‹ Les amies de pensionChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Demaade précipitée. — Louanges du père. — Prudence de la mère. — Pension proposée. — Magnanimité de Marguerite.

On peut considérer comme un bonheur pour Marguerite que la nature lui eût refusé les avantages séduisans de la figure , qui , aux yeux des étrangers , sont des titres de recommandation pour celles qui en sont parées ; car cette privation la rendit jalouse d'acquérir quelque chose de phis précieux et déplus durable...., la beauté de l'esprit. On ne pouvait pas dire de Marguerite qu'elle fût jolie ; son père lui-même , qui se plaisait si souvent à s'aveugler sur son compte, était forcé de reconnaître ce désavantage. Cependant le \isage de Marguerite , lorsque le sourir brillait sur ses lèvres , avait toujours pour lui des charmes , et sa physionomie n'était jamais plus riante , que lors-

qu'elle avait à présenter quelques nouvelles preuves de ses progrès.

Une multiplication à quatre chiffres mit le comble à son triomphe.

•<■ Tiens , papa , dit-elle , j'ai appris la table de Pythagore et résolu cette question , depuis la dernière fois que je t'en ai parlé. Regarde ; la preuve est juste ! Eh bien , maintenant, es-tu content que je l'aie apprise ?

— Ta mère avait bien raison , répondit le chevalier, quand elle disait qu'il n'y aurait rien de difficile pour toi. » Et dans le transport de sa joie , oubliant un cruel accès de goutte dont il était tourmenté dans ce moment, il fit avec sa jambe un mouvement qui renouvela sa douleur.

Marguerite avait un désir bien vif d'apprendre la musique , et M""" Jones lui avait fait espérer qu'elle en obtiendrait la permission de son père ; mais comme il y avait d'autres choses plus importantes à apprendre , elle lui avait conseillé de ne pas en jtarler encore.

En voyant son père dans de si bonnes dispositions , Marguerite crut qu'il était

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temps de porter la parole , et dit : « Marie Sommers va avoir un maître de musique , papa ; je voudrais bien en avoir un aussi.

— Un maître de musique ! s'écria le chevalier d'une voix d'agonisant, et se levant à moitié de dessus sa chaise. Oh ! mon pied!... quelle douleur! Appelle vite ta mère pour desserrer cette flanelle : je ne puis pas endurer un supplice aussi cruel. »

Marguerite , effrayée , courut appeler sa mère ; et jusqu'à ce qu'elle vît son père un peu plus à son aise , elle ne songea pas à la demande qu'elle venait de lui faire. Jugeant plus à propos de ne la pas renouveler , pour le présent , elle garda le silence , et craignit que ce ne fût ce qu'elle avait dit du maître de musique , qui eût produit sur son père un effet aussi violent.

" Dans tous les cas, dit-elle , je n'en aurais pas parlé sans le consentement de maman ; seulement , elle m'avait dit d'attendre , et je me suis peut-être un peu trop pressée. »

Qui te donne donc l'air aussi pensive , Marguerite ! demanda son père quand sa douleur fut calmée ; est-ce que tu n'as rien à me dire ?

— Je te demande pardon î mon papa , j'ai appris une fable, le Lièvre et la Tortue; \eux-tu que je te la récite? » Et elle se mit à débiter sa fable avec toute la grâce dont ce petit récit est susceptible; sa voix prenait toutes les inflexions que réclamait le sentiment des vers ; et son père n'était point paresseux d'applaudir. Il fut frappé de l'assurance avec laquelle elle faisait parler la tortue , de l'air fier et insolent qu'elle prêtait au lièvre , et du geste de ses mains quand la gageure s'était conclue. Sa bonne humeur revint ; il embrassa Marguerite, la combla d'éloges, et finit par lui dire qu'elle était un véritable petit génie.

« Je suis d'un autre avis , dit M""^ Jones, qui n'avait point encore ouvert la bouche, et dont le regard n'exprimait aucun signe d'admiration , car le génie est toujours présomptueux , ajouta-t-elle , en faisant allusion au caractère du lièvre , qui se croyait un personnage d'importance.

— Dis-mois, Marguerite, demanda le chevalier , que voudrais-tu être ? le lièvre ou la tortue? »

Marguerite regarda sa mère. Elle allait

répondre sur-le-champ ; mais elle prit le temps de réfléchir.

" Le lièvre, observa-t-elle très-judicieusement , aurait pu gagner le pari , s'il avait été plus attentif , plus diligent : il est bien certain qu'il pouvait courir plus vite que la tortue ; mais il était vain et orgueilleux , il comptait trop sur sa vitesse, et perdit sa gageure.

— Ceci vint à l'appui de ce que j'ai souvent eu l'occasion de vous dire , interrompit sa mère : que les plus grands talens sont inutiles , sans la sagesse et la prudence. Et en effet , de quoi vous servirait la facilité de votre mémoire et la vivacité de votre conception, si vous ne réfléchissiez pas avant d'agir ?

— Il faut donc donner la préférence à la tortue? demanda Marguerite.

— Sans doute , répondit la mère , elle est bien préférable au lièvre de cette fable ; mais je ne prétends pas dire pour cela , qu'il ne vaille infiniment mieux avoir la célérité du lièvre , pourvu , toutefois , qu'on y joigne l'attention et la persévérance de la tortue.

— Eh bien , alors , dit Marguerite en souriant , je tàcLerai de ressembler à l'un et à l'autre ; et si je me surprenais à compter trop sur ma mémoire , je me rappellerais , j'espère , que la lenteur et la patience l'emportent sur la précipitation,

— Notre chère Marguerite aura un talent particulier pour la narration , observa M. David , enchanté de la manière dont elle venait de lui réciter sa fable ; son action est excellente. Je suis très-sùr qu'elle ne le cédera point aux Françaises pour l'agrément du débit. Mais de qui tient-elle ce talent ?

— Ce n'est pas de moi , répondit M""" Jones ; je ne m'étais pas imaginé que votre désir fût d'en faire une comédienne.

— Comédienne ! non : mais mettre de la vie et du sentiment dans un récit, n'est pas une chose à dédaigner. »

M"" Jones ne répondit rien à cela. Marguerite , qui savait qu'elle avait mis trop d'emphase dans son récit , attendit que l'heure du coucher fût arrivée , pour demander à sa mère son avis à cet égard.

« Il m'a semblé , ma chère , dit cette tendre mère , que vous affectiez de vous donner

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en spectacle , si je puis m'exprimer ainsi , pour amuser votre père. 3[ais je ne veux point qu'en passant les bornes des convenances et de la modération , vous perdiez cette modestie naturelle qui fait le charme et l'ornement de votre sexe. 11 est très-bien de conter des histoires et de réciter des fables , puisque cela récrée votre père et peut quelquefois amuser un ami ; mais d'accompagner le récit d'une action trop apparente , c'est ce qui n'est pas nécessaire. J'ai vu avec plaisir qu'il vous en coûtait quelque effort pour vaincre cette timidité qui convient mieux à votre âge , et , en général , à toutes les femmes , que la hardiesse nécessaire pour exceller dans ce genre : il convient d'observer , dans ces sortes de choses , un juste milieu dont votre propre goiît vous apprendra dans la suite à distinguer les limites ; mais, en attendant, j'espère que vous ne manquerez plus essentiellement aux règles de la bienséance.

— En vérité, maman, je craignais de m' être rendue coupable de vanité ! répondit Marguerite en rougissant, mais papa s'amuse tant de tout ce que je fais! Il ma

trouvée maussade et ennuyeuse , jusqu'à ce que je me sois mise à déclamer. Et puis , maman, je craignais de l'avoir offensé par quelque chose je que venais de lui dire. Tu ne m'en voudras pas , maman, si je t'en fais l'aveu ? Je sais que j'aurais dû attendre que tu m'en eusses donné la permission ; mais... je lui ai parlé... du maître de musique.

Il aurait mieux valu attendre encore quelque temps, répondit la mère, jusqu'à ce que vous eussiez reçu de moi l'instruction que j'aurais pu vous donner à ce sujet. Qu'a répondu votre père ?

— Rien ! maman ; mais la douleur de sa jambe est devenue si violente en ce moment , que je crois pouvoir dire qu'il a oublié ce que je lui avais demandé. Quant à moi , je l'avais vu si content de ma multiplication , que je n'avais pu m'empècher de lui dire que je désirais aussi apprendre la musique.

— Puisque vous en avez un si grand désir, répondit M'"'^ Jones , je vous apprendrai les notes , si toutefois nous en pouvons trouver le temps sans que cela nuise à vos autres occupations ou vous empêche de donner

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VOS soins à votre père. Yous n'aurez pas besoin de maître jusqu'à ce que vous les connaissiez parfaitement. »

C'est ainsi que Marguerite passa les premières années de sa vie , jusqu'à ce qu'enfin , voyant que tous ses efforts étaient insuffisans pour la préserver des dangers de l'orgueil, de la vanité et de l'ignorance, M'"® Jones reconnut l'impossibilité de lui donner elle-même une éducation convenable. Le chevalier ne pouvait se résoudre à rester assez long-temps privé de la société de sa fille, pour lui permettre d'étudier avec fruit. Marguerite eut un maître de musique pendant dix mois ; mais il était rare qu'elle trouvât le temps de prendre ses leçons ; et sa douzième année arriva qu'elle n'avait encore sur toutes choses que des notions très-superficielles.

La goutte de M. David étant devenue trèsinquiétante , les eaux de Bath lui furent recommandées , comme le seul remède qui put lui procurer quelque soulagement ; et il résolut d'y faire un voyage aussitôt qu'il serait en état de supporter quelque fatigue. M™*' Jones saisit cette occasion pour faire à

Marguerite la proposition d'entrer dans une bonne pension du voisinage. Après quelques débats et quelques représentations faites de part et d'autre , a^ec un ton plein de douceur et d'amitié, il fut convenu que si ^Farguerite se plaisait dans cette institution , elle y resterait tout le temps nécessaire pour achever son éducation. Accoutumée à n'avoir point d'autre volonté que celle de sa mère , et à ne point contrarier ses désirs , elle s'y prêta avec docilité , quoique dans le fond de son cœur elle ne fût pas absolument charmée de ce projet. Son père lui demanda si elle serait contente d'aller en pension ; et dès ce moment, elle ne douta plus que ce ne fût une affaire arrêtée.

' Je ne sais pas ! > Telle fut sa réponse. " Mais si cela te fait plaisir, ainsi qu à . maman , il faut bien que cela m'en fasse aussi ! » Elle n'en put dire davantage , son cœur se gonfla ; et ce couvrant le visage des deux mains, elle fondit en larmes.

Elle n'ira pas en pension ! dit aussitôt le chevalier , presque aussi affligé que sa fille , et regardant M'"'' Jones ; cela ne

lui convient pas. Pauvre Marguerite ! viens près de moi , ma chère amie. Je croyais te faire plaisir en te procurant l'occasion de l'instruire ; mais non , tu resteras ici , ma hien-aimée ! Comment , d'ailleurs pourraisje me résomire à me séparer de toi ?

— Oh ! si , papa , répondit Marguerite , essuyant ses yeux à mesure qu'elle s'apj)rochait de lui , et s' efforçant de cacher son émotion , je veux bien y aller , cela me fera plaisir , au moins j'aurai là tout le temps nécessaire pour étudier.

— ]\Iais , ma chère amie , dit le chevalier en essuyant de ses baisers les yeux de sa fille , encore humides de pleurs, je n'aurai donc plus personne pour me distraire , Que vais-je devenir sans toi ? Non , je ne puis consentir à vivre loin de ma chère Marguerite.

— Eh bien ! chevalier , dit M""" Jones , qui avait gardé jusque-là le silence , quoique la scène qui se passait sous ses yeux ne fût pas sans intérêt pour elle , quel courage et quelle fermeté pouvons-nous attendre de notre fille , si vous êtes le premier à lui donner l'exemple de la faiblesse ?

— Je dis qu'elle n'ira à la pension , que si cela lui fait plaisir! répondit-il d'un ton ferme et résolu.

— Maman sait ce qui me comient le mieux , je t'assure , papa ! dit tout bas Marguerite , en s' appuyant sur l'épaule du chevalier ; laissons-la décider. Je crois qu'une fois que j'y serai , je ne m'y ennuierai pas : il n'y a que cette idée de ne pas vous voir tous les jours, qui me chagrine et m'inquiète.

— Il faudra cependant en venir là , ma chère IMarguerite , dit M""" Jones , en lui tendant la main.

— Je le sais bien , maman , répondit-elle, en se jetant dans les bras de sa mère; je suis prête à aller partout où il vous plaira de m'envoyer. Je n'ignore pas que , si vous m' éloignez de vous , ce n'est que pour mon propre bien. Je me dépêcherai d'apprendre tout ce qu'il faut que je sache , pour revenir bien vite à la maison , et vous procurer , ainsi qu'à mon papa , des agrémens et des consolations dont mon ignorance actuelle me rend incapable.

— Soit , ma chère enfant , répondit ma-

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dame Jones , laissant échapper une larme qui tomba sur le sein de Marguerite , mais si vous allez en pension , il faudra vous résigner à y rester deux , trois ou quatre ans , suivant que nous le jugerons nécessaire.

— Pourquoi lui parler de cela, interrompit M. David, qui ne pensait qu'avec douleur à une aussi longue séparation.

— Oui , oui , papa , s'écria Marguerite , je veux tout savoir , tout , tu^m' entends ? je veux dire , tout ce qu'on peut attendre de moi.

— Cela vaut infiniment mieux , dit Madame Jones ; au moins , vous ne partirez pas avec l'espoir de revenir de sitôt , excepté à l'époque des vacances , qui , comme vous le savez , se renouvelle tous les six mois. C'est une chose encore sur laquelle il faut prendre votre parti ; €ar des absences trop fréquentes ne pourraient que nuire à votre instruction et aux progrès de vos études.

— Vous avez bien raison , maman , dit îlarguerite , qui prêtait une oreille attentive à ce que sa mère lui disait.

— Et quand vous sercz-là , mon enfant ,

continua cette excellente mère, si vous êtes convaincue que tous y êtes pour votre bien ne vous abandonnez pas à des regrets inutiles ; n'entretenez point dans votre esprit le souvenir de la maison paternelle , qui serait toujours accompagné du désir d'y rentrer. Tâchez de vous familiariser avec l'idée de notre séparation , et songez aux avantages que vous devez en retirer.

— Hé quoi ! demanda M. David , voudriez-vous donc qu'elle nous oubliât entièrement ?

— Je ne crois pas que cela soit à craindre , répondit M™^ Jones , avec un sourire affectueux , mais il sera de notre intérêt à tous de ne point former des vœux superflus , puisque nous savons que le plan adopté est ce qui convient le mieux. Mais j'écrirai souvent à notre chère enfant.

— La goutte ne me jjermettra pas de me procurer cette consolation, dit le chevalier , si , comme il y a toute apparence, elle me lie toujours les pieds et les mains: mais il faudra que Marguerite nous écrive.

— Oui , papa ! répondit Marguerite , qui reprenait courage en voyant dans les yeux

de sa mère des signes d'approbation; ce sera pour moi un plaisir délicieux. Je penserai à toi et à maman, le soir et le matin , je ne ferai jamais rien sans y réfléchir , et sans me demander avant ce que maman en dirait , si elle se trouvait là pour m'observer : cette méthode sera la règle de ma conduite.

— Tu ne peux pas avoir de règle plus sûre , j'imagine , reprit le père , dont le visage devenait moins sombre , à mesure qu'il voyait sa fille se familiariser avec cett"e nouvelle résolution.

Un. domestique entra dans ce moment avec une potion pour le chevalier ; et son arrivée mit fin à cette conversation délibérante.

Marguerite réfléchit qu'elle ne verrait plus sa mère tous les soirs , qu'elle ne s'entretiendrait plus avec elle de ce qu'elle aurait fait dans le courant de la journée : et cette idée la remplie de tristesse. Ce sentiment lui était peut-être encore plus pénible , à raison des efforts qu'elle avait faits pour l'étouffer.

Le soir , en se retirant pour ^e coucher ,

Marguerite s'avisa de demander quand elle irait en pension.

« Bientôt , j'espère , ma chère enfant ! Votre père ne tardera pas à faire son \oyage à Bath ; et aussitôt que je pourrai disposer de quelques instans , je me propose de vous présenter à M"* Comagène.

— C'est donc chez elle que je dois aller? dit Marguerite. Il n'y a que quelques jours que la maîtresse de 3Iarie en est sortie. Ce n'est pas loin d'ici. 3Iais vous serez à Bath avec mon papa !

— Pas toujours , ma bien-aimée ; mais quand votre père se portera mieux , nous pourrons bien , un jour , venir vous faire une visite le matin.

— Mais , maman , pourquoi n'aurai-je ])as une maîtresse à la maison , aussi bien que IMarie ? demanda Marguerite , en embrassant tendrement sa mère , qui lui attachait son bonnet de nuit.

— Une autre fois , ma chère , je répondrai à cette question , dit M™^ Jones , en lui rendant son baiser.

— Je vous remercie , ma bonne petite

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maman ; je devrais être satisfaite , car vous faites tout pour le mieux. »

Marguerite alors se coucha , et ne pensa qu'à la pension jusqu'au moment où elle s'endormit.

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