , accourut avec empressement au-devant de son amie du plus loin qu'elle put l'apercevoir.

Au milieu d'une assemblée si nombreuse, la rencontre des deux, jeunes personnes ne fut pas remarquée , quoique cependant elles exprimassent sans aucune retenue le plaisir quelles éprouvaient à se revoir.

Marguerite engagea Brigitte à venir s'asseoir auprès d'elle : ce que celle-ci ne se fit pas répéter deux fois , attendu que c'était pour elle une occasion de s'éloigner de sa mère , qu'elle craignait tant de voir se mêler de la conversation. Après avoir présenté son amie à 31. et à M"'^ Joues , Marguerite lui demanda depuis quand elle se trouvait à Bath : et dans quel quartier de la ville elle était logée. " 11 n'y a que deux ou trois jours que nous sommes ici , répondit Brigitte ; et nous allons faire une visite à ma tante qui demeure à quelque distance de Bath : elle nous

a invitées, maman et moi, à venir passer quelques semaines chez elles. Je me plais beaucoup à Bath ; et toi ?

— Si ce n'était la santé de mon père , répondit Marguerite, je préférerais être à Londres. "

Pendant que le chevalier prenait son verre d'eau , Marguerite , demanda à son amie où était M"*" Smith , en manifestant le désir de saluer cette dame. Brigitte rougit en se tournant du côté de sa mère, dont elle rencontra les regards. Le mécontentement était peint sur sa figure ; mais elle paraissait triompher intérieurement de voir sa fille dans la société de Marguerite. Un coup-d'œil suffit à celleci pour lui faire distinguer quelle était la mère de Brigitte. « Je la vois, dit-elle; c'est, je crois, celle qui parait engagée dans une conversation assez animée avec cette dame qui est en face de nous. » M""^ Smith avait pris ce parti pour prouver à sa fille qu'elle ne s'occupait aucunement d'elle.

Marguerite reconnut en elle une femme extrêmement commune , et ne s'étonna plus du dégoût qu'elle avait inspiré à son père. •< Oui, répondit Brigitte, en observant sa

contenance, c'est maman. Jel'ai un peu indisposée ce matin; de sorte qu'elle ne parait pas de bonne humeur. Mais il ne faut pas s'attendre à trouver en elle une personne qui ressemble à vos parens ! »

Marguerite n'eut pas de poine à se convaincre de la vérité de cette assertion ; mais elle ne pouvait concevoir que Brigitte parlât aussi tranquillement, et avec autant d'indifférence , de la colère de sa mère. « Si j'avais déplu à maman, dit-elle, je ne serais pas heureuse que je n'eusse obtenu mon pardon.

— Oh bien ! dit Brigitte , c'est une chose à laquelle je ne pense guère. »

Les regards de Marguerite exprimaient mieux que ses paroles sa surprise , ou plutôt son mécontentement ; et Brigitte s'aperçut qu'encore une fois elle en avait trop dit. Aussi, répéta-t-elle à l'instant , comme pour se justifier : « Mais c'est que mes parens ne ressemblent pas aux vôtres !

— Est-ce qu'ils n'ont pas les mêmes droits à votre soumission et à votre attachement? » interrompit vivement Marguerite.

Alors, remarquant l'altération qui se mani-

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lestait sur les traits de Brigitte et ne vou~ laiit pas l'altribuer à d'autre cause qu'au repentir, elle continua : « Vous savez, ma chère Brigitte, que je bais la dissimulation , et que je dis franchement ce que je pense. IVe croyez pas que je veuille ici vous l'aire la moindre peine ; je suis bien loin d'avoir une pareille pensée ! mais , en vérité , vous vous oubliez; et je suis presque tentée de croire que vous ne sentez pas toute l'inconvenance de ce que vous dites. « L'arrivée de M. et M°"^ Jones empêchèrent Brigitte de répondre; son teint s'anima. Et M™'' Jones ne faisant pas difficulté d'attribuer encore à la timidité la rougeur qui vint couvrir son front, sentit s'accroître son intérêt pour elle ; elle lui dit môme qu'elle s'estimait heureuse de voir sa fdle dans la société d'une personne aussi aimable. Brigitte, à qui sa conscience disait qu'elle ne méritait pas un semblable éloge , et qui d'ailleurs était persuadée que , si M"* Jones eût été instruite de ce qui venait de se passer , elle aurait tenu un tout autre langage, répondit simplement que la société de Marguerite ne lui était pas moins agréable. Cependant celle-ci, qui a\ait cou-

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tume de lire sur le visage de son amie l'expression des ses sentimens , s'aperçut de son trouble ; et pour lui prouver que son amitié seule lui dictait l'observation qu'elle venait de lui faire , elle affecta de la traiter avec plus d'égards et d'attention qu'à l'ordinaire.

Quand M"" Smith pensa qu'il était temps de se retirer, elle se tourna vers Brigitte , et la regarda à plusieurs reprises. Marguerite, fut la première à s'en apercevoir. « 11 me semble , dit-elle à Brigitte , que votre maman désire vous parler ? » Brigitte l'avait remarqué comme elle ; mais ne voulant pas encore se séparer de son amie, elle faisait semblant de ne pas s'en apercevoir. Cependant pour éviter que M""" Jones n'entendit son refus , ou que sa mère , impatientée de Aoir qu'elle nt voulait point comprendre ses signaux, ne s'approchât pour s'exprimer de vive voix , elle pensa qu'il était plus raisonnable d'obéir. C'est pourquoi , après avoir engagé filarguerite à revenir le lendemain à la même heure, elle se leva, prit congé de M'"" Jones, et passa de l'autre côté de lu salle , où se trouvaient ses parens.

« C'est bien, ma fille , je suis charmée

que VOUS soyez revenue ! dit M""" Smith , dont la mauvaise humeur était passée , en voyant l'attention de tout le monde se fixer sur Brigitte à mesure qu'elle traversait la salle. Vous savez que votre tante dine de bonne heure ; et il y a déjà long-temps que nous devrions être à la maison. — Je suis à vos ordres ! répondit Brigitte avec aigreur. " Margré tous les efforts de M"'*" Smith pour cacher à sa sœur les fautes de Brigitte et engager celle-ci à parler de ce qui s'était passé à la salle des bains , ainsi que de son entrevue avec Marguerite , elle n'en put rien obtenir ; Brigitte ne répondait que par monosyllabes , et le plus souvent elle gardait un silence absolu.

Sa mère poussa la complaisance plus loin : elle parla d'aller se promener au jardin Sidnay. Mais la tante s'y opposa , disant que , " jusqu'à ce que Brigitte fût de meilleure humeur , il n'y aurait point de promenade pour elle. » La méchante petite fille trouva sa tante liien différente de sa trop faible mère. Il eût été à désirer qu'elle fût continuellement auprès d'elle ; sa conduite aurait vraisemblai)lement été moins répréhensible.

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