‹ Les amies de pensionChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Conseils maternels. — Départ pour la pension. — Première lettre de Marguerite. — Réponse de sa mère.

Le lendemain , ^ï""'' Jones aborda Marguerite, et lui adressa ainsi la parole : ' Vous m'avez démandé , hier soir , ma clière enfant , pourquoi \ous n'auriez pas une institutrice à la maison. Je m'en vais vous en dire la raison , la voici : c'est l'extrême affection que votre père a pour vous ; avec cette affection qui lui fait désirer de vous avoir sans cesse auprès de lui , les instans de la journée se passeraient en distractions frivoles , et vous resteriez dans l'ignorance , malgré tous les moyens dont la nature vous a douée. Jusqu'ici , vous avez amusé votre père par vos saillies enfantines ; mais maintenant que vous prenez de l'âge et de la raison ,

DE PENSION. o3

\l est en droit d'attendre quelque chose de plus solide de votre part ; et il serait cruellement trompé , si vous ne vous mettiez pas à même de remplir ses espérances. Une autre raison : c'est que vous avez été tellement habituée à n'éprouver aucune contrariété à la maison , vous y avez toujours été si bien soignée , si adulée , si caressée , que , sans les petites épreuves que vous devez vous attendre à subir dans la pension , vous vous imagineriez , en entrant dans le monde , que vous y allez jouer le premier rôle. Que votre cœur serait péniblement affligé lorsque , au lieu des louanges et des félicitations auxquelles vous vous seriez attendue , des soins et des attentions que vous êtes accoutumée à recevoir dans la maison de votre père , vous verriez sur tous les visages l'expression de la froideur , de l'égoïsme et de la vanité î Croyez-moi , ma fille , tout le monde ne sera pas , comme le chevalier , disposé à admirer toutes vos paroles et toutes vos actions !

— ]N'on , maman , je ne m'attends pas à cola ; mais dites-moi , je vous prie , com-

ment je me trouverai dans la pension , quelles sont les choses nouvelles que je dois y rencontrer ?

— Une foule d'enfans , ma chère amie , la plupart d'un caractère bien différent du vôtre. Mais ne vous imaginez pas que tous ceux qui ne partagent pas votre façon de penser et d'agir , aient tort pour cela. Considérez d'abord en quoi ils diffèrent , et puis , si vous voyez que leur opinion soit un des élémens de leur bonheur , ne cherchez point à la leur ôter , seulement , souvenez-vous que tout ce qui les éloignerait du chemin de la vertu ne peut les rendre heureux. Soyez franche , mais sans trop d'expansion ; et surtout , mon enfant , ayez soin de toujours dire la vérité. Vous trouverez des gens qui , pour se rendre plus merveilleux , ne se feront aucun scrupule d'exagérer toutes les circonstances des faits ou des événemeus qu'ils rapporteront. Vous en verrez d'autres qui vous diront un mensonge , et appelleront cela une plaisanterie, et qui , n'y voyant rien que de bien innocent, du moment qu'il fait le charme d'une histoire , ne craindront pas de le publier ,

DE PE>"SIO>'. 65

sans en prévoir les conséquences : de cette manière , ils finissent par ne pouvoir plus apercevoir la barrière qui sépare la vérité du mensonge. Les défauts que vous remarquerez dans les autres , conteijtez-vous de les éviter soigneusement ; n'ayez point la fureur de blâmer , mais soyez indulgente à l'égard de ceux qui ont le malheur d avoir des vices , et sévère avec vous-même. Si vous avez été entraînée par d'autres à commettre quelque faute , et qu'ensuite vous reconnaissiez votre erreur , rompez avec eux à l'instant , et qu'une fausse honte ne vous empêche pas de reconnaître vos torts. Prenez ce passage de l'Écriture-Sainte, pour règle de vos actions : « ISe faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. » Que toutes vos actions tendent à la justice et à la vérité ; et , de cette manière , vous nous donnerez , à votre père €t à moi , les plus grands sujets de satisfaction. '.

L'excès de son émotion empêcha madame Jones d'en dire davantage ; et Marguerite , également affectée , promit de ne pas oublier les sages avis qu'elle venait de recevoir.

Quelques jours après , elle accompagTîa sa mère chez madame Comagène ; et , pour la première fois , elle vit une nombreuse réunion de jeunes demoiselles , qui toutes étaient occuppées à l'étude des sciences. En promenant ses regards dans la salle d'étude , elle pensa que , si elle pouvait retourner le soir à la maison , il ne lui en coûterait pas beaucoup de passer là la journée ; mais , comme il n'était pas probable que son père eût voulut se séparer d'elle tous les matins , elle ne s'arrêta pas long-temps à cette idée , et résolut de prendre la chose aussi gaîment qu'il serait en son pouvoir.

Le maître de musique était le même qui lui avait donné des leçons à la maison ; et, outre ce qu'on enseigne d'ordinaire dans les pensions , elle devait apprendre le français , le dessin et la danse. « Oh ! combien de choses je vais avoir pour amuser mon ])apa , quand je retournerai auprès de lui ! » disait-elle en elle-même. Les arrangemens préliminaires furent bientôt conclus ; et Marguerite se sentit vivement émue , quand elle entendit qu'elle viendrait faire

DE PE]NSIO^\ 57

partie de cette nombreuse société \ers le commencement de la semaine suivante.

Elle ne put s'emptcher de pousser uu soupir en remerciant la maîtresse , qui lui disait qu'elle se ferait un plaisir de la recevoir. Marguerite se serra encore plus fortement contre sa mère , dont elle ne voulait point quitter la main, et attendit qu'elles fassent remontées en voiture pour lui dire : ■' Est-il donc nécessaire que j'y aille sitôt, ma chère maman ? — Faites attention que c'est pour votre avantage , ma bonne amie, répondit M'"" Jones , s'effarcant vainement d'étouffer un soupir qui , pour toute réponse , s'échappa du sein de Marguerite. Maintenant que nous avons le consentement de votre père , il convient de ne pas mettre ses sentimens à l'épreuve , en différant davantage ; d'ailleurs , il est nécessaire que nous partions pour liath le plus tôt possible : ainsi donc , ma bien-airaée , ne vous chagrinez pas , et ne donnez pas sujet à votre père de se repentir de la permission que nous en avons obtenue.

— ^jN'on , maman , je crois que je finirai par m'en applaudir. Mais combien j'ai vu

de demoiselles ! comme je vais paraître ignorante et petite au milieu d'elles ! Est-il possible que je fasse jamais connaissance avec tant de jeunes personnes ? »

Chemin faisant , elle reprit ses esprits ; et , à son retour , elle se mit à raconter à son père tout ce qu'elle avait vu à la pension , ajoutant qu'elle espérait y être trèsheureuse.

— Mais, étant si petite, tu ne paraîtras pas, au milieu de tant de monde ! interrompit le chevalier , en lui entendant dire que les pensionnaires étaient très-nombreuses.

— Marguerite doit s'applaudir de se trouver ainsi pour quelque temps , dit madame Jones ; elle sait qu'elle ne peut pas être toujours aussi admirée qu'elle l'est à la maison : mais , à son retour , j'imagine qu'elle sera plus digne de l'estime et de la considération des personnes qui la connaîtront. »

Craignant de faire de la peine à son père , et jalouse de se conformer aux avis de sa mère , Marguerite continua de surveiller toutes ses paroles et toutes ses actions jusqu'au moment de son départ.

Le dernier jour , elle aurait voulu pouvoir s'entretenir du plaisir qu'elle aurait à rester au milieu de ses parens. Sou cœur souffrait lorsqu'elle pensait à la distance qui allait la séparer de ses meilleurs amis ; mais elle cacha soigneusement sa douleur. Son père , de son coté , ne pouvait se résoudre à parler de quitter sa fill'3 ; et si son départ pour Bath n'eût été fixé pour le jour suivant , il aurait différé le moment de la séparation jusqu'à l'époque des vacances. Lorsque vint l'heure du coucher, il lui souhaita le bonsoir , après l'avoir embrassée tendrement , lui serra la main , puis l'embressa de nouveau , en songeant qu'il allait être privé pour quelque temps de celte douce consolation. « Souviens-toi des vacances , papa ! » dit-elle , ol)ligée de faire l'héroïne et de s'armer de tout son courage , plutôt à cause de son père que pour elle-même.

— Je te verrai demain matin , dit-il , avec un faible sourire. Marguerite ne put rien répondre ; mais en entrant dans sa cham])re , elle se jeta dans les bras de sa mèrtî qui l'accompagnait , et fondit en larmes.

GO LES A?tIIF.S

.. Oli ! ma chère Marguerite ! dit Madame Jones , s'efforçaut de prendre un air calme et tranquille , ne vous laissez point abattre au dernier instant. J'ai été contente de TOUS jusqu'à présent , et je n'ai qu'à vous louer delà conduite que vous avez tenue.

— Oh ! maman , dit -elle , en passant ses bras autour du cou de sa mère , ce n'est point le regret qui me fait verser des larmes ! je suis prête à aller à la pension ; mais quand est-ce que je vous reverrai , ainsi que mon cher petit papa ?

— Au commencement des vacances , mon enfant , si ce n'est pas avant ; et si nous ne sommes pas encore de retour de Bath , à cette époque , vous viendrez nous y rejoindre. »

Quoique ce fût la dernière nuit qu'elle eût à passer près d'elle, M""" Jones ne resta pas long-temps dans la chambre de sa chère fille ; elle savait que le chevalier avait encore plus besoin de consolations c[ue Marguerite.

Elle réussit si bien à le tranquiliser , (fUe , le lendemain matin , il vit le départ de Marguerite avec beaucoup moins démo-

DE PENSION. 6t

tiou qu'elle ne s'y était attendue. Leurs adieux se firent au milieu des larmes et des embrassemens ; et ]\[arguerite partit , accompagnée de sa tendre mère, pour se rendre chez M™" Comagène.

Je vais transcrire la première lettre que Marguerite écrivit à ses parens , une semaine après son entrée à la pension ; } y ajouterai aussi la réponse de sa mère , qui, dans une lettre précédente , lui avait annoncé son heureuse arrivée à Bath. De cette manière , je ferai connaître en quoi Brigitte différait si essentiellement de son amie.

« Mon cher papa et ma chère .maman ,

" Votre lettre m'a causé le plus sincère plaisir : j'ai été heureuse d'apprendre que m)n cher papa avait assez bien supporté les fatigues du voyage ; et j'espère que les eaux lui feront du bien. Ne vous imaginez pas , ma chère maman , que ce soit mademoiselle Ockendon , notre première maîtresse , qui m'ait dicté ma lettre ; je n'ai pas besoin qu'on me dise ce qui est si profondément gravé dans mon cœur. Vous

m'excuserez facilement l'un et l'autre , de ne m'être pas exprimée aussi bien que je l'aurais fait à l'aide d'une plume étrangère. Cependant , comme je suis ici pour m' instruire de tout , je crois entendre ma chère maman qui me recommande ds travailler à former mon style ; et c'est à quoi je ne manquerai pas. Seulement, celte fois-ci, permettezmoi de vous dire , en termes peu recherchés , combien je vous aime ainsi que mon cher papa : dix fois plus que je ne vous aimais à la maison , ce qui , je vous assure, était déjà beaucoup. Mais ne croyez pas pour cela que je sois malheureuse dans ma pension : je n'ai eu qu'un désagrément , et , certainement , je ne dois qu'en rire ; mais j'espère que cela ne se prolongera pas. Je suis déterminée h n'y pas faire attention , quoique j'aie eu la sottise d'y attacher quelque importance dans le commencement. Vous n'en devineriez jamais la raison ! c'est que je pi' appelle Marrjuerile. Toutes ces demoiselles sourient quand elles entendent prononcer mon nom. Il y en a une qui m'a demandé si je venais du pays de Galles ; et une autre qui m'a témoigné

le désir d'entendre ma généalogie. Je n ai pu les satisfaire pleinement ni l'une ni l'autre , quoique je croie vous avoir entendu dire quelque fois que je tenais mon nom de ma marraine , qui était originaire du pays de Galles. Je ne sais pas si cela vaut mieux pour moi; mais il y a une autre demoiselle qui est entrée en même temps que moi ; elle se nomme Brigitte , et son nom ne prête pas moins à la plaisanterie que le mien. Je lui dis qu'elle devrait n'y pas faire attention, puisque c'est de nos noms et non de nous-mêmes que ces demoiselles rient ; mais elle a cela beaucoup plus à cœur que moi , et elle ma proposé , pour nous affranchir de ce prétendu ridicule , un moyen que je n'ai pu adopter , parce qu'il s'agissait de mentir. Elle a dit aux railleuses que sa marraine, de qui elle tenait son nom de Brigitte , de- A ait lui laisser une fortune considérable ; et elle m'a avoué , cà moi , que ce n'était qu'un conte fait à plaisir pour se donner de l'importance. J'espère qu'elle sentira 1 inconvenance de sa conduite , qu'elle ne persistera pas dans 8on mensonge ; et qne le

G4 LES AMÏES

rapport que je vous en fais , mon cher papa et ma chère maman , ne me méritera pas le nom Conte-Conte : c'est un surnom qui a été donné à mademoiselle Purflet , une jeune personne que Brigitte connaissait avant de venir à la pension , et qui en est sortie dernièrement. Quand Brigitte a dit qu'elle la connaissait, toutes les demoiselles se sont écriées : « Quoi ! vous connaissez 31'" Conte-Conte ? ( Tout le monde la détestait , parce qu'elle racontait dehors toutes les histoires de la pension. } La plupart des pensionnaires ont des sobriquets semblables , quoique cela ne plaise pas à la maîtresse , qui l'a même défendu. 3fadame Coraagène a beaucoup d'égards et de bontés pour moi, ainsi que M"" Ockendon, et j'en suis redevahle à M'^ Moore , la maîtresse de Mario Sommers. Quoique je n'aie pas eu le temps de lui faire mes adieux avant de quitter la maison , elle a eu l'attention de parler de moi à ^I""" Comagène , dans une lettre qui l'a mise à même de me connaître mieu\ que je ne m'y serais attendue : j ai aussi à vous remercier , ma chère maman et mon cher papa , d'avoir songé à

DE PE:?JsiOî»f. 65

dire qu'on m'envoyât du fruit de la maison, pendant votre absence : j'ai de quoi reconnaître les bontés de mes compagnes , en leur faisant partager mes petites provisions, et j'espère que ma maîtresse et M"*^ Ockendon ne refuseront pas non plus d'en pren- ; dre leur part. J'ai commencé à apprendre beaucoup de choses; mais je les trouve plus difficiles que quand j'étudiais seule avec vous , et que je n'avais rien autour de moi qui pût distraire mon attention. Ma tète était tout embrouillée quand j'ai voulu , pour la première fois , étudier ma leçon, au milieu de tant de petites demoiselles. Elles sont toutes beaucoup plus instruites que moi ; et je vous assure qu'il n'y a pas do danger que je prenne ici une opinion trop avantageuse de mon mérite. Je vous écris une bien longue lettre , et ne sais pas si je dois la montrer à M"^ Ockendon. Si elle la voit , j'espère qu'elle en excusera les fautes, aussi J)ien que ma chère maman et mon cher papa : une autre fois je ferai en sorte d'être moins profuse dans mon style. N'est-ce pas là l'expression ? je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est que

j'écris pour la première fois à des parens que j'aime et dont je suis aimée ; et que je suis embarrassée de leur exprimer toute l'amitié que j'ai pour eux. Ma bonne petite maman , faites-moi le plaisir de m' écrire souvent, et de me donner des nouvelles de votre santé , ainsi que de celle de mon papa , et de me dire comment vous vous trouvez à Batli. M''" Ockendon ne désire pas voir ce que je vous écris , et je n'en suis pas fâchée ; car j'en ai peut-être trop dit des demoiselles de la pension. Elle m'a répondu que, comme je ne devais écrire qu'à vous ( est-elle bonne de dire cela ) , elle ne regarderait point ma lettre ; que seulement elle désirait que je vous en avertisse. C'est ce dont vous ne manquerez pas de vous apercevoir, au nombre de fautes que vous y trouverez.

" Je suis , mon cher papa et ma chère maman , votre très-affectionnée fille ,

« Marguerite Jokes. »

P. S. Ma chère maman , je vous en prie, ne tardez pas à m' écrire; jusqu'à ce que

DE PE>SIO>". 67

j'aie reçu de vos nouvelles , je ne serai point tranquille , je craindrai que ma lettre n'ait point produit l'effet que j'en attends. Je vous en dirais davantage , mais la cloche du diner m'appelle ; et je désire avoir votre réponse par le retour du courrier. «

Cette lettre , quoique pleine de fautes , n'en fut pas moins précieuse aux yeux de M""^ Jones et du chevalier. Us la lurent avec plaisir plusieurs fois. Il suffisait qu" elle leur annonçât que Marguerite n'était point mallieureuse ; ils aimaient mieux d'ailleurs que cette lettre n'eût point passé sous les yeux de la maîtresse.

Marguerite ne tarda pas à recevoir une réponse de sa chère maman qui la combla de joie. Elle y trouva si bien l'expression de la bonté , qu'elle sentit son affection s'augmenter pour une aussi excellente amie .

« Vous avez eu raison , ma chère Marguerite , de supposer que nous ne ferions pas attention aux fautes qui pouvaient se trouver dans votre lettre ; elle nous a causé un plaisir trop vif pour me permettre de songer à en faire une critique sévère. Cependant , vous avez besoin de travailler

votre style , et de le soigner un peu plus, lors même que vous écrirez à des amis indulgens. Je suis charmée que vous en ajiez senti vous-même la nécessité , et que vous vous occupiez de remédier à ce défaut. Ainsi donc, pour commencer, vous direz, une autre fois , diffus au lieu de profits , si vous êtes encore dans le cas de vous servir de cette expression en parlant de votre style. Mais , surtout , évitez d'employer des mots dont vous ne connaissez pas parfaitement la signification; et souvenez-vous que ceux qui sont le plus fréquemment employés dans la conversation ( pourvu , toutefois , qu'ils n'aient rien de trivial ) sont les plus propres au genre de correspondance qu^ convient à votre âge.

« En vérité , ma chère , votre lettre nous a rendus hien heureux. Votre père a heaucoup ri du désagrément que vous a occasionné votre nom ; mais nous espérons que , vous et votre compagne d'infortune , vous aurez assez de raison et d'empire sur vous-mêmes pour mépriser le ridicule qu'on s'amuse à jeter sur vous : c' est-là le plus sur moyen de l'affaiblir , et ce parti est infiniment

plus sage que celui qu'a adopte votre amie. J'ai vu avec plaisir que vous partagiez vousmême mon sentiment à cet égard. C'est bien de la bonté , vraiment , de la part de mademoiselle Ockendon , de vous permettre d'envoyer vos lettres sans les examiner : cela montre qu'elle a confiance en vous ; et cette confiance , je me flatte , que votre conduite à venir ne servira qu'à la justifier et l'accroître. Il semble que vous sentiez déjà la nécessité d'une prudente réserve ; quoique accoutumée à me parler ouvertement, vous trouvez qu'il ne convient pas d'en user de même à l'égard de tout le monde. Il m'en coûte de vous dire que la honte et le soupçon , compagnons inévitables du vice, exercent leur influence sur tout le monde , et nous font un ])esoin de la réserve et de la prudence , dans nos paroles comme dans nos actions ; j'espère que ma chère Marguerite n'aura pas moins d'aversion pour le vice que jwur le nom de Conte-Conte, Cependant, elle peut bien me parler, à moi , des choses qui auront d'abord excité sa surprise ; mais elle reconnaîtra bientôt qu'elles n'ont rien que

de très-commun et de très -ordinaire. Le monde , ma chère enfant , ne se présente encore à vos yeux que sous un point de vue très-borné. Mais , n'importe ! si vous évitez tous les vices que vous pourrez y apercevoir maintenant ; si vous avez le bonheur de vous préserver de la contagion , rendez en grâces à la Providence ; ce sera à une faveur spéciale de sa part, plutôt qu'à vos soins , que vous en serez redevable.

« Lorsque vous étiez à la maison , vous manquiez de cette prudence nécessaire dans toutes les circonstances de la vie ; et ce n'est que l'habitude que vous aviez de vous régler à chaque instant sur mes conseils , qui vous a sauvée des funestes effets qu'entraîne à sa suite le défaut de circonspection. Mais , maintenant , vous voilà obligée de penser et d'agir d'après vos propres lumières ; et je suis charmée que vous ayez déjà vu combien la prudence est une qualité nécessaire. Les noms qu'on donne aux personnes par suite de leurs fautes , sont des signes certains de leur caractère , qui suggèrent souvent de fortes présomptions contre eux.

Votre père et moi , nous nous sommes amu-

DE PE]NSIO>\ 71

ses à chercher quels pourraient être les vôtres ; si vous étiez restée à la maison , vous auriez fort bien pu vous appeler l'enfant gâté. Mais nous avons réuni tous nos efforts pour remédier à cet inconvénient ; et j'espère que vous ne vous en trouverez pas mal , si nous avons été assez heureux pour y réussir. Vous m'assurez qu'il n'y a pas de danger que la présomption s'empare de votre esprit ; comme si vous vous étiez jamais mise dans le cas de vous attirer un pareil reproche ! Plus vous chercherez à vous instruire , moins il est probable que vous le mériterez , car il est presque exclusivement le lot de l'ignorance. Au reste , ce n est ni vous ni nous-mêmes qui pouvons juger exactement de votre mérite ; des observateurs moins intéressés , ou moins aveuglés par la prévention , seront plus en état de démêler votre véritable caractère. Puissions-nous n'avoir jamais sujet de vous appeler que notre bien-aimée Marguerite ! Je n'ai jamais douté de votre reconnaissance ; et je suis contente de voir que vous ajez la volonté, en même temps que les moyens de reconnaître les bontés qu'on a

pour VOUS à la pension : cela me procure la satisfaction de remarquer que , si vous me remerciez des fruits que j'ai envoyés , c'est plutôt pour le plaisir que vous éprouvez à en disposer de la sorte , que pour celui que vous avez à les manger.

" Je suis heureuse de vous annoncer que votre père continue à se rétablir. Bath lui plaît infiniment ; et si nous séjournons ici jusqu'aux vacances, nous comptons avoir le plaisir de vous montrer quelques-unes des merveilles de cet endroit délicieux. A'ous avez entendu dire que les eaux jaillissent d'une source naturellement chaude , et sont saturées de différentes matières, minérales tt métalliques : c'est , que probablement , elles viennent de loin, et voyagent long-temps sous terre avant de paraître à l'ouverture de la source , d'où elles se répandent dans un grand réservoir pratiqué pour les recevoir. Demandez à 31"'' Ockendon qu'elle vous permette de lire quelques détails sur les eaux de Bath ; cette lecture ne pourra manquer de vous offrir le plus grand intérêt, puisqu'elle vous apprendra les heureux effets qu'elles peuvent produire sur la santé de

DE PESSION. 73

celui que vous aimez si tendrement. Remercions la divine Providence d'avoir fait aux hommes un don aussi précieux. Ces eaux ne sont pas seulement un remède contre la goutte ; elles sont aussi très-salutaires dans une infinité d'autres maladies.

« Ne tardez pas à me donner de vos nouvelles. Présentez nos respects à M""" Comagène , ainsi qu'à M"* Ockendon ; et assurezles de notre reconnaissance, pour tous les soins qu'elles vous prodiguent.

'< Croyez , ma chère Marguerite , que votre père et moi , nous vous aimons tendrement.

« Votre affectionnée mère.

« E. Jones. »

Page 1