‹ Les amies de pensionChapitre 7 sur 12 · CHAPITRE 3C · texte numérisé non relu

CHAPITRE 3C

Désir de se distinguer. — M""= Merveilleuse. — M"' Julie, — Règles de la conversation. — Craintes puériles. — Visite à une ferme. —Fausse alarme.

Il serait inutile , peut-être même fatiguant de vouloir ici donner une idée de toutes les jeunes personnes confiées aux soins de M'"" Comagène. Il s'en trouvait plusieurs, dans le nombre , dont le caractère n'avait rien d'arrêté , et , qui , suivant machinalement la routine de la pension, se dirigeaient d'après l'impulsion qu'elles recevaient de leurs compagnes. Elles avaient contracté quelques liaisons en arrivant, et elles n'en formaient point d'autres jusqu'au moment de leur sortie. Mais ce que je dis là n'était pas applicable à toutes : Julie trouva l'occasion d'apprendre à se connaître plus particulièrement elle-même.

La vanité de deux demoiselles qui étaient sans cesse à s'entretenir de la grandeur de leur famille , l'amusait en même temps qu'elle lui fournissait l'occasion de jeter un coup-d'œil sur la noblesse de ses propres ancêtres. Cependant , telle est la force de l'habitudeet des premières inclinations, que, plus d'une fois , elle fut tentée de solliciter leur admiration , en leur racontant l'histoire de ses aïeux.

L'une de ces deux demoiselles avait été surnommée M"^ Merveilleuse, parce que, à l'entendre , tout ce qui lui appartenait était d'une grandeur ou d'une bonté qui tenait toujours du merveilleux : la maison de son père était plus belle et plus grande que toutes celles qui avoisinaient la pension; ses parens avaient les plus beaux chevaux du pays ; et leur voiture n'était pas indigne de figurer à côté de celle du roi.

M"* Merveilleuse n'était jamais si heureuse que lorsqu'elle pouvait trouver quelqu'un à entretenir des places importantes que sa famille occupait dans le gouvernement , et du rang de son père dans l'armée.

Sa rivale en vanterie aimait beaucoup

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rappeler les années qu'elle avait passées sur le continent avec son père , qui était alors dans les bonnes grâces de Napoléon. Elle avait elle-même, disait-elle, fixé l'attention de l'ex-empereur de France , ce qu'elle regardait comme un honneur plus grand que d'avoir une belle voiture. Parler de la France, c'était offrir à Julie une occasion qu'elle ne pouvait guère laisser passer sans en tirer quelque avantage. Ses parens étaient Français d'origine ; et elle se faisait gloire de l'intimité dans laquelle ils avaient vécu avec les rois de France, long-temps avant qu'il fût question de Bonaparte. <• Les Montmorency , disait Julie , se sont distingués dans les premiers temps de la chrétienté. »

Elle allait continuer sur le même ton , quand un regard de M"^ Ockendon la rappela à l'ordre et lui fit sentir l'inconvenance de sa vanité. Elle s'éloigna du groupe qui l'environnait; et Marguerite , qui se plaisait toujours 'dans la société de sa maîtresse favorite , vint les rejoindre.

Elles étaient occupées à regarder un livre, dans lequel l'auteur s'attachait à démontrer la vanité des gt-andeurs du monde et l'in-

constance des applaudissemens des hommes. Julie u'a\aitplus cet air d'importance qu'elle avait affecté jusque-là de mettre à tout ce qu'elle faisait , et paraissait humiliée , pendant que M"^ Ockendon lui parlait. « Estce que vous ne connaissiez point, ma chère amie , ce prétexte qui nous défend de nous enorgueillir du mérite de nos ancêtres , jusqu'à ce que nous ayons fait quelque action qui ajoute à leur gloire ? ou bien encore cet autre , dont je dois vous faire l'application ; « ]Ne méprisez pas dans les autres ce dont vous êtes vous-même répréhensible. »

— Si , mademoiselle , je les connais , répondit Julie en baissant les yeux ; et je suis lionteuse de les avoir aussi complètement oubliés.

— J'aime à vous entendre parler ainsi , repondit M"^ Ockendon d'une voix amicale ; si vous reconnaissez votre erreur, vous devez savoir qu'il y a aussi un moyen d'y remédier. Si votre conduite ne répond point à la noblesse du sang quicouledans vosveines , vous auriez tort de croire que votre naissance vous fait honneur ; ce sont les nobles scntimens dont l'esprit est doué, ce sont les

actions généreuses qui font rejaillir sur nous le mérite de nos familles , et nous mettent en droit de nous glorifier des vertus de nos ancêtres. ■>

M"*" Montmorency l' écoutait avec attention. Elle continua en ces termes :

« 11 n'est pas rare de tomber nous-mêmes dans les erreurs que nous reprochons aux autres ; nous avons souvent besoin d'une leçon comme celle que vous venez de recevoir , pour nous apprendre combien nous sommes faibles. Mais ignorez- vous encore que l'ancienneté de votre famille n'intéresse pas davantage vos compagnes que la grandeur et l'élévation des leurs ne vous intéresse vous-même ? Et lorsqu'on s'apercevra que vous ne savez parler que de vous et de votre nom , personne ne voudra se prêter à votre conversation, que pour vous trouver un ridicule , ou pour critiquer chaque parole qui sortira de votre bouche.

— De quoi donc voulez- vous que nous parlions , madame ? demanda Marguerite.

— A l'âge où vous êtes, répondit M"* Ockendon , il ne conviendredt nullement de prétendre régler la conversation, si ce n'est

lorsque vous êtes avec des jeunes personne» de votre âge. Et alors même encore , il est assez à propos d'éviter tout ce qui peut sentir l'affectation et annoncer le désir de dominer. S'il n'est pas en votre pouvoir de les amuser par vos récits , cherchez à vous amuser aux leurs. Il est rare que les anecdotes générales , lorsqu'elles sont bien racontées, et qu'elles ne sont pas dépourvues d'intérêt , ne procurent quelque plaisir aux auditeurs et ne captivent leur attention ; le désir de voir leur propre curiosité satisfaite leur fait trouver votre conversation agréable.

« Si vous avez en vue d'instruire les personnes avec qui vous vous trouvez , faites-le sans prétention ; mais en présence de ceux qui sont plus instruits que vous , n'oubliez j)as qu'il convient mieux d'attendre leur opinion , que d'émettre trop précipitamment la vôtre. Ne laissez jamais échapper aucune occasion d'acquérir des connaissances utiles ; et souvenez-vous qu'il vaut infiniment mieux l'aveu de son ignorance, que d'affecter une instruction que l'on n'a pas. »

C'est ainsi que M"^ Ockendon s'attachait à redresser les torts de sa jeune élève , et à cor-

riger les défauts qui se manifestaient en elle. Le peu de temps que Julie passa à la pension produisit sur elle un effet salutaire ; mais il est probable que, si elle fût retournée auprès de sa première maîtresse, elle aurait promptement oublié les sages leçons qu'elle avait reçues ; et aurait repris facilement ses anciennes habitudes.

Ce fut encore aux instructions de mademoiselle Ockendon que Julie dût l'avantage de se corriger de certaines craintes puériles que lui avait inspirées M'^^ Person, et que sa grand' mère n'avait pas peu contribué à fortifier dans son esprit. Elle ne voulait jamais aller derrière la maison de M""^ de Montmorency , ni se mettre hors de portée d'être entendue des domestiques, dans la crainte de trouver quelque chose qui l'effrayât. Elle prétendait que cet endroit était trop isolé, quoiqu'il y eût à l'entour plusieurs maisons éparses çà et là. M"" Person n'était jamais entrée dans ces habitations ; car , disait-elle à son élève , elles n'étaient occupées que par des gens sales et dégoùtans qui pourraient vraisemblablement lui faire du mal. Aussi Julie fut-elle surprise

d'apprendre de M''" Oekendon , que la princesse Charlotte , héritière présomptive de la couronne d'Angleterre, ne dédaignait pas de visiter les pauvres habitans du voisinage, et de soulager leurs besoins.

M™" Comagène avait l'habitude, tous les ans , d'emmener avec elle , dans une belle après-midi du mois de mai , toutes ses pensionnaires, et de les conduire dans une ferme du voisinage pour y prendre le thé : là , un jardin cultivé avec soin , le parfum et la variété des fleurs qui y croissaient en abondance, la propreté d'un ameublement déjà ancien , et l'affabilité de la fermière , qui avait autrefois été servante à la pension , étaient autant d'objets qui fixaient l'attention des jeunes pensionnaires. Celles qui avaient déjà fait cette promenade l'année précédente, se plaisaient à en rappeler les circonstances à leurs nouvelles compagnes , tandis que celles-ci en parlaient avec ce plaisir que procure la nouveauté.

Le jour fixé pour cette partie arriva enfin ; la matinée était belle et faisait espérer une journée agréable. M™*" Comagène annonça à ses élèves qu'elle se proposait de les

mener à la promenade dans l'après-midi.

Dès ce moment toutes les leçons furent suspendues, et chacune ne s'occupa plus que du plaisir qui venait d'être promis, plaisir qui était également nouveau pour Marguerite , Brigitte et Julie , mais dont elles avaient chacune une opinion différente. Marguerite anticipait sur les agrémens de la promenade ; Brigitte craignait que la fatigue de la marche ne fût pas suffisamment compensée par une tasse de thé et par la vue de quelques fleurs ; tandis que la pauvre Julie redoutait les dangers que son imagination se plaisait à multiplier sur la route. « Les chemins , disaitelle , sont remplis de mauvaises gens qui ne songent qu'à attaquer les passans; et elle avait peur que quelques méchantes bètes ne fussent cachées dans les buissons, et ne l'arrêtassent au passage pour lui faire du mal. Marguerite était la seule qui prêtât l'oreille à leurs plaintes; et elle eut bien.de la peine à s'empêcher d'en rire en les écoutant.

« Qui pourrait nous attaquer , aussi nombreuses que nous le sommes ? disait-elle ; d'ailleurs , je ne pense pas que notre mai-

tresse voulût nous conduire là où il y aurait du danger. Quelques-unes de ces demoiselles m'ont dit que nous passions , tout le long du chemin , à travers les champs.

— Eh bien! répondit Julie, presque tentée de renoncer à la promenade, c'est précisément cela ! il peut s'y trouver de méchans bœufs , ou bien des chevaux fougueux.

— Mais M™® Comagène a envoyé dire à la ferme que nous nous disposions à venir , reprit Marguerite; et s'il se trouvait dans les prés quelques animaux dangereux , pensez-vous que nous n'en aurions pas été prévenues? »

Cet argument avait réussi à dissiper en partie les craintes de Julie; mais Marguerite était trop préoccupée du plaisir qu'elle se promettait, pour songer à les combattre davantage. Deux domestiques furent envoyées en avant, avec tous les objets que M™® Comagène prévoyait ne devoir pas trouver à la ferme. L'heure du départ arriva. Personne ne se fit attendre, il y avait déjà long-temps que chacune était prête; et au premier coup de cloche tout le monde vint

se ranger dans la cour, qui était le lieu du rendez-vous. Les jeunes pensionnaires partirent accompagnées de M"" Comagène et de toutes les maîtresses , qui partageaient la satisfaction générale ; et lorsqu'elles eurent quitté la grande route , elles s'avancèrent au travers des prairies agréables émaillées de marguerites et de plusieurs autres fleurs qui répandaient un parfum délicieux.

On rompit bientôt les rangs, chacune rejoignit celles dont la société lui était le plus agréable; et toutes étaient heureuses et contentes , à l'exception de Julie, que ses craintes chimériques empêchaient de jouir d'aucun plaisir. Mais , ayant réfléchi que , en cas de danger , elle ne pouvait être mieux en sûreté qu'auprès de M""^ Comagène , elle refusa constamment de s'en éloigner et resta auprès d'elle, n'ayant pour toute société que quelques-unes des plus jeunes pensionnaires , et M"^ Beaumont , la seconde maîtresse.

M'^" Ockendon marchait la première , au milieu d'une nombreuse société , dans laquelle se trouvaient Marguerite et Brigitte ; à

quelques pas derrière elle, venait la troisième maîtresse , entourée de ses élèves. Elles allaient toutes beaucoup plus vite que madame Comagène ; et Julie eut bientôt la douleur de se voir à une grande distance derrière les autres.

Déjà elle avait perdu de vue la pension entière ; et son cœur commençait à s'alarmer de plus en plus , en se voyant seule au milieu des champs ; éloignée de toute habitation. Si du moins elle avait pu découvrir la ferme où elles allaient ! mais elle se trouvait située dans le fond d'une vallée où elle ne pouvait être aperçue que lorsqu'on y était presque arrivé. Tandis que ses jeunes compagnes s'amusaient à gambader et à courir de côté et d autre ; Julie était la seule qui trouva la promenade longue et ennuyeuse; elle avait l'air triste et rêveur. M"^ Comagène avait jusquelà été occupée à converser avec M"^ Beaumont, et n'avait point pris garde à l'inquiète agitation avec laquelle Julie promenait de tous côtés ses regards pour chercher les objets qu'elle craignait de rencontrer.

« Vous avez perdu vos compagnes , mademoiselle Montmorency ? dit-elle , il ne

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\ous est guère pardonnable de vous être jointe à notre petit détachement ! Le corps principal nous a de beaucoup devancées ; car je n'ai pas la facilité de marcher aussi vite que ces demoiselles. Il faut cependant que je tâche de vous faire oublier le déplaisir que vous pouvez avoir à vous conformer à la lenteur de notre marche. M"^ Beaumont et moi, nous parlions d'une de nos dernières visites à la ferme , où la princesse Charlotte , aujourd'hui tant regrettée , ne dédaignait pas de prendre part à nos jeux. J'ai encore avec moi quelques-unes des demoiselles à qui elle adressa des paroles pleines de douceur. «Dans toute autre circonstance , Julie aurait pris le plus vif intérêt à ce qui concernait la princesse Charlotte ; mais dans ce momeut la crainte des dangers dont elle se croyait environnée, absorbait toute son attention.

« J'imagine, dit-elle, que cette route n'était pas alors aussi déserte ; elle était sans doute plus fréquentée , et il n'y avait vraisemblablement aucun danger à y craindre.

— Est-ce qu'il y en a maintenant? demanda M'"" Comagcne.

— C'est la première fois que je viens ici,

répondit Julie, et je ne sais pas ce qui peut m'y arriver. Il est vrai que je ne me suis jamais promenée aussi loin dans les champs ; mais je présume que vous savez le chemin , Madame.

— Oui , ma chère , répondit la maîtresse en souriant; et vous n'avez rien à craindre de ce côté-là. Je neme serais jamais imaginée qu'on put éprouver la moindre crainte dans des prairies aussi charmantes; et je suis fâchée que cette i)artie que j'avais concertée dans l'intention de vous procurer quelque plaisir, n'ait servi qu'à vous causer du désagrément. Le temps est délicieux , et nous n'avons pas à craindre qu'il change.

— Ce n'est pas le temps qui cause mes craintes , répondit Julie ; mais j'ai si souvent entendu parler de voleurs en embuscade , de mendians insolens , de bêtes féroces et de chevaux fougueux.

— Il paraît, répondit M"* Coniagène, que vous avez t' esprit bien ingénieux à vous créer des motifs de terreur! D'abord ces champs sont entourés de haies, qui empêcheraient aux bêtes féroces d'y pénétrer ; et les voleurs se tiennent plus volontiers sur les grandes

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routes ; ils se montrent rarement pendant le jour. Quant aux mendians , il est facile de les rendre honnêtes en leur faisant l'aumône. > Elle chercha enfin à lui faire sentir combien ses craintes étaient absurdes , et à lui prouver qu'elles venaient uniquement de ce qu'elle n'était pas habituée à faire de longues promenades. Julie aurait désiré pouvoir se rendre à ces raisonnemens ; mais la vue de la ferme fit plus d'impression sur son esprit, et parvint plus facilement à dissiper ses craintes , que tout ce qu'aurait pu lui dire M""" Comagène.

Elles descendirent alors par un sentier tortueux au fond de la vallée , où toutes les jeunes pensionnaires avaient déjà pris place sur le gazon.

En voyant paraître leur maîtresse , toutes les demoiselles accoururent au-devant d'elle, pour la remercier du plaisir qu'elle leur avait procuré.

Des tables furent dressées sur le gazon en face de la maison ; on y plaça des verres et des assiettes, et l'on servit du pain, du beurre et des gâteaux que la fermière avait eu soin de préparer elle-même le matin.

Celles qui avaient déjà eu ravciiitage di* Aenirà la ferme, se plaisaient à en montrer aux autres tous les agrémens ; et les autres , pour qui tout était nouveau , éprouvaient un charme délicieux à contempler les beautés de la campagne. Julie elle-même oublia ses craintes, quand elle se vit en nombreuse société; et jamais les jeunes pensionnaires ne prirent le thé avec autant de plaisir. 11 y avait trois tables : chacune était présidée par une maîtresse; etM™^ Comagène était assise à la première, de manière à avoir l'œil sur toute sa petite communauté.

'< Ah ! madame , dit la maîtresse de la maison , quelle perte nous avons faite depuis l'année dernière! » Et il fut encore question de la princesse Charlotte , ce qui renouvela la douleur dans tous les cœurs.

Marguerite qui était assise auprès de la maîtresse, écoutait d'un air triste et rêveur le récit que faisait la brave femme des vertus delà princesse. Mais le plaisir qu'elle éprouvait à l'entendre était troublé par cette pensée désolante , que celle dont on publiait la générosité et la bienfaisance avait cessé d'exister.

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