‹ Les amies de pensionChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Progrès de Marguerite dans ses études. — Son amitié pour Brigitte. — Enfance de Brigitte. — Affection mal dirigée. — Parens ignorans. — Résolution de Brigitte. — Sa vanité.

Le premier mois que Marguerite passa à ]a pension fut , sans contredit , le plus pénible ; tout était nouveau pour elle. Elle se voyait au milieu d'une foule de demoiselles qui répondaient fort peu à l'idée qu'elle s'en était faite ; et elle n'avait plus, pour se diriger, ni les regards admirateurs de son père, ni le silence parlant de sa tendre mère. Elle n'était plus l'objet des soins et des attentions de tous ceux qui l'environnaient ; mais comme elle n'éprouvait aucun mauvais traitement et que la docilité avec laquelle elle écoutait tous les conseils de la maîtresse lui conciliait la bienveillance de celle-ci qui n avait jamais lieu de la punir , bien loin

d'être mécontente , elle s'applaudissait de sa nouvelle situation.

W^^ Jones lui avait laissé la liberté d'apprendre tout ce qu'elle voudrait ; et Marguerite était trop jalouse de s'instruire , pour ne pas profiter de cette permission. Outre les branches d'instruction d'une utilité plus réelle qui s'enseignaient dans la pension , elle prit des leçons de français , d'italien , de musique et de dessin. Mais la musique était son étude favorite , elle avait une jolie voix , et chantait avec Leaucoup de goût. Souvent elle chantait avec son maître, qui ne manquait pas de lui donner les éloges quelle méritait ; et alors son cœur bondissait de joie , en pensant aux louanges de son père , et au sourire d'approbation de sa mère , quand elle exécuterait quelque nouvel air en leur présence.

Nous avons déjà dit que la liaison qui s'était établie entre Marguerite et Brigitte , les avait fait surnommer les deux Amies.

Brigitte recherchait la société de Marguerite ; elle lui confiait ses plaisirs et ses chagrins , et avait la douceur d'en être payée d'un retour bien sincère.

Elle ne manquait jamais de reconnaître la justesse de ses avis , quoique , dans plusieurs occasions , elle négligeât de les suivre.

Brigitte s'était avisée de raconter à mademoiselle Cherche l'histoire qu'elle avait ])àtie sur la prétendue fortune de sa marraine ; et toute la pension y avait si bien ajoute fois , que personne n'avait le moindre doute à cet égard. Marguerite seule était instruite de la vérité ; elle blâmait en secret jîrigitte d avoir eu recours à un pareil stratagème ; mais elle s'abstint de découvrir l'artifice , pour ne point exposer son amie au ridicule dont son mensonge aurait mérité d'être puni. Brigitte ne fut pas insensible à cette preuve d'amitié de la part de Marguerite , et redoubla de zèle et d'attachement pour elle.

Sans chercher à se donner du relief dans l'esprit de ses compagnes , Marguerite cessa insensiblement d'être un objet de risée , du jnoment que ses compagnes apprirent que son père possédait une ancienne baronnie , chose dont elle n'avait pas jugé fort à propos de les instruire , ne connaissant pas toute l'importance que l'on attachait à

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CCS vains titres , dans ce petit abrégé du grand monde au milieu duquel elle se trouvait. Ce qui est bien certain , c'est qu'aussitôt que la nouvelle s'en fut répandue , le nom de Marguerite ne fut plus un nom choqiuuit pour l'oreille.

Il est temps , maintenant , de faire connaître les parens de Brigitte. Son père était un honnête bourgeois qui jouissait dune excellente réputation ; mais, par contre , il avait une forte dose de vanité.

Sa femme et lui menaient un train qui faisait grand étalage dans la ville. Cependant la fortune de M. Smith ( c'était son nom ) n'était pas considérable , et son commerce baissait de jour en jour. Leurs amis , s eu étant aperçus , s'étaient fait un devoir de les en avertir ; mais , précisément pour cette raison-là , M. Smith jugea convenable d'affecter encore plus de luxe et de magnificence : ce que sa femme ne se sentait pas du tout disposée à désapprouver.

BP* Smith possédait une fortune assez brillante , qu'elle tenait de son premier mari.

Deux raisons l'avaient déterminée à unir son sort à celui de 31. Smith : la première ,

c'est qu'elle ne croyait pouvoir mieux placer ses affections; la seconde, c'est que, M. Smith étant unnégociant fort considéré dans laville, elle avait compté qu'il ferait prospérer la dot qu'elle apportait , et qu'il ne tarderait pas à s'élever au rang des plus notables du pays.

Mais M. Smith n'avait pas une pareille ambition ; il trouvait que les honneurs entraînaient après eux trop de soins et trop de sujétions , et il avait pris le parti d'y renoncer. Il se contenta d'avoir sa voiture à lui , et de passer pour un bel esprit , un homme de grand sens.

Brigitte était leur seule enfant, et, comme à l'époque de sa naissance , ils avaient perdu l'espoir d'en avoir d'autres , ils en firent , dès son plus jeune âge , l'objet de leur tendresse. Brigitte reçut le nom de sa marraine , et fut nourrie avec le plus grand soin. Lorsqu'elle fut en état de parler , il ne lui échappait pas une seule parole qui ne fût aussitôt recueillie avec empressement , et rapportée le soir à son père comme une chose merveilleuse. Tout ce qu'elle faisait était admiré \ et la petite Brigitte ne

pouvait paraître devant ses parens , sans les entendre s'écrier : « Regardez la jolie enfant ! ..

Accoutumée à voir tous ses désirs satisfaits , et à entrer dans de violens accès de colère toutes les fois qu'on n'obéissait pas à ses volontés , elle de\1nt insupportable à tout le monde, excepté à ses parens que leur tendresse rendait aveugles. Tls ne pouvaient apercevoir aucun défaut dans celle dont un sourire suffisait pour les payer de toutes les peines qu'ils prenaient à lui plaire; et ils ne craignaient rien tant que de l'entendre pleurer, lorsqu'ils n'avaient pas été assez beureux pour y parvenir : ce qui arrivait plus d'une fois par jour ; car , à cet âge , la petite demoiselle ne savait pas toujours ce qui lui ferait ou ne lui ferait pas plaisir ; et souvent elle pleurait pour avoir une chose que , l'instant d'avant , elle venait de rejeter avec humeur.

Tout le monde , dans la maison , n'était uniquement occupé que de rechercher ce qui pouvait flatter les désirs et les goûts de Brigitte ; et M. Smith , qui avait pour habitude de vouloir tout ce que voulait sa femme,

était cependant partagé avec elle sur un point, savoir , si son absence n'était point préjudiciable au bonheur de sa fille.

Si , à son retour au salon , il la voyait avec les yeux enflés ou les yeux rouges : « Comment donc , s'écriait-il , vous avez encore laissé pleurer cette enfant ! » Brigitte ne fut pas long-temps à s'apercevoir de cette faiblesse ; et quand elle désirait quelque chose que sa mère était dans l'impossibilité de lui donner sur-le-champ , elle ne manquait pas de dire : « Papa verra que j'ai pleuré , et il ne sera pas content. « Et au lieu d'être choqué d'une pareille menace , on n'avait rien de plus pressé que de la rapporter avec emphase à M. Smith , aussitôt qu'il rentrait.

Les carresses étaient aussitôt prodiguées à la petite fille. « Non , disait M. Smith , papa n'aime pas à voir pleurer sa mignonne; et Brigitte ne pleurera plus une autre fois , n'est-ce pas? » Elle aurait pu répondre : « Non , quand j'aurai ce que je voudrai ; -> mais elle n'aurait pas encore été tout-à-fait conforme à la vérité , car elle répandait souvent des larmes sans savoir pourquoi ; ou ,

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suivant l'habitude des enfans capricieux , elle se retirait dans un coin , pour y Ijouder.

Brigitte n'avait d'autre titre de recommandation qu'une jolie figure ; elle était douée , dans le principe , d'an excellent naturel , mais il a\ait été gâté par une indulgence déplacée. Elle était triste et chagrine , si elle n'était pas l'objet des soins et des attentions de tous ceux qui se trouvaient auprès d'elle.

Si on l'avait abandonnée à son penchant, elle n'aurait jamais été occupée que de ce qui pouvait faire de la peine aux autres. Elle visitait le panier à ouvrage de sa mère, renversait tout ce qui s'y trouvait dans lu chambre , mettait en pièces toutes les fleurs qui tombaient sous sa main , déchirait les journaux , arrachait la couverture des livres ; en un mot , elle en faisait tant , que ses parens étaient obligés de dire : « Oh ! Brigitte ne devrait pas faire cela ! » Et alors lui donnant un baiser, dans la crainte qu'un pareil reproche ne lui fit verser des larmes, ils ajoutaient : » Elle n'est encore qu'une enfant ! elle sera plus sage une autre fois. »

Ainsi s'étaient écoulées les six premières

années de Brigitte. Alors elle ne voulut plus qu'on la considérât comme une enfant , et elle renonça à ces tours de méchanceté. Elle ne pleura plus pour avoir ce qu'elle désirait, mais elle boudait souvent , ce qui ne la conduisait pas moins à son but. Papa et maman n'étaient pas moins empressés à éloigner « le gros chien noir » qu'à prévenir les larmes de Brigitte. Aussi , lorsqu'elle voulait obtenir quelque chose de ses parens , sa dernière ressource était de dire : « Oh ! maman , je l'entends aboyer ; il sera bientôt sur moi, si tu ne me donnes pas ce que je te demande. " Ces paroles , qu'elle accompagnait d'un sourire , semblaient si spirituelles et si séduisantes dans la bouche d'une aussi jeune enfant , qu'il était impossible de lui rien refuser , et papa ne pouvait assez se féliciter de l'esprit de sa fille.

On avait toutes les peines du monde à la mettre de bonne humeur , lorsqu'on attendait de la société ; car M. et M""" Smith avaient la petite vanité de la faire paraître avec une sorte d'apparat en présence de leurs amis. Mais , comme si elle eût craint de compromettre sa dignité , elle affectait de

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n être point aimable , précisément au moment où l'on aurait désiré qu'elle le fût davantage.

Elle ne tarda pas à s'apercevoir que , quelques personnes qui se trouvassent avec S3s parens , elle était toujours , pour ceux-ci , l'objet d'une attention toute particulière. Si elle était de bonne humeur , vite on quittait la table de jeu, tant elle devenait amusante; mais paraissait-elle triste , on aurait été bien coupable de la négliger , et il fallait absolument que chacun s'empressât autour d'elle pour chercher à la distraire. Ces sortes de scènes ne manquaient jamais de se renouveler toutes les fois que la société était nombreuse ; et quoique les personnes qui en faisaient partie s'inquiétassent fort peu de l'humeur de Brigitte , elles se prêtaient par complaisance aux efforts de 31. et M"'' Smith; il était même dans leur intérêt d'en user ainsi, car M"® Smith ne songeait guère à pourvoir aux amusemens de la société , qu'après avoir pourvu à ceux de sa fille.

Ses parens eux-mêmes, n'ajant pas reçu d'éducation, n'étaient pas en état d'en apprécier tous les avantages ; cependant , ils

jugèrent à propos d'envoyer Brigitte en pension. Mais comment rester séparé d'elle aussi long-temps qu'il le fallait , pour qu'elle apprît ce qu'on enseigne dans les maisons d'éducation ? C'était là la difficulté , aussi bien que de savoir comment on lui épargnerait l'ennui de l'étude.

Arrivée à l'âge de huit ans , on la mit dans nne école du voisinage , où elle n'allait que quand elle le jugeait à propos , et où elle apprenait ce qui lui faisait plaisir : c'est-àdire , à lire , à écrire , à travailler à l'aiguille, à danser, et avec cela fort peu de grammaire , parce qu'elle trouvait que cette étude la fatiguait. Sa mère, de son côté, ne contribuait pas beaucoup à lui faire vaincre cette répugnance ; car elle prétendait que , pourvu que sa fille voulût seulemeut remarquer comment on parle , et qu'elle regardât de temps en temps dans son dictionnaire , elle en saurait bien suffisamment , sans avoir {)esoin de se fatiguer à apprendre les verbes , ce qui était une tâche beaucoup trop j)énible pour sa chère enfant.

Il y avait trois ans que Brigitte allait à cette école , lorsque M. Smith , réfléchissant

que l'éducation des pensions était ce qui convenait le mieux à une demoiselle fortunée ( car il se flattait que sa fille jouirait d'une fortune considérable) , prit la résolution de l'envoyer chez M"'" Comagène ; mais comme il était persuadé que Brigitte ne goûterait pas sa proposition , il s'avisa d'employer un petit stratagème , pour en venir à ses fins.

11 présenta Brigitte à M"'' Purflet , qui avait été chez W^ Comagène , et qui en était sortie tout récemment , possédant toutes les connaissances qui font l'ornement d'une jeune personne. « Voyez-vous , ma chère Brigitte , dit-il , en lui vantant le mérite de cette demoiselle , c'est ainsi que vous seriez, si vous alliez aussi en pension ! vous n'y resteriez pas plus d'un en ; et , si vous voulez , vous viendrez de temps en temps à la maison. Mais vous n'apprendrez jamais , à votre école , la moitié de ce que l'on vous enseignera chez M""" Comagène ; là , au moins , vous trouverez des enfans aimables , et vous aurez occasion d'y faire de bonnes connaissances. «

S'il n'y avait eu dans cet'e pension que

des enfaus aimables , Brigitte aurait bien pu faire exception à la règle générale. Quant aux bonnes connaissances que lui avait fait espérer son père , il avait voulu parler de leur importance; et l'erreur ne consistait que dans l'emploi d'un mot pour un autre : il avait ôit bonnes au lieu de grandes.

Brigitte demanda qu'on lui laissât quelque temps pour réfléchir : ce qui lui fut accordé sans difficulté. Mais deux autres visites qu'elle fit à M"* Purflet , où elle eut l'occasion de l'entendie toucher du piano , et de voir combien de félicitations lui attirait son talent , suffirent pour la déterminer entièrement: elle consentit à aller passer un an en pension , pour y apprendre tout de qu'on avait enseigné à M"* Purflet , à l'exception cependant de la broderie , car quoique elle eût vu plusieurs beaux ouvrages en ce genre qu'avait achevés cette demoiselle , pour en faire l'ornement de la chambre à coucher de sa mère , Brigitte ne se sentit point tentée d'imiter son exemple , jusqu'au moment où, arrivée en pension, elle apprit que des amies obligeantes lui rendraient le service de broder pour elle.

Son père et sa mère se montrèrent aussi sensibles à cette complaisance de la part de leur fdle que si c'eût été une faveur pour eux , et non pas une faveur pour elle. Ils eurent d'abord quelques efforts à faire sur euxmêmes pour se familiariser avec l'idée de se séparer du cber objet de leurs affections ; mais , encouragés par l'exemple de Brigitte, qui, déjà jalouse de devenir aussi instruite que M"" Purflet , ne témoignait aucune espèce de répugnance , ils se dé cidèrent enfin à fixer le jour de son départ pour la pension ; et le hasard avait voulu que ce fût précisément celui où Marguerite y était entrée.

L'amour -propre de Brigitte la rendait insensible à tout ce qui ne lui était pas d' un agrément personnel. L'éducation qu'elle avait déjà reçue n'avait servi qu'à la convaincre de l'ignorance de ses parens ; et elle pensait que , lorsqu'elle irait les voir , il lui serait facile de leur faire croire qu'elle savait beaucoup de choses. Telle était Brigitte, (juand elle fit , pour la première fois , connaissance avec l'aimable Marguerite , qui devait lui donner dans la suite plu&

d'une preuve d'amitié , et surtout lui lendre un éminent service en s' attachant avec zèle à lui faire apercevoir ses défauts.

Durant la première année qu'elles passèrent ensemble à la pension, la fable du lièvre et de la tortue se représentant souvent au souvenir de jMarguerite. Brigitte avait bien les moyens du lièvre , mais elle n'avait pas l'application de la tortue ; et elle fut bientôt lasse d'apprendre des choses qui lui coûtaient quelque travail. Elle ne s'adonnait qu'à la danse , mais elle y apportait tons ses soins , parce que la danse était la seule chose qui parût à ses yeux digne d'admiration.

Il y avait dans la pension plusieurs jeunes personnes dont les dispositions surpassaient celles de Marguerite ; mais il s'en trou- Aait beaucoup aussi qui n'avaient ni les mêmes moyens , ni la môme assiduité à leurs études , Marguerite s'étonnait des di- Aers stratagèmes que chacune de ses compagnes mettait journellement en œuvre pour solliciter des applaudisscraeus ; et elle ne pouvait concevoir que la plupart de ces demoiselles se complimentassent mutuellement

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sur leurs ouvrages, uniquement pour s'attirer des louanges à kur tour.

Il n'était pas rare de voir louvrage des dernières écolières , passer pour être de la main des plus instruites. Une demoiselle commençait un morceau de broderie ; après y avoir travaillé quelques instans , elle le trouvait trop difficile ou ne voulait pas se donner la peine de l'achever : vite elle le faisait passer entre les mains d'une plus habile , qui s'empressait de le lui achever. Mais quand il était terminé , les louanges étaient données à la demoiselle qui s'en disait l'auteur , et non à celle qui les méritait réellement ; seulement , il restait à celle-ci la satisfaction intérieure de penser que cet ouvrage n'aurait pas été autant admiré , si elle n'y avait pas mis la main.

" Je suis bien déterminée à ne donner pour mon ouvrage que ce que j'aurai fait moi-même , dit Marguerite à son amie mademoiselle Ockendon. '• Mais il n'en fut pas de même à l'égard de Brigitte.

Celle-ci s'applaudit de cet heureux expédient et n'eut rien de plus pressé que d'écrire à sa mère qu'elle commençait un morceau

de broderie qui ne le céderait point à cent de M"° Purflet pour la beauté de l'exécution. Il ne lui était jamais venu dans l'idée d'en faire seulement un point; mais n'importe , dit-elle , cela fera plaisir à papa et à maman , et du moins leurs amis ne diront pas que je suis restée ici pour rien.

Ce qui surprit ses parens , ce fut d'apprendre avec quelle prodigieuse facilité elle s'était habituée à la pension (quoiqu'elle eût constamment à essuyer les vertes réprimandes de M""" Comagène , qui était sans cesse obligée de lui reprocher son peu d'application). Brigitte était assez disposée à faire de belles promesses ; mais elle ne se mettait pas souvent en devoir de les tenir. Quand Marguerite lui demandait pourquoi elle ne travaillait pas :

« Je suis encore jeune , répondait-elle , et j'ai de la fortune ; je n'ai pas besoin de me fatiguer l'esprit des travaux de la pension : pourvu que je sache danser , chanter et toucher du piano , que me faut-il de plus? » Marguerite aurait voulu lui persuader qu'il fallait encore autre chose ; mais Brigitte ne répondait qu'en riant aux sages observations de son amie.

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CHAPITEtS; VI.

^Mademoiselle Demande-tout. — Mauvais naturel puni. — ■ Générosité de Marguerite. — Petit esprit. — Précaution contre l'excès de la sensibilité. — Visites des parens. — Le rosier de Marguerite.

Parmi les jeunes personnes toutes de caractères différens qui faisaient partie de la pension , il s'en trouvait une digne du plus grand mépris , parce qu'aux seutimens les plus bas elle joignait une envie immodérée de tout ce qu'elle voyait entre les mains de ses compagnes. Cette demoiselle s'appelait 3[atlock, et on lui avait donné le surnom de Demande-tout.

Taudis que M"^ Cherche mettait tout eu œuvre pour satisfaire sa curiosité , M"^ Demande-tout , de son côté , ne se donnait pas moins de mouvement pour s'assurer des avantages qui pourraient lui revenir de la connaissance des nouvelles venues.

f3"2 LES AMIES

Les louanges que Marguerite recevait de M™*" Comagène pour l'attention qu'elle apportait à ses devoirs , excitèrent l'envie de cette demoiselle. Mais le beau panier de fruits qui avait été envoyé à Marguerite lui fut un sur giirant des soins et des égards de mademoiselle Demande-tout , aussi long-temps qu'elle voudrait bien l'admettre à y prendre part. Marguerite, cependant, réservait les plus belles pêches pour ]\I™^ Comagène et 31"'' Ockendon ; et le reste , el'e se faisait un plaisir de le distribuer à ses compagnes , ayant soin , si la part de l'une n'était pas aussi bonne la première fois , de la lui faire meilleure la seconde ou la troisième. Et il est à remarquer que M"" Matlock n'avait jamais la plus mauvaise ; car elle ne manquait jamais de se présenter la première , et de faire augmenter son lot toutes les fois qu'elle ne le trouvait pas assez fort.

Enfin, trois semaines s'étant écoulées sans qu'on vit arriver de nouveaux fruits , mademoiselle Cherche et M"" Demande-tout ne purent s'empêcher de témoigner à ce sujet le plus grand mécontentement à Marguerite. Mais celle-ci avait reçu une lettre de ses parens

daas laquelle ils lui annoucaient que leur santé était rétablie, etque,très-Yraisemblablemenî, ils seraient de retour dans le commencement d'octobre. Cette époque n'était plus éloignée du mois que de quelques jours; et , au milieu de la douce ivresse que lui causait l'espoir de recevoir bientôt les embrassemens de ses parons , Marguerite n'eût guère le temps de s'apercevoir qu'on avait oublié de lui envoyer des fruits.

Une quatrième semaine s'écoula , et l'on ne voyait point arriver de panier. C'était pour la courtoisie deM"" Matlock une épreuve un peu trop rude ; car il ne valait guère la peine , suivant elle , d'avoir des égards pour quelqu'un, si l'on n'en était récompensé. jMargucrite , aussi , l'en dispensait-elle aiséiiient , mais la méchante petite gourmande ne pouvant plus , à la fin, modérer son dépit, cessa de faire sa cour à Marguerite , et ne s'occupa plus dès ce moment, que de la rendre la risée de la pension.

Il y avait dans une bibliothèque commune , à l'usage des pensionnaires, plusieurs jouvrages dont la lecture plaisait infiniment à Marguerite ; elle s'amusait souvent , quand

elle avait écrit à sa mère , ou appris ses leçons, à lire les contes de miss Edgeworth . Adèle et Théodore de M™^ de Genlis , ainsi que ses Veillées du Château , se trouvaient là en langue originale. Marguerite , quoique peu instruite dans le français , l'entendait assez bien pour désirer connaître ces ouvrages.

Ou parlait français dans sa classe ; mais il ne lui était pas permis de se livrer à ce genre d'exercice , jusqu'à ce qu'elle connût plus parfaitement les principes de la langue. Souvent , néanmoins , elle cherchait à parler ; mais son français incorrect et sa mauvaise prononciation prêtaient à rire à mademoiselle Matlock , qui l'appelait par dérision M"*" Françoise.

Marguerite, qui n'était accoutumée qu'à recevoir des éloges , fut aussi surprise que piquée de cette attaque. Elle consentait volontiers à ce qu'on lui refusât toute espèce de mérite ; mais que l'on fit d'elle l'objet de la risée générale , c'était plus que sal^patience n'en pouvait endurer. Elle avait passé sur les vexations que lui avait occasionnées son nom ; mais qu'on lui en donnât

un autre en signe de mépris , c'était ce dont sou amour-propre , sa fierté naturelle se trouvaient cruellement blessés. Cependant M"^ Matlock était enchantée d'avoir enfin trouvé un moyen de la vexer , et ne laissait échapper aucune occasion de l'appeler mademoiselle Françoise, jusqu'au moment où la maîtresse en fut instruite.

Quoique M™^ Comagène eût défendu ces sortes de sobriquets, M'^^ Matlock comptait que la désobéissance de Marguerite l'excuserait aux yeux de la maîtresse, et l'exempterait de la punition que méritait sa méchanceté. Elle raconta à la maîtresse pourquoi elle avait ainsi surnommé Marguerite ; et , jalouse de trouver une occasion de faire preuve de ses talens , elle se mit à rapporter toutes les fautes de lan-r gage de M"'' Françoise.

' Puisque vous savez si bien le français , répondit M™^ Comagène , pourquoi ne vous ètes-vous pas plutôt attachée à la reprendre quand elle disait mal , et à lui faire connaître le véritable sens et la prononciation des mots? »

Confondue par cette simple question , la

méchante demoiselle ne sut que répondre , et la maîtresse se tournant vers Marguerite , lui demanda ce qu'elle avait à répliquer. " ]\on , madame , dit Marguerite , elle ne m'a jamais fait l'amitié de me reprendre. — Pourquoi l'aurai-je fait ? vous n'auriez donné aucune attention à ce que je vous aurais dit ? reprit M^^'' Matlock , qui ne voulait pas se désister de son accusation.

— En avez-vous jamais fait l'expérience ? dit Marguerite avec douceur et modestie- » M'^'^ Matlock se tut ; et M"' Comagène reprenant la parole : « Je crois pouvoir , ditelle , m'en rapporter à la véracité de mademoiselle Jones , lorsqu'elle dit que vous n'avez pas même essayé de lui faire apercevoir ses fautes.

— Je serais pénétrée de reconnaissance pour celle qui aurait cherché à me remettre «ur la voie lorsque je m'en écartais , dit Marguerite; mais M"*" Matlock ne m'a jamais rendu ce service ; seulement , quand je la j)riais d'avoir cette complaisance , elle se moquait de moi.

'< Elle mérite d'être punie plus que vous, dit M""*" Comagène , quoique vous n'ayez

pas tenu compte de ma défense , en parlant une langue où vous employez souvent des expressions dont vous ne connaissez pas le véritable sens. La sévère mortification que vous a attirée votre désobéissance sera pour vous, j'espère, un avertissement suffisant de ne plus vous y exposer. Si vous continuez à travailler avec autant d'assiduité que vous avez fait jusqu'à présent, vous pourrez, dans quelques mois , être en état de parler avec assurance , et sans avoir à redouter la censure. Mais M^'" Matlock mérite une punition : je lui défends , jusqu'à nouvel ordre , de se mettre à table avec les autres pensionnaires , et je lui impose toutes les privations que mérite la gravité du cas où elle s'est mise. Il faut aussi qu'elle vous fasse des excuses pour la manière dont elle vous a traitée ; mais ceci , je ne l'attends d'elle , que lorsque la réflexion lui aura fait reconnaître ses torts , car si elle ne le faisait que parce que je le lui commande , il n'en résulterait aucun amendement dans sa conduite. >> Ce jugement fut prononcé en présence de toutes les pensionnaires, qui ne furent pas j)Uitôt entrées en récréation , qu'elles se mi-

relit toutes à déclamer contre M''" Matlock et à l'accabler de leurs reproches. <■ Quoi ! lui dit Brigitte , vous à qui M"" Jones donnait ses plus beaux fruits, vous qui lui faisiez tant de démonstrations d'amitié..., tant que le panier continuait de venir régulièrement toutes les semaines ! vous ne trouviez ])as qu'elle parlât mal , quand elle pouvait exercer sa générosité envers vous. Cela montre bien quel était le motif de votre amitié ! - ÎVI"'' Matlock continua sa pénitence pendant trois ou quatre jours , assise à la petite table , n'ayant point la faculté de choisir ce qu'elle désirait , et obligée d'attendre que toutes les autres demoiselles fussent servies, pour présenter son assiette : punition sévère et beaucoup plus pénible pour M'"" Demande-tout que pour toute autre qui n'aurait pas été aussi gourmande. Cette correction, jointe aux réflexions que ses compagnes n'étaient pas en arrière de faire sur sou compte , l'engagèrent à reconnaître ses torts et à faire ses excuses ta Marguerite qui lui pardonna sur-le-cbamp. Marguerite était bonne, et elle avait oublié l'injure, du moment qu elle avait cessé d'en ressentir les

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effets ; elle était trop généreuse pour se plaire * à voir punir quelqu'un pour elle ; et grâce à la demande' qu'elle en fit , M"" Matlock re prit à table sa place accoutumée.

Quelque temps après , le panier , tant désire, arriva; il était accompagné d'une lettre qui faisait espérer à jV[arguerite le plaisir de voir ses parens le lendemain , si le temps était favorable à leurs désirs. Transportée de joie à cette nouvelle , elle ne mngea point à toucher aux fruits qui étaient devant elle , jusqu'à ce qu'elle eût relu deux ou trois fois la lettre pour s'assurer qu'elle ne se trompait pas,

« Oh oui ! dit-elle , ils seront ici demaiti, j'espère qu'il fera beau ! » et en même temps elle s'avança vers la fenêtre , en élevant les yeux vers le ciel , comme si elle eût pu lire dans les nuages s'ils lui seraient favorables le lendemain. Mais les yeux de ses compagnes étaient bien autrement occupés ! ils étaient attachés sur le panier , qui par une ouverture laissait entrevoir

« La pèche cotonneuse et la brillante " prune , disposées avec soin sur des lits de " feuilles verdoyantes. «

" Nous allons voir maintenant , dit l'une d'elles , si elle en donnera à M"** Matlock ? — Les plus belles pèches , dit une autre , ne seront probablement pas pour elle , cette fois-ci ; elle n'aura peut-être pas l'audace de les demander , comme elle avait coutume de le faire. »

Elles se trompaient : Mi'-" Demande-tout ne put voir de si beaux fruits d'un œil indifférent ; et lorsque Marguerite , après être revenue à elle-même , appela ses compagnes j)Our leur distribuer les provisions qu'elle venait de recevoir , et leur faire partager ainsi le plaisir que lui causait sa lettre , 31'"' Matlock fut la première à se présenter et à lui venir faire bassement sa cour. Trop heureuse en ce moment pour remarquer que c'était l'aspect du panier qui lui attirait ces félicitations , Marguerite , oubliant la conduite de cette demoiselle à son égard , lui offrit une partie de ses fruits , en réservant, suivant son habitude, quelques-uns des plus beaux pour les présenter à la maîtresse et à M''" Ockcndon.

3[ais quelle fut la surprise de toutes les pensionnaires , lorsqu'elles entendirent la

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Vilaine goiirmaude demander un de ceux que j\[arguerite venait de mettre en réserve ! « Ma chère Marguerite , dit-elle , vous savez que vous aviez l'habitude de m'en donner quelques-uns des plus beaux ; et si maintenant vous me refusez celui que je vous demande , personne ne voudra croire que vous m'ayez pardonné.

— N'a-t-on pas bien raison de l'appeler Demande-tout? s'écria Brigitte avec indignation ; je suis sûre que si M°" Comagène savait cela , elle ne trouverait pas mauvais qu'on l'appelât ainsi , tant ce nom lui convient. «

Marguerite se contenta de sourire , et dit , en lui donnant ce qu'elle désirait : < Je ferai en sorte , une autre fois , que vous n'ayez rien à me dire pour m'offenser. » Mais . M''^ Matlock ne fit point attention à ces paroles ; elle mangea son fruit , et ne se retira que lorsqu'elle vit qu'il n'y avait plus rien à lui revenir.

Le lendemain matin , le jour commençant à peine à paraître , Marguerite sauta en bas de son lit , et courut en toute hâte à la fenêtre pour examiner si le temps était beau.

Elle aperçut quelques nuages qui obscurcissaient de temps en temps le ciel ; et son esprit inquiet balança entre la crainte et l'espérance , jusqu'à l'beure du diner.

Elle comptait que ses parens seraient ])artis de la maison entre onze heures et midi, et qu'à deux heures et demie ils arriveraient à la pension. Il était alors deux heures ; et Marguerite s'occupait, dans le jardin, à arroser son petit rosier , qui avait pris racine et recevait déjà le nom de rosier de Marguerite.

Comme elle voyait approcher Brigitte, la première question qu'elle lui fit fut de lui demander ce qu'elle pensait du temps.

' Oh ! le temps ne fera point de mal à votre rosier , dit Brigitte ; maintenant il a pris racine , et il restera là tout l'hiver.

— Ah! Brigitte, vous oubliez donc que j'attends quelqu'un dans une demiheure ?

— En vérité , je l'oubliais , réponditelle ; cependant , je pense que le temps ne les empêchera pas de venir. 0 ma chère ! combien vous paraissez préoccupée décela! si l'idée seule de voir vos parens produit cet

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effet-îa sur vous , que sera-ce donc qaaud vous les embrasserez?

— Oh ! je serai si heureuse alors ! répondit 3Iarguerite ; mais dites-moi , n'y penseriez-vous pas aussi , si vos parens devaient venir vous voir ? »

Urigitle ne dissimula point son sentiment. ■< J'attendrai volontiers jusques aux vacances , dit-elle ; et s'ils ne sont pas curieux de me voir , je ne le suis guère non plus de recevoir leur visite.

. — Et vous pensez qu'ils ne désirent pas vous presser contre leur sein ? dit Marguerite , toute prête à s'appitoyer sur le malheur de son amie , d'avoir des parens aussi indifférens.

— Oh non ! reprit Brigitte ; ils seront assez coutens de me voir aux vacances ! je n'en doute pas. •> Mais ne voulant pas avouer qu'elle leur avait défendu de venir à la pension , de peur que les demoiselles ne s'aperçussent de leur défaut de noblesse , elle aurait désiré changer de conversation. Marguerite ne pensait qu'à ceux dont elle attendait la visite , et ne pouvait parler d'autre chose. Au moindre bruit qu'elle entendait ,

elle s'imaginait que c'était leur voiture ou quelqu'un qui venait l'appeler pour la conduire au salon.

La cloche sonna pour le dîner ; et Marguerite déclara qu'elle n'avait pas faim, qu'elle ne pourrait pas manger. Elle aperçut M'"" Ockendon à quelque distance , et se hâta de courir vers elle : « Youdriez-vous» mademoiselle , lui dit-elle , avoir la honte de m'excuser auprès de M"" Comagène , de ce que je ne paraîtrai pas à table ! Je pense que papa et maman ne tarderont pas à venir et je serai plus tôt prête à les recevoir , si je les attends dans le jardin. »

M"^ Ockendon sourit et inclina la tête. '< Ma chère enfant, dit-elle, je crains que ce ne soit une tâche plus difficile pour vous de supporter le plaisir que la douleur ! Cependant , je vais parler pour vous à M'"^ Comagène; et je souhaite que vous ne soyez point trompée dans votre attente. »

Marguerite continua à se promener dans le jardin , réfléchissant à ce que venait de dire M'^'' Ockendon. « Elle souhaite que je ne sois pas trompée ! dit-elle en elle-même \ hélas ! s'il arrivait que je le fusse ! combien

je serais plus cruellement affligée , seulement pour avoir goûté par avance le plaisir de voir mes parens ! Ma chère maman ne m'en aurait-elle pas dit autant? combien de fois m'a-t-elle recommandé de ne me pas entretenir d'espérances trop flatteuses ! Ah! il ne faut pas qu'elle s'aperçoive que j'ai ouhlié ses leçons. »

Dans cet instant , la cloche de la porte sonna , et mit fin au monologue de Marguerite. Elle courut aussitôt dans la cour; et sans avoir égard aux convenances ni à l'étiquette de la pension , elle fut la première qui s'offrit à la vue de ses parens, lorsqu'ils entrèrent. M"^ Comagène fut surprise de la trouver à recevoir leurs em') assemens et à les leur rendre avec des larmes de joie.

« M''® Marguerite, dit-eiie , puisque vous jugez à propos de recevoir vous-même les personnes qui viennent v >uh voir, vous devriez au moins attendre ({m: la domestique les eût introduites dans le ^ paiioir , et ne pas paraître dans la cour.

— Notre visite ne se home pas à elle seule, madame, dit M. David, qui sonifrait déjà pour sa chère fiUe; Margucvitc a, je crois,

manqué aux règles de la bienséance , mais comme c'est la première fois qu'elle reçoit (le la compagnie , j'espère que vous voudrez bien le lui pardonner.

— Oh oui, monsieur, je puis tout Jiii pardonner ! répondit la bonne dame ; et quittant à l'instant son air de maîtresse , elle prit Marguerite par la main : Permettez-moi , madame , dit-elle en s'adrcssant à ^I""^ Jones, devons conduire au salon. »

Marguerite pressa la main de M™*" Comagène et s'excusa avec un regard si plein de confiance , que ni le chevalier ni M°"^ Jones ne furent fâchés de cet incident , qui les mettait à même de juger sur quel pied leur fille se trouvait avec la maitresse.

Après que Marguerite eût exprimé de nouveau tout le plaisir quelle ressentait de revoir ses parens , ou apporta des rafraîchissemens; et M°"* Jones entendit, avec une secrète satisfaction , le rapport que lui fit madame Comagène de la conduite de Marguerite , et des progrès qu'elle avait déjà fait dans ses études. Marguerite chanta un air dont son père fut émerveillé : « Je crois , dit-il , en se tournant vers M"^ Jones , que

DE PESSIOK. 107

je recommencerais à aimer la musique ! Jeu étais fou à l'époque où j'eus le bonîieur de faire votre connaissance , et il me scml)le , vraiment que le goût m'en reviendrait. »

Après s'être entretenus quelque instans des progrès de Marguerite et des études auxquelles elle s'adonnait avec le plus déplaisir, •j^jme Comagène demanda au chevalier s'il se trouvait assez à son aise pour faire un tour de jardin : « mademoiselle voire fille , ditelle , se fera un plaisir de vous y accompagner. Je vous demande la permission de m'absenter un instant ; je ne tarderai pas à avoir l'avantage de vous rejoindre.

— Quand j'étais jeune , et que j'étais au collège , dit le chevalier dont la bonne humeur et la gaîté étaient revenues avec la santé ; c'était pour nous une fête lorsque les parens de l'un de nos camarades devaient le venir voir. En est-il de même parmi vos demoiselles ?

— Pas toujours, monsieur! répondit madame Comagène en souriant. Je vous prie de ne pas m'en demander davantage pour le moment ; il faut que je retourne avec me» pensionnaires. «

108 LES AT>IÏES

M"'*' Comagène se relira ; et Marguerite conclaisit ses parens au jardin , où elle ne cessa de leur renouveler l'assurance de son bonheur. Elle leur parla dans les termes les plus favorables de M*"^ Comagène , et leur fit un rapport si avantageux des bontés de M"" Ockendon,queM™^ Jones téraoignalc désirde la voir pour lui exprimer elle-même sa reconnaissance des soins qu'elle avait pour sa fille.

Marguerite ne manqua pas de leur faire remarquer son rosier , et de leur dire qu'elle l'avait planté le jour de son arrivée à la penpension. Il s'appelle comme moi , ajouta-telle : le rosier de Marguerite.

— Cela doit vous faire oublier les désagrémens que vous occasionne votre nom ?

— Oh maintenant , dit-elle , je suis parfaitement tranquille à cet égard ! ces demoiselles se sont si bien familiarisées avec mon nom , qu'il ne leur semble plus ridicule.

— Et votre compagne d'infortune , en peut-elle dire autant? demanda la mère.

— Oui, maman ; Brigitte et Marguerite sont devenus des noms ordinaires , et Ton n'y fait pas plus d'attention maintenant qu'aux autres.

DE PENSION. lOU

— Je serais curieux de voir celte jeune personne, dit le chevalier, afin de pouvoiijuger s'il y a quelque autre trait de ressemblance entre vous.

— Aucun , répondit Marguerite , en souriant : elle est très-jolie , et c'est ce que je ne puis pas dire de moi.

— Ne dis jamais cela , ma chère Marguerite, dit-il, tu seras toujours jolie à mes yeux.

— Je me flatte , dit M""' Jones , qu'elle a trop de jugement pour regretter la privation de cet agrément personnel.

— Je ne puis pas dire que cela me tourmente beaucoup maintenant, répondit gaiement Marguerite. Mais voilà ma maîtresse qui revient. » Ils s'avancèrent à sa rencontre , et après avoir fait quelques tours avec elle , ils rentrèrent dans le salon.

M'°^ Jones demanda la permission de visiter les classes , et elle fut introduite auprès de M"^ Ockendon , dont les manières douces et aimables la confirmèrent dans la bonne opinion qu'elle en avait conçue. Le peu de paroles qu'elles échangèrent ne furent pas moins agréables à l'une qu'à l'autre. Marguerite fit remarquer Brigitte à M™*^ Jones,

qui, s' étant avancée vers elle, lui adressa la parole avec une douceur et une bonté dont la jeune personne fut émerveillée.

Lorsqu'elles rentrèrent dans le salon , M. David qui les y avait attendues, dit qu'il était temps de faire approcher la voiture. Marguerite devint pâle, lorsque son père lui dit de sonner pour appeler le domestique; mais ses yeux ayant rencontré ceux de sa mère, elle s'efforça d'obéir avec calme.

Quand le moment du départ arriva , elle se pressa contre les objets de ses affections. Des larmes brillèrent dans ses yeux ; et , le sourire sur les lèvres, elle répétait plusieurs fois le nombre de semaines qui devaient s'écouler jusqu'aux vacances.

« Comme vous vous êtes bien conduite aujourd'hui , ma chère amie , et que M""" Comagène est contente de vous , dit M"" Jones , vous aurez probablement encore une de nos visites avant cette époque. « Puis l'embrassant affectueusement : « J'espère, ajouta-ttlle , qu'on ne me fera pas alors un rapport moins satisfaisant que celui que je viens d'entendre. >'ous sommes toutes les deux très-

DE PENSION. Il I

redevables à j\P^ Comagène des soins qu'elle a pour vous; et j'espère que vous lui épargnerez toute la peine qu'il sera en votre pouvoir de lui éviter.

Dans ce moment on annonça la voiture ; et Marguerite, d'un regard assuré, mais d'une voix tremblante , se prépara à faire ses adieux à ses parens. — « Yous allez retourner en classe , n'est-ce pas ? « dit M™^ Jones qui craignait que , si elle restait dans l'inaction, elle ne s'abandonnât à son chagrin aussitôt qu'ils seraient partis.

— Oui, ma chère maman; et je me placerai à côté de M'^^ Ockendon , qui , après la classe, voudra bien me permettre de l'entretenir de vous. »

Le chevalier trouva qu'il fallait encore quelque fermeté pour se séparer sans émotion d'une personne qu'il aimait aussi tendrement. Mais craignant de montrer moins de courage que sa fille , il lui prit la main , lui donna quelque argent pour garnir sa bourse; et après lui avoir promis d'avoir bientôt le plaisir de la revoir , il monta en voiture avec M"" Jones.

îfarguerite, les yeux baignés de pleurs,

i 1 2 LES AMIES

regarda tristement la voiture s' éloigner- Mais elle résolut de s'armer de courage, et lorsqu'elle retourna eu classe , auprès de la maîtresse, elle ne témoigna d'autres regrets que celui de n'a\oir pas parlé au cocher et au laquais , qui étaient tous deux de \ieux serviteurs de la maison.

M"'' Comagène la félicita de sa conduite; et quoique Marguerite ne s'occupât guère de son ouvrage, elle pensa qu'elle était excusable cette après-dinée , et voulut bien fermer les yeux sur ses fréquentes distractions.

Le soir, elle eut la satisfaction d'entendre M"" Ockendon et Brigitte rehausser à l'envi le mérite de sa mère , et de recevoir de la première des félicitations sur le courage et la fermeté qu'elle avait déployés dans cette circonstance.

DE PEISSION. 1 1 3

CHilPlTRE VII.

Approche des vacances. — Bonheur domestique. — Maison paternelle de Brigitte — Conduite de ses pareus. — Amour de la toilette. — M""' Montmorency.

SCarguerite reçut une seconde YÏsite de ses parens, dans laquelle elle se montra plus fidèle observatrice du décorum qu'elle ne l'avait fait la première fois : elle attendit qu'on l'envoyât chercher, et eut la satisfaction, en entrant dans le salon, d'entendre 31'"" Comagène approuver sa conduite.

Les vacances arrivaient à grands pas ; et chacune des pensionnaires redoublait d'ardeur et d'activité pour préparer son ouvrage, ses dessins et ses cahiers , et les mettre en état d'être présentés à ses parens , comme preuves incontestables de ses progrès durant l'année. Elles parlaient sans cesse entre elles des personnes qu'elles verraient , de

ce qu'elles feraient et ou elles iraient pendant les vacances; ma,is aucune n'était plus heureuse que Marguerite , de retourner à la maison paternelle.

Tandis que Marguerite et la plupart des pensionnaires se livraient ainsi à cet espoir ilatteur,il s'en trouvait quelques-unes qui, très-éloignées de leur l'amille , étaient dans la nécessité de passer les vacances à la pension. Quoique M""' Comagène n'épargnât rien pour leur procurer de l'agrément , elles sentaient néanmoins qu'elles étaient encore loin du bonheur de leurs compagnes. Les unes ne pouvaient aller que chez des étrangers , à qui elles auraient été à charge ; d'autres , malheureuses orphelines , se rappelaient avec douleur combien elles étaient heureuses autrefois , lorsqu'elles retournaient auprès d'un père et d'une mère , qui avaient cessé d'exister. Marguerite s'intéressait à toutes, mais particulièrement à celles qui avaient connu le bonheur dont elle allait jouir, et qui maintenant s'envoyaient privées. « Que deviendrais-je , disait-elle en elle-même , en frissonnant à cette idée; si je me trou>ais dans une semblable position ? Ceux qui n'ont

jamais connu tout le prix de hons parens, ne sentent pas leur perte aussi cruellement que ceux qui, après avoir été comblés de leurs bienfaits , se voyent séparés d'eux pour toujours ! >'

Il n'y a peut-être pas d'époque plus heureuse dans la vie des eufans , que celle des vacances , lorsqu'ils retournent pour la première fois chez leurs parens. Quelle délicieuse perspective ! Il n'y a qu'une chose qui puisse diminuer leur joie , c'est la crainte d'essuyer des reproches, s'ils retournent à la maison aussi ignorans qu'ils en étaient sortis.

IMarguerite connaissait le prix d'une bonne éducation , et était jalouse de montrer à son père et à sa mère qu'elle n'était pas insensible aux soins qu'ils prenaient de la sienne . Elle revint auprès d'eux beaucoup plus avancée qu'ils ne s'y étaient attendus: ce n'était plus une petite fille qui ne songe qu'à jouer ; mais une jeune personne que ses connaissances rendaient agréable , et qui soutenait assez avantageusement la conversation sur les auteurs qu'elle avait lus.

Son père trouva en elle une aimable corn-

pagne qui le tira de l'indolence où son mal l'entretenait , et lui fit reprendre ses occupations littéraires , qui avaient autrefois fait les délices de sa vie. Ses livres furent tirés de la poussière , et il eut un plaisir singulier à les revoir avec sa fiUe , que cet exercice instruisait et amusait en même temps. Les différentes compositions qu'elle avait faites à la pension devenaient souvent le sujet de leurs entretiens. C'étaient en général des extraits de l'histoire ancienne et moderne, ou quelques morceaux de poésie , dans le choix desquels elle faisait preuve d'un goût tout particulier : M"" Comagène ayant pour habitude du moment qu'elle les en jugeait capables , de laisser à ses demoiselles la liberté de choisir elles-mêmes le sujet de leurs devoirs.

Le chevalier vit avec plaisir que ces compositions étaient écrites avec beaucoup de soin , dans un style pur et correct , et que l'ordre des temps y était scrupuleusement observé. Mais le plus grand avantage de ce genre d'exercice, c'est que Marguerite n'en conservait pas une connaissance superficielle; elle pouvait rapporter tous les faits anté-

rieurs aux événements qu'elle avait retracés , aussi bien que ceux qui les suivaient ; et son père et sa mère avaient la satisfaction de voir que la vanité n'avait aucune part aux louanges et aux félicitations que lui méritait son petit savoir.

Elle écoutait toujours avec attention tout ce qui pouvait servir à étendre le domaine de ses connaissances ; elle n'était jamais paresseuse de rechercher les dates, ni rien de ce qui pouvait servir à lui donner quelques éclaircissements sur les personnages et les lieux dont il était question dans les livres qu'elle lisait; et lors même qu'il n'y avait plus rien à savoir, elle voulait encore apprendre.

Les six semaines de vacances s'écoulèrent rapidement pour Marguerite, quoiqu'on fût alors dans les jours froids et pluvieux de la fin de l'automne, époque où la campagne est aussi triste que naguère elle était riante. Tous les soirs, elle s'accompagnait en chantant sur le piano; elle lisait des poésies choisies, ou d'autres ouvrages que son père lui avait achetés ; ou bien, elle répétait quelque tirade de vers qu'elle avait appris à la pen-

sion. Le matin était consacré à la langue française, dont le chevalier avait repris Tétutle avec sa fille. De cette manière, Marguerite ne pouvait manquer de faire de sensibles progrès; et à son retour à la pension, elle ne courait plus le risque d'être appelée mademoiselle Françoise.

En voyant la nouvelle occupation que donnait à M. David l'instruction de Marguerite, M"^*^ Jones fut sur le point de proposer de la garder à la maison; mais elle réfléchit que la santé de son mari recommençant à chanceler, il serait bientôt obligé de faire un second voyage à Bath , et qu'alors il ne laisserait pas à sa fille le temps de se perfectionner dans les connaissances qu'elle avait déjà acquises. Ces considérations prévalurent, et elle fit tous les apprêts du départ de Marguerite, ayant soin, toutefois, de cacher sa douleur, et se consolant par l'espoir de la revoir bientôt; tandis que le chevalier, pour ne pas déroger à son habitude, se contentait d'admirer la conduite deM'^*^ Jones, sans pouvoir l'imiter.

«11 était sûr, disait-il. d'être malade aussitôt que Marguerite serait partie ; déjà

DE PENSIOX. 1 1 d

il sentait tous les symptômes de la goutte. >- Enfin, il n'y avait, à l'en croire, personne au monde qui put réussir à le distraire comme sa fille.

La douleur et le reproche se manifestèrent sur le visage de 31"'" Jones , en entendant son mari tenir un pareil langage. Marguerite s'en aperçut , et ne vit pas cela sans une sorte d'intérêt.

< Oh ! mon cher papa , dit-elle , peux-tu bien parler ainsi quand maman est avec toi? Où pourras-tu avoir une compagne aussi aimable , une amie aussi pleine de soins et d attentions? ÎNe t'a-t-elle pas fait oublier, par ses bontés , le regrçt que te causait mon ai)sence ? et trouveras- tu jamais personne qui sache mieux qu'elle adoucir les angoisses de ta maladie ? »

Les yeux du père et de la mère se mouillèrent de larmes en entendant ces paroles. M""" Jones se contentait de regarder sa fille ; mais Marguerite, la prenant dans ses bras, ajouta :

'< Oli 1 ma chère maman , si je pouvais seulement vous ressembler , combien je serais heureuse !

— Et moi aussi, dit M. Da\id , honteux de sa boutade injuste autant que désobligeante; pardonnez à un pauvre invalide qui reconnaît que son mal n'est qu'une faible excuse de l'impatience qu'il vient de fai^e paraître. « Marguerite fut vivement affectée de cet aveu de son père , et se retira dans une chambre voisine pour s'éviter la peine d'en entendre davantage. Ce petit incident prépara la voie pour le départ de Marguerite : chacun devint jaloux de ne laisser échapper aucun murmure. Elle fit ses adieux à ses parens , sans faire paraître le moindre signe de tristesse ; elle les remercia de leurs bontés , et leur promit de c.ontinuer à bien s'appliquer. Ils lui firent espérer de l'aller voir très-prochainement, la chargèrent de les rappeler au souvenir de ses maîtresses. Puis elle partit , accompagnée seulement d'un domestique.

Il était impossible que M. et M°'* Jones ne fussent pas sensibles à l'absence d'une pareille enfant. Le départ de Marguerite fit un grand vide dans leur société , et il ne fallut rien moins que tout l'enjouement de madame Jones , pour empêcher que son mari ne sentît

trop fortement sa douleur. Elle employait pour le distraire tous les moyens imaginables ; et si parfois elle parvenait à obtenir de lui qu'il fit une lecture cà haute voix , il prenait le livre , mais il s'interrompait souvent pour penser à Marguerite et s'entretenir d'elle.

Il faut maintenant que je rapporte de quelle manière Brigitte avait passé ses vacances , afin de faire remarquer à mes jeunes lectrices les tristes effets des faux principes el du mauvais exemple. Elle retourna chez ses parens, aussi avancée qu'elle en était sortie ; mais elle avait compté sur leur ignorance absolue , et ne craignait nullement de recevoir des reproches. Ce qu'il y avait de plus blâmable dans sa conduite , c'est qu'elle rougissait de leur mauvaise éducation , plutôt que de la sienne propre ; et elle ne craignit pas de leur dire qu'ils étaient bien différens des messieurs et des dames qu'elle avait vus venir à la pension , et qu'en conséquence elle espérait qu'ils ne viendraient pas l'y voir.

Au lieu de la réprimander pour un langage aussi insolent , son père se borna a lui

dire que ce serait les priver d'un grand plaisir, sa femme eflui , si on les forçait de ne pas aller voir leur fille.

Cette faiblesse enhardit la petite demoiselle: elle débita d'autres insolences tellement grossières , que les chers parens furent sur le point de se fâcher ; mais leur fille était SI jolie! le moyen de se mettre en colère! Bien loin de là , ils se mirent à rire avec elle , et tout fut oublié.

Brigitte avait quelques cahiers et quelques-uns de ses devoirs à leur montrer ; mais elle s'aperçut que ses parens étaient entièrement étrangers aux sujets de ses compositions. Monsieur Smith ne pouvait juger que de l'écriture ; mais , dans la crainte de faire disparaître le sourire qui brillait sur les lèvres de sa fille , il déclara que cela était fort passable pour une demoiselle , car il s'imaginait {[ue cette partie de l'instruction n'était pas aussi soignée dans une pension de demoiselles , que dans une pension de garçons.

' Mais où est votre ouvrage , Brigitte ? dit la mère , je n'en vois rien.

— Oh! vous ne pouvez pas exiger que j" en aie fait beaucoup dans six mois , répondit Bri-

DE PEKSIOîf. 123

gitte , qui riait en elle-même , en pensant à la supercherie qu'elle avait mise en usage ; quand mes broderies seront finies , je les apporterai à la maison. Mais vous ne faites pas attention que j'ai beaucoup de choses à apprendre.

— En vérité , reprit la mère , il nen était pas ainsi de notre temps. Je ne conçois pas comment vous pouvez apprendre tant de choses ; la musique , le français , la danse , le dessin , la géographie et la grammaire ; sans compter, avec cela , la lecture , l'écriture et l'arithmétique. Bon Dieu! quelle attention il faut pour tout cela*! »

Elle ne se doutait guère , la bonne dame , que sa fiUe n'en apportait aucune à la plus grande partie de ces études. Du moment que Brigitte avait vu qu'on lui faisait la moitié de ses broderies , elle avait pensé qu'on pourrait bien aussi lui faire la moitié de ses dessins. Ses leçons de français et de géographie , elle les copiait sur les autres ; ou bien, à force de questions , elle parvenait à dérober à ses compagnes ce qui leur appartenait. Il en était de même pour le calcul ou l'arithmétique '. Marguerite trouvait tant de plaisir à ce

genre d'exercice , qu'après avoir résolu ses problèmes, elle achevait souvent ceux de Brigitte, pour lui éviter des punitions.

J'ai déjà dit que cette jeune évaporée avait un talent particulier pour la danse. L'attention qu'elle attirait sur elle par sa grâce et sa légèreté dans les bals , et les nombreuses félicitations dont son amour-propre se trouvait si agréablement flatté , l'avaient poussée à s'y perfectionner encore davantage. Pour la musique, elle la trouvait ennuyeuse, parce qu'il n'étaitpas possible qu'une autre exécutât pour elle; quoique, cependant, elle ne fût pas embarrassée de trouver quelque amie obligeante lorsqu'elle avait quelques airs à copier. Vive et enjouée avec ses compagnes , elle ne se faisait pas scrupule de recourir à leur complaisance. En racontant à ses parens ses aventures de pension , elle n'oubliait pas de leur parler des vexations dont son nom avait été le motif.

" Cependant , dit-elle , j'ai trouvé un moyen de faire cesser ce désagrément ; j'ai dit à toutes ces demoiselles que je tenais mon nom de ma marraine , qui m'avait laissé une fortune considérable ; et de cette manière ,

au moins , je me suis donné une grande importance à leurs yeux. »

Cette fois encore Brigitte , au lieu d'être blâmée comme elle le méritait , reçut des éloges pour son mensonge. Taut-il s'étonner alors si elle persista dans ses torts. Heureux sont les enfans dont les parens savent les préserver des premières atteintes du vice !

« Notre chère Brigitte sera une charmante personne, observa M. Smith; elle fera son chemin dans le monde. »

Quand ils apprirent l'amitié qui l'unissait à Marguerite , et l'intérêt que lui avait témoigné M™" Jones, au lieu de s'informer d'abord du caractère de ces deux personnes , ils se contentèrent de lui témoigner combien ils étaient enchantés qu'elle eût fait une si belle connaissance.

Brigitte ne travailla point et ne fit aucuns progrès durant les vacances : elle passa tout son temps à faire des visites à une foule de personnes du voisinage , qui , pour faire la cour à M. et à M™" Smith , admiraient devant eux jusqu'aux défauts de leur fille, se ménageant pour plus tard la liberté de la trouver détestable. Elle vit aussi M'" Purflet, à qui

elle eut une infinité de choses à rapporter de la pension. 31'"' Purflet avait fait une pièce de broderie qui était un des plus beaux orne ments de la chambre à coucher de sa mère ; Brigitte l'aperçut : « Vous n'avez pas fait cela vous-même? dit-elle d'un air malin , aussitôt qu'elles ne furent plus à portée d'être entendues de leurs mères. — Oh , non ! répondit M"^ Purflet en riant ; vous l'avez deviné. — J'en fais aussi une de cette manière , reprit Brigitte ; mais n'en parlez pas à maman. — C'est tout au plus , répondit l'autre en riant , si je puis garder le secret pour moi ! »

La principale occupation de Brigitte était de ranger sa garde-robe , ou bien de tourmenter sa mère pour qu'elle lui donnât de nouveaux ajustements ; et celle-ci ne se faisait pas prier long-temps , lorsque sa fille lui disait que telle chose ou telle autre lui était indispensable pour faire une figure convenable parmi ses compagnes , car on ne savait lui refuser rien de tout ce quelle paraissait désirer.

Il en résultait qu'elle avait une mise plus recherchée que les autres demoiselles de la pension, dont elle affectait de ne jamais

prendre le modeste uniforme. Celles qui étaient les plus raisonnables et qui ne se laissaient point éblouir par le vain éclat de sa parure , voyaient tout cela d'un œil indifférent ; tandis que celles-là mêmes qui paraissaient Tadmirer, ne faisaient que rire, au fond , de sa vanité , ou enviaient en secret les richesses qui la mettaient à même de fournir à tant de dépenses. Marguerite lui représentait avec douceur combien elle regrettait de la voir ainsi se livrer au goût effréné de la toilette; et M"" Ockendon , de son côté, essayait vainement de lui faire entendre raison sur son extravagance. Mais on vit bientôt paraître dans la pension un nouveau caractère , qui se distingua par un autre genre de vanité.

C'était M"" Montmorency qui , ayant perdu ses parens dès l'âge le plus tendre , avait été élevée sous les yeux de sa grandmère , par une maîtresse qui cherchait plutôt à la flatter , en louant outre mesure les dispositions qu'elle avait, qu'à lui faire faire réellement des progrès.

Aucune dépense n'avait été épargnée pour lui procurer les meilleurs maîtres dans toutes

les parties de l' instruction , et son éducation n'aurait pas été aussi complètement manquéc , si les pernicieuses cajoleries de sa maîtresse ne lui avaient pas mis dans la tète qu'elle était supérieure à toutes les demoiselles de son âge.

W^^ Montmorency avait un oncle qui l'aimait tendrement, et aux soins duquel elle avait été confiée. Il avait cherché à lui faire reconnaître son erreur , à lui faire sentir le danger des leçons d'une pareille maîtresse , et enfin avait exigé qu'on la mît dans une pension où , se trouvant environnée de demoiselles beaucoup plus instruites qu'elle, elle serait à même de juger de la faiblesse de son mérite.

Vainement la grand'mère et la maîtresse voulurent combattre cette résolution. L'oncle voyant que le mal empirait de jour en jour, et sachant que la fille de son ami , le chevalier David Jones , était en pension chez M"" Comagène , prit également la résolution de remettre sa nièce entre les mains de cette respectable institutrice.

DE PENSIOIS. 129

CHylPITRE VIII.

Nouveau caractère. — Orgueil et colère.

]\['"^ Montmorency , arrachée aux tendres caresses de sa grand'mère, dont Tindulgence , poussée à l'excès , ne pouvait avoir que de funestes résultats , et aux flagorneries extravagantes de sa maîtresse , partit pour la pension avec M. Cutaven , son oncle , qui ne voulut même pas consentir à ce qu'aucune de ces dames vint les accompagner.

Après avoir présenté sa nièce à M""" Comagène , il demanda à voir M"" Marguerite Jones, qu'il avait connue dès son enfance, et lui remit une lettre de sa mère. Marguerite la reçut avec tant d'honnêteté , et M. Cutaven fut si enchanté de l'air simple et modeste dont elle assaisonnait toutes ses paroles , qu'il se tourna vers sa nièce , et lui recommanda de prendre cette jeune personne pour modèle.

« Une enfant ! répondit jVP'^ Montmorency d'un air dédaigneux; je pourrai peut-être bien lui rendre quelque service , mais je ne crois pas qu'elle puisse jamais rien faire pour moi.

— J'aime ta croire, ma chère amie, reprit affectueusement son oncle, que vatre incorrigible vanité recevra ici quelque échec ; car ce défaut vous rendrait bien ridicule et bien insupportable à l'avenir. Marguerite n'est pas moins âgée que vous; elle a une excellente mère ; elle est instruite et n'a point ce sot amour-propre qui vous fait vous enorgueillir du succès que vous avez cru jusqu'ici obtenir dans vos études. >

Pendant qu'il s'entretenait ainsi avec sa nièce, Marguerite s'était retirée dans une autre partie de l'appartement, et lisait la lettre de sa maman , qui lui annonçait l'arrivée de M'^^ Montmorency , et le désir qu'éprouvait l'oncle de cette jeune personne de former des relations d'amitié entre sa nièce et M'i* Marguerite. Elle finissait ainsi ; « Je ne doute pas , ma chère amie , que vous ne considériez ceci comme une preuve de l'amitîé de M. Cutaven pour votre père et pour

DE PE^SIO^^ 131

moi ; et j'eàpère que vous ne négligerez rien de ce qui sera en votre pouvoir pour le convaincre, par vos procédés à l'égard de sa nièce, que vous n'êtes pas indigne de cette marque d'estime et de considération. «

Marguerite regarda la jeune personne que sa mère lui annonçait ; mais elle ne vit rien de bien engageant dans sa physionomie.

M"* Montmorency était choquée de voir toute l'estime que son oncle avait pour cette petite demoiselle ; et les louanges qu'il donnait à celle-ci, bien loin de l'encourager à en mériter autant par sa conduite , ne faisaient qu'exciter sa haine et sa jalousie.

Marguerite remit sa lettre à la maîtresse , et s'avança vers M. Gutaven lorsqu'elle vit qu'il avait cessé de parler. Le sourire de la modestie et de la bienveillance brillait sur ses lèvres ; elle était timide , mais elle n'en avait pas moins cette gracieuse aisance qu'on acquiert dans la bonne société ; et ces avantages lui suffirent pour éclipser la beauté fière et hautaine en présence de laquelle elle se trouvait.

■^ Monsieur , dit-elle , maman m'annonce

que j'aurai le plaisir de faire la connaissance de M''® Montmorency.

• — Oui , ma chère demoiselle , répondit l'oncle; si vous voulez l'admettre à partager votre amitié , ce sera pour moi une circonstance dont je m'estimerai fort heureux; et je ne doute pas qu'elle n'envisage la chose sous le même point de vue , lorsque vous vous connaîtrez mieux l'une l'autre. C'est en ma considération que je vous prié de vouloir bien lui accorder votre amitié ; et si vous l'en trouviez peu digne , j'espère que ce serait , pour votre cœur généreux , une raison de vous attacher plus fortement à elle. »

3Iarguerite fit une révérence , et répondit en rougissant : Je ferai en sorte , monsieur, que M'"^ Montmorency , n'ait point à regretter le choix que vous avez fait de moi pour son amie ; je m'efforcerai de lui montrer par les soins assidus que j'apporterai à lui être agréable, combien je suis reconnaissante de la bonne opinion que vous avez conçue de moi, beaucoup plus favorable sans doute que je ne le mérite. »

■' Ces paroles s'adaptent parfaitement à la circonstance , dit en elle-même M^"" Mont-

morency : il faut que M™" Jones les ait insérées dans sa lettre et sa fille les aura répétées de mémoire. Son amitié !.. quelque chose de beau , en vérité ! elle sera bien étonnée quand elle connaîtra ma supériorité . ■>

Quoiqu'il ne fût pas dans l'usage de M"^ Comagène de faire parade du talent de ses élèves , hors , en p'^ésence de leurs parens , elle remarqua tant d'arrogance et de fierté dans sa nouvelle pensionnaire , qu'elle ne fut pas fâchée de rabaisser un peu la haute opinion qu'elle avait d'elle-même , avant de l'introduire parmi ses nouvelles compagnes.

« Je crois, monsieur, dit-elle, en s'adressant àM. Cutaven, que vous n'étiez pas ici dernièrement , lorsque M'"" Marguerite chanta? Je n'ai pas à craindre de réveiller le sentiment de la vanité dans son cœur, en disant qu'elle a une belle voix, et que tous les jours elle la perfectionne ; elle a trop de raison pour se glorifier d'un avantage qu'elle doit en grande partie à la nature. Mais le motif qui la lui fait cultiver mérite sans doute des éloges : vous n'ignorez pas que son papa est presque constam-

ment retenu à la maison par son état de maladie; et c'est pour le distraire qu'elle désire perfectionner sa Toix. »

M. Cutaven s'aperçut du dessein de la maîtresse , et répondit que cette intention faisait honneur à sa jeune amie. « Si madame , continua-t-il , veut bien le permettre , elle va nous faire le plaisir de chanter quelque nouvel air , afin que je puisse , à la première occasion, féliciter M™** Jones du talent de sa fille. «

Marguerite se sentit vivement émue en entendant parler de son père , et les larmes lui vinrent aux yeux. Elle regarda la maîtresse , qui lui dit d'ouvrir le piano et de chanter un air à son choix. « M"^ Marguerite, dit-elle, apprend aussi la harpe; mais elle n'est pas encore assez forte pour pouvoir s'essayer sur cet instrument en société.

Ce fut là le premier coup porté à la vanité de M^'^ Montmorency. C'était déjà une chose à laquelle elle était étrangère : il ne lui était jamais venu dans l'esprit d'apprendre à pincer de la harpe ; et toutes ses connaissances en musique ne s'étendaient pas au-delà du clavecin.

DE PE^■sIOiV. 135

Marguerite choisit une jolie romance adressée à une mère , et où se trouvaient exprimés les sentimens qui l'animaient à l'égard de la sienne. Elle la chanta, d'une voix pleine de grâce et d'expression ; et M. Cutaven s'empressa de lui prodiguer les éloges qu'elle méritait.

Marguerite se leva en rougissant; et sa modestie rehaussait encore l'éclat de son mérite. Cependant M"^ Montmorency gardait le silence, se proposant sans doute d'éclipser sa rivale ; mais une autre mortification l'attendait. « Ne m'avez^vous pas dit , monsieur , demanda M™'^ Comagène , que mademoiselle Montmorency avait appris la musique ? Peut-être ne sera-t-elle pas disposée pour le moment à nous procurer le plaisir de l'entendre ?

— Je ne sais pas ! répondit-il avec ui^e indifférence affectée ; c'est à elle de répondre à cette question qui la touche personnellement. Je sais seulement qu'elle n'a pas une aussi belle voix que M'^" Marguerite ; mais , la pauvre enfant , elle a tellement été accoutumée à la flatterie, qu'elle croit chanter comme un rossignol. » Ces paroles pro-

duisirent tout l'effet qu'il en attendait : M'^*" 3Iontmorency s'assit avec humeur, s'indignant de voir qu'on fût témoin de sa mortification ; mais incapable de dissimuler la mauvaise humeur que lui faisaient éprouver les sarcasmes de son oncle. « Ma nièce , continua-t-il , ne fait rien d'une manière vulgaire ; elle réunit toutes les perfections. Si elle était réellement ce qu'on lui a toujours appris à penser d'elle-même, vous auriez tout lieu de vous applaudir de recevoir un pareil génie dans votre pension : c'est ce qu'elle fait déjà dans son imagination. Il ne faut pas vous figurer qu'elle vienne ici rien apprendre de nouveau ; non, madame, elle vient seulement dans votre pension , pour montr(^r qu'elle l'emporte sur toutes vos jeunes personnes en instruction et en talens. »

Marguerite fut étonnée d'entendre M. Cutaven tenir un pareil langage; et elle commença à le soupçonner d'un peu de malice. Elle portait ses regards, tantôt sur lui tantôt sur sa nièce , en faveur de laquelle il lui avait demandé son amitié ; elle vit que M'^" Montmorency était presque suffoquée par l'émo-

tion dont son cœur était plein. Comme elle en ignorait la cause, elle ne songea qu'à lui offrir ses consolations ; elle s'avança vers elle d'un air triste et compatissant , et lui prenant la main , elle lui dit , avec toute la familiarité d'une ancienne amie : " Je suis bien sûre que vous ne pensez pas ainsi ! n'est-ce pas ? »

Une lutte violente s'engagea dans le cœur de la malheureuse demoiselle , entre l'orgueil et la honte; de toutes les idées qui vinrent en foule assiéger son esprit , elle n'en pouvait exprimer aucune ; et elle eut bien de la peine à répondre ce seul mot : « Non ! » Enfin , vaincue par les sentimens généreux que lui témoignait cette nouvelle amie , et ne pouvant plus supporter l'idée de sa situation présente , séparée comme elle l'était de ceux qu'elle aimait et couverte de ridicule par celui qui l'avait amenée là contre sa volonté, elle se jeta au cou de Marguerite , et fondit en larmes.

Tant que dura sa douleur , la voix de la vanité ne parla point à son cœur ; elle était sans force et sans courage. Mais elle ne tarda pas à se consoler \ elle se remit in-

sensiblement ; et l'hydre indomptable de l'orgueil élevant de nouveau fièrement la tète , apprit bientôt à Marguerite le motif qui engageait M. Cutaven à se montrer aussi sévère à l'égard de sa nièce.

En voyant couler ses larmes , son oncle s'approcha d'elle , et, lui prenant la main , lui dit avec émotion : « J'espère , ma chère Julie , que dans ce moment vous commencez à reconnaître vos torts. Je compte sur le temps et sur l'exemple de votre nouvelle amie , qui est aussi la mienne , pour vous guérir entièrement de votre faiblesse . Croyezmoi , c'est dans votre intérêt que je le désire; mon cœur ne forme pas de vœu plus ardent que celui de reconnaître en vous une personne aimable.

— Permettez-moi , monsieur , dit JM™" Comagène , de prendre la défense de mademoiselle votre nièce : j'ose vous promettre qu'elle fera tous ses efforts pour mériter votre amitié. Puis , prenant les deux mains de sa nouvelle élève , elle lui demanda si elle était disposée à faire un tour dans le jardin avec Marguerite. « Tous les endroits ici me sont indifférens , répondit-elle ; mon

oncle m'a séparée de tout ce que j'ai de cher au monde , maintenant il me tyrannise . > M. Cutaven ne répondit rien ; mais il se retira vers la fenêtre pour cacher la peine que lui faisait un pareil reproche.

« Vous avez tort , ma chère , de penser ainsi! ditM""*^ Comagène; s'il était vrai que votre oncle fût dans ces dispositions à votre égard , il vous aurait ahondonnée à votre destinée. Calmez-vous, ma honne amie; je suis hien sûre que vous changerez d'avis , lorsque vous serez un peu revenue à vousmême. Mettez-vous à la fenêtre avec elle, M'"" Marguerite ; que , du moins , elle prenne l'air , si elle ne veut pas descendre au jardin.

Marguerite, encore toute surprise de la scène dont elle venait d'être témoin , s'avança lentement vers la fenêtre; et M"" Montmorency voyant qu'elle ne pouvait plus être aperçue de son oncle, se mit à sangloter de toutes ses forces.

Marguerite aurait volontiers mêlé ses larmes aux siennes , si elle n'avait pas su , d'après ce qui venait de se passer , que l'orgueil et la colère avaient plus de part à sa douleur que le repentir; cependant

elle réfléchit qu'elle était éloignée de ses parens , et cette considération l'apitoya sur son sort.

« Ah ! madame ! s'écria M. Cutaven , aussitôt que les deux demoiselles eurent quitté l'appartement , \ous connaissez l'orgueil qui domine son cœur ; je crains hien que nous ne puissions jamais \enir à bout de le dompter entièrement !

— Vous pouvez être persuadé, monsieur , répondit M™" Comagène , que je n'épargnerai rien pour lui en faire sentir l'inconvenance ; mais je ne me flatte pas d'être assez heureuse pour l'en corriger.

— Je le sais, madame, répondit-il; et je n'attends de vous que l'emploi des moyens que vous jugerez les plus capables de produire cet heureux effet. Mais il faut que je songe à prendre congé de vous; il ne serait peut-être pas inutile que je revisse ma nièce avant de partir.

— Sans doute, monsieur! j'espère que maintenant elle sera remise. » M™*" Comagène l'alla chercher, et la trouva dans un morne silence , assise auprès de la fenêtre , qui était ouverte. Ses yeux immobiles se

fixaient machinalement sur les objets qui l'environnaient, sans paraître en regarder aucun , et Marguerite , debout auprès d'elle, lui demandait d'un air plein d'intérêt , si elle se trouvait mieux.

'< Beaucoup mieux ! je vous remercie. » Telle fut sa réponse ; et , se retournant , elle, aperçut M"'Xomagène qui s'avançait vers elle .

« Mademoiselle, dit celle-ci, voilà monsieur votre oncle qui vient ; il désire vous dire adieu. »

La jeune personne la regarda fièrement sans rien répondre , et la suivit dans la chambre , où son oncle lui répéta de nouveau le désir qu'il avait de la voir aimable et heureuse. « En vérité , monsieur , lui répondit- elle d'un ton très-désobligeant, vous avez bien travaillé à me rendre heureuse aujourd'hui î vous auriez dû me laisser à la maison ; c'est là que je pouvais goûter quelque bonheur.

— Jamais ! répliqua-t-il , car vous n'y auriez jamais été aimable.

— J'espère bien ne l'être jamais à vos yeux ! répondit-elle avec aigreur.

— Ingrate ! s'écria-t-il ; disposé à vous

pardonner toutes vos erreurs présentes , j'aime à croire que mes amis voudront bien avoir la même indulgence à votre égard. Je suis fâché de vous quitter dans cette disposition ; cependant , comme j'ai tout lieu d'appréhender que votre conduite ne devienne de plus en plus répréhensible , si je m'arrête plus long-temps ici ; je vous laisse et vous confie aux soins de ces dames , dans l'espoir qu'à ma première visite , je vous trouverai un peu mieux disposée.

— Est-ce que vous ne me remènerez pas voir ma bonne grand'mère, et ma chère M"^ Person , dit-elle d'une voix tremblante, que la colère rendait presque inintelligible.

— Non , Julie , répondit-il , tant que vous ne serez pas plus en état d'apprécier leur amitié à sa juste valeur. » En disant ces mots, il sortit; et la jeune personne, dans les transports de la rage et du désespoir, se laissa tomber et se roula sur le plancher. Quoique son oncle lui eût souvent répété que son intention était de la mettre dans cette pension , elle s'était plue néanmoins , jusque-là , à croire qu'il avait seulement voulu lui faire peur et la mortifier ; mais

qu'il avait le projet de la remmener avec lui. Son trousseau d'ailleurs n'avait pas été mis dans la voiture; et cette circonstance ne contribuait pas peu à la confirmer dans ses conjectures. Mais lorsqu'elle apprit qu'on le lui enverrait , et que , dès ce moment , elle faisait partie de la pension, sa colère ne connut plus de bornes.

Elle parut quelque temps privée de l'usage de sa raison : tant est juste cette observation d'un philosophe, que la colère est un accès de folie. jNi Marguerite ni M™* Comagène ne purent rien obtenir d'elle : les remontrances furent inutiles ; et l'on fut obligé de l'enfermer dans une petite chambre adjacente à celle de M""" Comagène , où elle n'avait d'autre meuble qu'un tibouret fixé dans le plancher pour s'asseoir. On la laissa là , sous clé, jusqu'à ce que sa colère fût passée. Ce moyen était violent , à la vérité , mais il n'y en avaitpoint d'autre pour rompre un caractère aussi indomptable. La pauvre "Marguerite n'eut l'esprit occupe que d'elle pendant toute l'après-dînée ; et son cœur ne fut satisfait que lorsqu'elle apprit que la malheureuse demoiselle avait été mise en

liberté, et qu'on avait eu l'attention de lui faire prendre un peu de thé. M"" Montmorency demanda si elle pouvait voir Marguerite. Mais M™" Comagène lui refusa cette consolation , ajoutant que jusqu'à ce qu'elle eût appris à se mieux conduire, elle serait privée de toute société.

Quand l'heure du coucher fut venue , elle s'écria : « Je ne puis pas dormir seule ! J'ai toujours eu quelqu'un auprès de moi ; je mourrai si on me laisse seule toute la nuit. « M""^ Comagène vit bien qu'il serait inutile de chercher à lui faire entendre raison dans ce moment, et permit à une domestique de coucher auprès d'elle dans sa chambre.

Lorsqu'elle pensa que son élève était endormie , elle entra dans sa chambre pour voir comment elle se trouvait après le trouble et l'agitation où elle avait été toute la journée, mais elle fut bien surprise delà trouver à lire une lettre qu'elle avait trouvée dans ses vêtemens du matin. Elle était de la maîtresse qu'elle venait de quitter , et montrait évidemment combien celle-ci était peu propre k faire l'éducation d'une jeune personne; cette lettre était ainsi conçue:

« Ma chère M"* IMontmorency , votre grand' mère me charge de vous écrire.

Quoique nous ayons été toutes deux extrêmement sensibles à votre départ, je suis embarrassée de vous exprimer la douleur que nous en avons ressentie. Nous vous avons perdue , vous dont les brillans talens et l'aimable gaité charmaient tous nos instansl Cependant M"^ Montmorency m'engage à vous dire que si votre cruel oncle exige que vous restiez en pension , il faut vous résigner et lui obéir. Je l'appelle cruel et ce n'est pas sans raison , puisqu'il nous a privées de tout ce que nous avions de plus cher. Pour moi , je ne lui pardonnerai jamais de m'avoir séparée de celle dont j avais tant de plaisir à écouter la conversation, et que j'étais si heureuse d'orner de ces talens qui donnaient un nouAd éclat à ses charmes. Vous savez que je hais la flatterie, et mon plus grand bonheur était de pouvoir vous combler de louanges , sans que mon cœur les démentit. Mais j'en reviens à votre oncle. M™^ Montmorency dit qu'elle partage bien l'autorité de ce M. Cutaven , mais qu'elle n'a pas assez d'influence

sur lui pour combattre ses Yolontés. Madame vous prie donc de ne point vous désoler, de ne rien négliger de ce qui peut contribuer à vous rendre moins malheureuse et à vous faire oublier les désagrémens de la pension. Je ne doute pas que ma jeune amie n'en soit un des plus brillans ornemens ; il ne lui manque que peu de chose pour compléter son éducation; et comme on nous a dit qu'elle recevrait les leçons des meilleurs maîtres , je suis persuadée que M''" Montmorency ne tardera pas a attirer sur elle cette attention qui est la récompense du mérite supérieur. Je me fais un plaisir de vous annoncer que votre grand'mère m'a permis de rester auprès d'elle , quoique je n'aie plus l'avantage de veiller à vos progrès journaliers. Je ne néglige rien pour lui faire oublier les ennuis de votre absence, et lui communiquer le courage d'attendre l'heureux instant où nous aurons le plaisir de vous revoir. Permettezmoi , je vous prie , ma chère Demoiselle , de vous dire que je suis votre amie trèsvivement affligée de votre absence.

« Catherine Person. »

" Tenez , lisez cela ! dit-elle d'un air fier et hautain, en remettant la lettre entre les mains de M"® Comagène , et voyez si personne ne m'aime ! » Après l'avoir lue , M""* Comagène ne s'étonna plus de son orgueil. « Pauvre enfant ! dit-elle ; des flatteries aussi basses et aussi grossières peuventelles avoir quelque attrait pour vous? En vous éloignant d'une pareille gouvernante , votre oncle vous a donné la plus grande preuve de l'intérêt qu'il vous porte et comptez que lui seul est véritablement votre ami ?

— Quoi ! répondit-elle avec arrogance , il est mon ami , lui qui m'a amenée ici et m'a séparée de ma grand'mère dont je faisais les plus chères délices.

— M™* Montmorency est trop indulgente; sa tendresse pour vous l'aveugle , et l'empêche de juger suivant ses mérites la personne aux soins de laquelle vous avez été confiée. D'après le contenu de cette lettre, je ne me fais aucun scrupule de dire qu'elle est aussi incapable que vous de remplir une place de gouvernante. C'est une vile flatteuse, et je ne conçois pas comment une

femme d'un caractère aussi méprisable a pu trouver une éducation à faire. »

Ces paroles que M""^ Comagène accompagna de gestes expressifs , firent impression sur M''" Montmorency. Elle eut 1 air de réfléchir pendant quelques instans ; bientôt après , elle résolut de ne rien croire de ce que venait de lui dire sa maîtresse ; elle se figura même , qu'elle s'était concertée avec son oncle pour perdre M'"" Person dans son esprit , et dégrader à ses yeux quiconque reconnaissait en elle un mérite supérieur.

" Je A^ois , dit M"® Comagène , qu'il est inutile que je m'amuse, dans ce moment, à vous faire aucune observation. 11 est temps de vous coucher ; la domestique sera fatiguée d'attendre. Demain , j'espère que TOUS serez plus raisonnable. » Elle garda la lettre , et prit congé de la jeune personne, qui, épuisée par les violentes secousses qu'elle avait éprouvées durant la journée, passa la nuit dans un profond sommeil.

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