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LES AMIES DE TURIN

servante approchant. M™'' Basile dit à Rousseau (( le^vez-vous » et lui donna sa main à baiser. Le premier commis qui était, naturellement, amoureux de M""® Basile et jaloux, prévint le mari qui hâta son retour et mit Jean-Jacques à la porte. MJ^^ Basile fut probablement battue et elle le méritait un peu ; mais Jean-Jacques peut être à peu près sûr d'avoir été adoré de M^® Basile jusqu'à la mort.

Entré comme valet de chambre chez M. le marquis de Breil, Jean-Jacques devint amoureux de M"^ de Breil, qui était à peu près de son âge, bien faite, très blanche avec des cheveux rès noirs, et qui avait de l'esprit. Elle ne fit d'abord nulle attention au petit laquais ; puis, un jour qu'il avait fait une réponse très juste à une interrogation du maître de la maison, elle laissa tomber sur lui un regard aimable, ce qui eut pour résultat que Jean- Jacques, lui versant à boire, trembla si fort qu'il l'inonda. W^^ de Breil, très évidemment, comprit que son petit valet était amoureux d'elle, ne le regarda plus, évita de le rencontrer et le tint à distance. Il n'y eut rien autre chose entre Jean- Jacques Rousseau etM^^^ de Breil.

Par deux fois, à Annecy en 1730, à Chambéry vers 1732, Rousseau a eu comme un harem chaste, un harem fait déjeunes filles et de jeunes femmes qu'il aimait, qu'il désirait, qui l'aimaient, qui le désiraient plus ou moins, quelquefois très fort, et avec lesquelles il n'avait que des relations d'amitié, de camaraderie ou de très léger libertinage.

A Annecy, à l'époque oiiM^^'^ de Warens avait couru à Paris pendant que Rousseau était à Lyon, Rousseau, revenu à la maison, la trouva vide, ou plutôt n'y trouva plus que M'^^Merceret, la fille suivante. Celle-ci avait des amies, «filles de chambre, couturières, petites marchandes ». Rousseau, quoique déjà préférant « les demoiselles », se laissa aller à les fréquenter. L'une d'elles, M"^ Giraud, faisait à Rousseau toutes sortes d'agaceries. Mais elle était anguleuse et elle prisait. Rousseau ne la fréquentait que pour

trouver chez elle les petites amies qui, soit pour elle, soit pour lui, lui faisaient fête à peu près autant qu'elle-même, M"^ Giraud était contrepointière, c est-à-dire couturière spécialiste en contrepointes, et chez elle filles de chambre, couturières et autres fréquentaient naturellement sous prétexte de commissions ou en voisines. Rousseau se plaisait fort dans cette société, sans voir autre chose dans les prévenances dont il était l'objet que de l'amitié ou du badinage.

On ne doit pas étendre cette période de vie oisive et demi-libertine à tout le séjour ou à une grande partie du séjour de Rousseau à Annecy ; car elle est enserrée et circonscrite entre son retour de Lyon (avant le voyage à Lyon, il était, ou au séminaire, ou tenu à une vie très régulière chez M. Lemaitre} et son départ pour Fribourg; et par conséquent elle ne s'étend pas à plus de quelques mois. D'autre part, au même lieu et à la même époque il connaissait par M^^ de Warens de véritables « demoiselles ». C'étaient de nouvelles converties, ramenées à la religion catholique par M°^^ de Warens, et c'étaient aussi leurs amies. C'est ainsi qu'il connaissait M^^Me Graffenried et M^'^Galley. M^^^ de Graffenried était une « jeune Bernoise fort aimable qui pour quelques folies de son

jeune âge avait été jetée hors de son pays, comme M*^® de Warens », et Rousseau lavait vue quelquefois chez cette dame. Elle s'était convertie au catholicisme et, attendant les événements, elle était hospitalisée par M"® Galley, jeune bourgeoise d'Annecy qui l'avait prise en amitié. Un matin de juin il les rencontra toutes deux à cheval en pleine campagne, allant à Thônes, ou plutôt, au delà de Thônes, au petit manoir de la famille Galley. Elles ne pouvaient passer un ruisseau (ou plus probablement la rivière du Fier), leurs chevaux se refusant à entrer dans l'eau. Rousseau en prit un par la bride, et, se mouillant largement les jambes, lui fit passer la rivière ; l'autre suivant. Les jeunes filles, par reconnaissance, firent de Jean- Jacques leur prisonnier et l'emmenèrent au manoir, Rousseau en croupe derrière M^^^ de GrafiFenried et se soutenant en la tenant étroitement embrassée. La journée fut un rêve pour Rousseau et, à moins qu'on ne me prenne pour un sot, on ne s'attend point à ce que je la raconte, quand on peut la lire racontée par lui. Il en revint très amoureux de M"® de Graffenried et de M"^ Galley, mais plus de celle-ci, peut-être parce qu'elle était plus « admirable », peut-être parce qu'elle était plus sûrement intacte.

Les jours suivants, Rousseau erra beaucoup dans la rue Perrière, petite et peu fréquentée, où demeurait M*^^ Galley, dans le dessein de la voir, sans y réussir. Il essaya de correspondre avec les deux amies par l'intermédiaire de M"® Giraud, qui se prêta de mauvaise grâce à cet office, s'y prêta pourtant, mais, à ce que croit Rousseau, qui voit toujours des complots partout, s'en revancha en jouant un mauvais tour à Jean-Jacques Rousseau quelque temps après.

Après avoir quitté Annecy, Rousseau resta en correspondance avec M"® de Graffenried, l'assurant de son amitié très fidèle et lui protestant aussi que M""" Galley n'avait pas cessé d'habiter son cœur. M*'® de Graffenried, comme c'était sa destinée de fille pauvre, déracinée et convertie, entra au couvent de la Visitation en 1732, d'où elle passa au couvent des Bernardines où elle mourut en 1748. Je ne sais pas ce que devint M"^ Galley.

Cependant Rousseau vivait depuis quelques mois ou quelques semaines on ne sait de quoi et très probablement des économies de M"^ Mercaret. Il la trouvait agréable, elle l'aimait très vivement. Mais, évidemment, ses ressources s'épuisaient; elle ne savait pas quand et si ^me Warens reviendrait, et elle songea à retourner chez ses parents. Il est très probable-

qu elle y songea d'elle-même, comme cela est assez naturel ; mais Rousseau suppose que ce fut M"® Giraud qui, pour l'éloigner, lui, de M^^^ Galley et de Graffenried, premièrement détermina M"® Merceret à partir, deuxièmement détermina M"® Merceret à se faire accompagner par Rousseau. Tout cela parce qu'elle était jalouse de M"^^ Galley et de Graffenried. Il est possible ; mais alors, elle ne Pétait donc pas de M"^ Merceret ? Le plus vraisemblable est que M"® Merceret désirait être accompagnée, qu'elle désirait l'être de Jean-Jacques, qu'elle se fit peut-être, dans la proposition qu'elle lui en fit, appuyer par M"® Giraud; mais que ce fut elle surtout qui voulut la chose, et que Rousseau, toujours prêt à faire un voyage, à pied, et toujours plus prêt encore à le faire avec une jolie fille, accepta avec empressement et ne vit que beaucoup plus tard, comme toujours, en y revenant par réflexion, un sombre complot dans ce qui lui était arrivé. On voyagea par petites étapes, M"® Merceret multipliant et prodiguant les agaceries de toutes sortes à Rousseau, le faisant coucher dans la même chambre qu'elle^ sous prétexte d'avoir peur et sans aucun doute mourant d'envie d'être sa maîtresse. Rousseau n'entendit rien ou ne voulut rien entendre, et le voyage s'acheva dans

une parfaite chasteté. A mesure qu'il approchait de sa fin, M"' Merceret, comme on peut le croire, devenait irritée et finit par montrer à Jean- Jacques « plus que de la froideur ». Ils se séparèrent en état de demi-hostilité. Evidemment M^'* Merceret était déçue, dépitée et humiliée.

Réfléchissant depuis sur cette affaire, Rousseau, comme toujours, la revécut et se reprocha de ne lavoir pas menée ou subie autrement. Pourquoi n'aurait-il pas épousé M^'*^ Merceret ? Il aurait succédé, dans Fribourg,au père de celleci (qui, semble-t-il, était musicien) et il «aurait vécu en paix jusqu'à sa mort )).Tout compte fait, M"^ Merceret avait un excellent caractère.

J'aurais mieux fait, je crois, d'épouser Isabelle.

Tel fut le harem de Jean-Jacques Rousseau à Annecy. Il en eut un autre à Chambéry deux ans après. Là, non encore amant de M""^ de Warens, il était professeur de musique, surtout pour jeunes filles. Il avait beaucoup d'écolières. « Il ne se rappelle pas en avoir vu une qui ne fût pas charmante. » Il y avait W^^ de Mellaride, un peu maigre, mais aux yeux brillants, à la taille fine, à l'air attirant et qu'il voyait d'ordinaire le matin en déshabillé,

It) LES AMÎES DE JEAN-JACQUÊS ROUSSEAU-

qui l'a toujours infiniment troublé. Il y avait M"- Manthon, très mignonne, très timide et très blanche avec ses cheveux blond cendré, avec sa voix nette, juste et flûtée, et sa cicatrice au sein qui attirait les yeux de ce côté-là. Il y avait M^^® de Challes, fille de seconde jeunesse, très majestueuse et de très bonne grâce, et sa sœur M"^^ de Charby, la plus belle femme de Chambéry ; et la fille de celle-ci qui était une jolie petite beauté naissante. Il y avait cette petite Française du couvent de la Visitation, toute paresseuse et nonchalante, mais qui, au bout d'un mois ou deux, était devenue si vive pour rendre son professeur plus assidu. Il y avait la sculpturale M^^^ Lard, indolente et impassible, et Madame sa mère qui était précisément tout le contraire et qui criblait Jean- Jacques de baisers si vifs qu'il ne se pouvait qu'ils n'aboutissent point à des résultats décisifs et qu'ils furent, écrit Rousseau, pour beaucoup dans la résolution que M""® de Warens prit quelque temps après.

Tel fut le harem chaste, j'entends chaste de la chasteté de Rousseau, qu'eut Jean-Jacques à Chambéry avant d'être l'amant de M™^ de Warens, c'est-à-dire avant l'âge de vingt-deux ans. Il faut se rappeler ceci pour bien comprendre que Rousseau, extrêmement inflammable,

autant qu'il était timide, sans cesse frôlé par des femmes ou des jeunes filles qu'il adorait toutes, avait toutes les raisons du monde de conserver et de développer la fâcheuse habitude sexuelle qu'il dit avoir rapportée d'Italie et qu'il garda au moins, d'après ses aveux, jusqu'à l'âge de cinquante-deux ou cinquante-trois ans; sur quoi je ne crains pas d'insister parce que cette maladie est incontestablement pour beaucoup dans l'hypocondrie dont son âge mûr et sa vieillesse furent dévorés.

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]\{me Warens avait vingt-neuf ans quand Jean-Jacques se présenta à elle, en ayant luimême dix-sept. Elle en avait trente et un quand il la retrouva, revenant de Turin, en ayant luimême dix-neuf. C'était une femme grasse, blonde, courte, un peu épaisse, assez tôt un peu lourde, de beaux yeux, de beaux cheveux, de beaux bras, un sourire gras extrêmement bon et aimable. Elle n'avait pas le sens commun. Orpheline de bonne heure, elle avait été élevée dans le matérialisme par M. de Tavel, qui fut peut-être, Rousseau le croit, son premier amant, et plus tard dans le piétisme, protestantisme sans violence anticatholique. Les trois traits dominants de son caractère étaient la bonté, le goût des plaisirs sexuels et le goût des entreprises industrielles et de l'intrigue. Après avoir épousé à Vevey M. de Warens, elle avait fondé une manufacture de bas qui périclita. Elle avait

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quitté tout d'un coup, mais après avoir, évidemment, préparé les choses d'assez longue main, son mari, sa patrie et sa religion, et, pensionnée du roi de Sardalgne et protégée de levêque d'Annecy, elle s'était établie dans cette ville.

On a beaucoup cru qu'elle s'occupait d'espionnage. Je crois assez qu'elle ne s'occupait guère que de conversions et que la mission» de sous diplomatie qu'on lui donna ou qu'elle s'attribua à certaine époque se rattachait encore à des questions de propagande ou sous-propagande religieuse. Tout ce que dit Rousseau de sa passion pour les inventions et entreprises industrielles est confirmé par tous les documents qu'on a recueillis sur elle, et le désordre inouï de ses affaires, qui la conduisit jeune encore à la plus affreuse misère, est venu de là. Ce que dit Rousseau de ses mœurs amoureuses me paraît extrêmement faux, parce qu'il est contradictoire et démenti par quelques documents importants. Il la représente comme ayant eu beaucoup d'amants, comme absolument [indifférente aux questions de moralité sexuelle, comme très capable d'interrompre une haute conversation philosophique pour aller se livrer au commerce amoureux et pour reprendre ensuite la conversation le plus tranquille-

ment du monde ; et en même temps comme très froide ; et tout cela se concilie peu. Et encore on voit que cette femme toujours prête, à en croire Rousseau^au premier venu, s'est très nettement refusée à M. de Conzié, son ami intime, qui l'atteste solennellement et pieusement et qui en tire cette conclusion qu'elle était la vertu même. Le plus probable, à regarder tous les faits, est qu'elle était de tempérament très voluptueux ; mais qu'obligée à une grande prudence et à une complète réserve extérieure, en sa qualité de mère de l'Eglise, elle était la maîtresse de tous ses domestiques, mais d'eux seuls. Libre, du reste, dans ses propos et dans ses gestes, puisqu'elle se donnait quelquefois l'ébattement de se faire lacer par un prêtre de ses amis, de lui échapper, de tourner tout autour de sa chambre en riant aux éclats, pendant que le prêtre la poursuivait en criant : « Eh ! Madame ! Eh I Madame ! »

Elle fit peu d'attention à Rousseau quand elle le vit pour la première fois, fuyard de Genève et envoyé à elle par le curé M. de Pontverre. Mais, de Turin, Rousseau lui écrivit quelquefois et elle lui répondit. C'est de là que date son affection pour lui. Elle fut très probablement attendrie par ses infortunes, par sa situation précaire, par ses aventures, si Rousseau lui en dit quelque chose, par tout ce qu'il

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y avait d'intéressant dans le tour d'esprit et dans la manière de sentir du jeune vagabond romanesque. Elle laccueillit très bien à son retour de Turin, et, où Ton voit bien son tour d'esprit à elle et ce qu'elle fondait sur lui à cette époque, elle voulut en faire un prêtre et le mit au séminaire. Son projet vague était alors de faire donner un jour à Rousseau une bonne cure dans les environs d'Annecy ou à Annecy même, d'aller le voir de temps en temps, de le recevoir parfois et de se faire lacer par lui, je dis lacer. Que M™® de Warens ait été quelquefois la demi-maîtresse d'un prêtre, cela est dans la mesure de libertinage et de discrétion où je la vois.

Rousseau n'ayant pas réussi au séminaire et le séminaire n'ayant pas réussi à Rousseau, ^me Warens en voulut faire un musicien. Elle le plaça chez M. Le Maître. Elle ne croyait pas pouvoir décemment le tenir chez elle, et ce n'était pas quand, ayant renoncé aux ordres ecclésiastiques, il était sans doute mal voulu de l'évêché, qu'elle pouvait l'y retirer et l'y garder. Le petit ami ayant été à Lyon accompagner, puis abandonner M. Le Maître, et M^'^ de Warens ayant été à Paris avec M. d'Aubonne, il y eut séparation entre M""^ de Warens et Jean-Jacques Rousseau pendant assez longtemps ; et ici,

comme on sait, se placent les voyages de Rous-* seau à travers la Suisse et son premier voyage à Paris et son second séjour à Lyon.

Rousseau retrouva M"*^ de Warens à Chambéry où il semble bien qu'elle fut beaucoup plus libre qu elle ne l'avait été à Annecy . C'est là que se placent les amours chastes de Rousseau et de M""® de Warens. M'''* de Warens était la maîtresse de son domestique, le sage et prudent Claude Anet. de Warens eut l'occasion de le dire à Rousseau qui ne s'en était pas aperçu, ayant accoutumé de ne s'apercevoir de rien. Rousseau aimait M^^ de Warens très tendrement, sans la désirer. M^"^ de Warens tout de même, à cette époque. Claude Anet lui suffisait, peut-être avec quelques passades ecclésiastiques ; elle jouait avec Jean-Jacques ; elle l'aimait ; elle ne le désirait aucunement ou presque point. Mais Rousseau, à Chambéry comme à Annecy, était amoureux de toutes les femmes, surtout des jeunes filles, et commençait à en être aimé. Son extrême timidité empêchait qu'il eût des succès décisifs,mais tous les demisuccès il les avait ; et certainement la petite oie ne lui était pas inconnue.

Mme Warens, en 1733, prit insensiblement ridée de le «traiter en homme ». Pourquoi ? D abord naturellement et parce qu'il avait vin^t

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ans et elle trente-quatre, et il n'y a rien de plus connu ni de plus fréquent que cela. Ensuite, pour le détourner de toutes les jeunes filles qui lui souriaient et de toutes les jeunes femmes qui le provoquaient, ce qui était dangereux pour lui à tous les égards. Ensuite pour se l'attacher et pour qu'il ne l'abandonnât pas. — Ce qui suppose qu'elle l'aimait! — Oui, et j'ai précisément dit que M"^® de Warens aimait Rousseau depuis longtemps, mais non pas d'amour. Peut-être enfin parce que Rousseau avait une très mauvaise habitude sexuelle dont il n'est pas impossible que M"® de Warens se soit aperçue et dont elle a voulu le guérir. L'union de 1733 fut donc l'union d'un jeune homme qui aimait sans désirer et en désirant ailleurs et d'une femme qui aimait en désirant peu. Rousseau trouva M™^ de Warens « froide » dans ses embrassements, ce qui peut faire sourire, puisqu'il n'en avait pas connu d'autres, mais ce qui veut dire qu'écrivant cela à cinquante-six ans il s'en rappelle d'autres qui étaient plus ardents. Mais encore lesquels ? Uniquement ceux de M^^ de Larnage qui est la seule, a-t-il dit très nettement, qui lui ait fait connaître le plaisir. Mais encore il est bien étrange que M""® de Warens, à trente-trois ans, de tempérament très voluptueux, caressant un jeune homme de vingt ans qui était char-

mant, lui ait laissé une impression de froideur. Je ne doute point, et tout ce qu'il dit de la dure déception qu'il a trouvée dans ses bras me le prouve autant que ces choses-là peuvent être prouvées, qu'il la jugea froide, soit tout de suite, soit, plutôt, trente-cinq ans après, parce qu'il fut froid lui-même. M"^® de Warens, si tant est qu'elle ait calculé, avait calculé assez mal. C'était trop tôt ou trop tard. Deux ans plus tôt, et quand Jean- Jacques n'avait désiré personne, c'eût été le moment juste; plus tard, à la rigueur, et quand Jean-Jacques aurait eu pris connaissance, avec une autre, des réalités de l'amour et aurait eu quelque déception, le consoler et le réchauffer dans un amour-amitié maternité, aurait pu très bien réussir. Au moment juste où M^^ de Warens prit Jean-Jacques pour amant, il y avait à cela le minimum d'opportunité.

Ce n'est pas à dire qu'ils furent malheureux. yirae Warcus avait la conversation agréable. Après avoir essayé en vain de laire de Rousseau, par des leçons de danse et d'escrime, un cavalier agréable et qui lui fît honneur, elle le mit dans les lectures sérieuses, fit de la musique avec lui et avec la petite Merceret et causa beaucoup avec lui. On peut très bien croire que ses idées philosophiques, qui étaient celles d'une déiste

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épicurienne et philanthrope, extrêmement larges au point de vue confessionnel, ont eu de l'influence sur Rousseau, sur le rédacteur de la Profession de foi du vicaire savoyard; encore qu on ne puisse rien affirmer à cet égard, les idées de M""® de Warens telles que nous les connaissons par les Confessions pouvant être celles que Rousseau, écrivant ses Confessions, prête à M""® de Warens.

Quoi qu'il en soit, je vois quatre années de demi-bonheur, du milieu de 1733 au milieu de 1737, Rousseau ayant de vingt et un à vingt-cinq ans, M""^ de Warens de trente-trois à trente-sept, pour Rousseau et M"^^ de Warens.

Rousseau parti pour Montpellier, tout fut fini. Quand il revint, un nouveau Claude Anet (on sait que celui-ci était mort en 1734) était installé auprès de M""^® de Warens et Rousseau, s'il dit vrai, ne fut plus — époque des séjours aux Charmettes — quePami de M"''' de Warens. En tout cas il n'y eut plus d'ardeur ni dans l'affection de Rousseau pour M"'^ de Warens, ni dans celle de M""® de Warens pour Jean- Jacques, Il en était revenu à ce par quoi il avait commencé. Il l'aimait filialement. Quelquefois, pendant les absences du maître de la maison, ils faisaient une promenade dans les champs où leur revenait toute la première dou-

ceur des années passées ; et Rousseau se trouvait heureux encore. Surtout il adorait les Charmettes. Elles étaient pour lui la liberté, l'air pur, le beau paysage, la fainéantise et les lectures librement abandonnées, librement reprises. Individuelle-ment, jamais Rousseau ne fut plus heureux.

Cette quiétude fut d'une saison. A voir la grande place que les Charmettes trouvent dans les Confessions^ on croit toujours qu'il y resta très longtemps ; mais comme il n'y alla qu'en 1738, comme en 1740-1741 il passa un an au moins chez M. de Mably à Lyon, comme en 1742 il est à Paris, les séjours aux Charmettes, en plusieurs fois, se réduisentà un peu moins peut-être de trois ans. Pendant ces trois années il vit se « refroidir de plus en plus à son égard M""® de Warens, qui avait un autre amant, vigoureux, laborieux, actif, entreprenant, dominateur, brutal, et dans l'avenir industriel duquel elle avait une immense confiance ; M""® de Warens qui, soit qu'il soit tout à fait vrai que Rousseau eût rompu avec elle comme amant, soit qu'il ne soit vrai qu'à moitié, devait être blessée de cette offense faite à une femme de son âge ; M*"® de Warens, qui, malgré toute sa bonté, ne pouvait pas ne pas se rendre compte que Rousseau avait été entretenu par elle pendant dix ans, et qu'il l'avait payée de plus d'éloquence que de gratitude ; M™® de

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Warens enfin, qui, cela se voit, aimait surtout, comme toutes les femmes, que Ton s'occupât d'elle, qu'on l'entourât, qu'on ne la quittât point et qui avait vu dix fois Rousseau s 'échapper, s'évader, faire des fugues, de (( petits voyages » et qui en avait conclu, sans que ce fût vrai, je crois, qu'il y avait des motifs féminins dans l'affaire.

Bref, M™® de Warens se refroidissait, le maître de la maison n'aimait pas Rousseau et Rousseau, de plus en plus, avant son départ pour Lyon, après son retour de Lyon, se sentait de trop. Il partit pour Paris avec soulagement et laissant un certain soulagement derrière lui. Remportait de son commerce avec M""* de Warens quelques tendres souvenirs, un cerveau confusément, mais assez bien meublé par les lectures qu'elle lui avait fait faire et les conversations qu'il avait eues avec elle ; l'idée presque indéracinable chez lui que ceux qui l'aimaient devaient l'entretenir ; l'idée, presque aussi profondément empreinte, du ménage à trois, considéré comme la forme normale et, dans certaines conditions, la plus heureuse et délicieuse, de l'amour.

Ici finissent les amours de Rousseau et de ]y[me (Je Warens ; ici commence V amour de Rousseau pour M""^ de Warens. Car Rousseau n'a pas beaucoup aimé ni désiré M"^® de Warens

tant qu'il fut avec elle ; mais à partir du moment où il a été séparé d'elle, il a très peu cessé de Faimer et de la désirer. De Paris il lui écrit souvent ; et souvent, ce qui est très méritoire de la part du gueux qu'il était, pour lui envoyer de l'argent; allant de Paris à Venise, il va (très probablement) la voir ; de Venise il lui écrit, se plaint et s'inquiète de ne pas recevoir de lettres d'elle. Jusqu'au moment de sa liaison avec M"'' Le Vasseur et peut-être un peu après, il lui proteste que le but de sa vie a toujours été et est encore de finir ses jours avec elle et de se consacrer et dévouer à elle. Il me semble vrai que pendant ces longues années de 1742 à 1746 il se persuade que le seul motif de son départ et de sa séparation d'avec M""® de Warens a été la pénurie de la maison et la nécessité de quitter le vaisseau sombrant et qu'il alourdissait. C'est alors sans doute qu'a lieu la cristallisation, que se forme dans son âme l'image idéale de M^^® de Warens, bonne, sensible, l'aimant en mère, en sœur, en amie et en maîtresse, se partageant entre lui et un autre, mais pour que l'on s'entr'aime en elle, capable du reste d'accorder ses faveurs à^n'importe qui, mais n'aimant d'âme que lui, du reste très haut esprit, grande intelligence, philosophe autant que philanthrope et aussi agréable à entendre qu'à voir et qu'à caresser. Cette image se

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développe en lui. y ramifie, s'y enracine et s'y fixe. Elle n'est pas détruite par l'entrevue de Genève en 1754, où Rousseau vit M""^ de Warens bien vieillie, bien misérable, où il lui donna de l'argent qu'il emprunta, et où il fut touché du geste attendrissant de la pauvre femme, offrant, sans pouvoir la faire accepter, sa dernière bague à M"^ Le Vasseur.

Plus tard à Motier-Travers, au plus fort de ses infortunes, il apprit par une lettre de M. de Conzié la mort de son amie, qui avait succombé le 29 juillet 1762, à l'âge de soixante-trois ans, dans le dernier dénuement. La manière dont il rapporte cette nouvelle dans les Confessions est d une onction froide et déclamatoire : « Ma seconde perte plus sensible encore et bien plus irréparable fut celle de la meilleure des femmes et des mères qui, déjà chargée d'ans et surchargée d'infirmités et de misères, quitta cette vallée de larmes pour passer dans le séjour des bons, où Faimable souvenir du bien que l'on a fait ici-bas en fait l'éternelle récompense. Allez, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénelon, des Bernex, des Catinat et de ceux qui, dans un état plus humble, ont ouvert comme euxleurcœur à la charité véritable ; allez goûter le fruit de la vôtre et préparer à votre élève la place qu'il espère un jour occuper près de vous. Heureuse

dans VOS infortunes, que le ciel en les terminant VOUS ait épargné le cruel spectacle des miennes [toujours le même, exactement ou presque comme à M""® de Luxembourg pour la plaindre de la mort de son mari : « ce n'est pas vous qui êtes la plus malheureuse »]. Craignant de contrister son cœur par le récit de mes derniers désastres, je ne lui avais pas écrit depuis mon arrivée en Suisse ; mais j'écrivis à M. de Conzié pour m'informer d'elle, et ce fut lui qui m'apprit qu'elle avait cessé de soulager ceux qui souffraient et de souffrir elle-même. Bientôt je cesserai de souffrir aussi ; mais si je croj'^ais ne pas la revoir dans l'autre vie, ma faible imagination se refuserait à l'idée du bonheur parfait que je m'y promets. »

Mais la véritable oraison de M"^^ de Warens est dans les livres III, IV, V et VI des Confessions, dans ce portrait continu et assez incohérent de la grande amie, d'où cependant il ressort que M"^^ de Warens fut un cœur charmant et où surtout éclate l'amour profond, immense, que Rousseau a eu pour elle , de plus en plus , à travers la vie, depuis qu'il l'avait quittée. Il n'est plus douteux qu'à travers, pour ainsi parler, M™® d'Epinay, M"^^ d'Houdetot, M"'" de Boufïïers, M"^" de Verdelin, Rousseau ne ramenât toujours sa pensée à Annecy, à Chambéry, aux Charmettes,

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n'idéalisât sans cesse l'image de M""® de Warens, ne dît toujours : « ce n est pas là M°^® de Warens » et ne devînt de plus en plus amoureux de M"'^ de Warens. M™' de Warens était le nom de sa jeunesse. Et de là le portrait des Confessions écrites à lage où les hommes d'imagination, lassés de l'avenir, rejettent leur imagination sur le passé. — Et encore le vrai panégyrique de M"^® de Warens et le suprême hommage à elle rendu est cette dixième Promenade des Rêveries d'un promeneur solitaire : « Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec de Warens. Elle avait

vingt-huit ans alors [vingt-neuf], étant née avec le siècle. Je n'en avais pas encore dix-sept et mon tempérament naissant, mais que j'ignorais encore, donnait une nouvelle chaleur à un cœur naturellement plein de vie. S'il n'était pas étonnant qu'elle conçût de la bienveillance pour un jeune homme vif, doux et modeste, d'une figure assez agréable, il l'était encore moins qu'une femme charmante, pleine d'esprit et de grâce, m'inspirât, avec la reconnaissance, des sentiments plus tendres, que je n'en distinguais pas. Mais ce qui est moins ordinaire est que ce premier sentiment décida de moi pour toute ma vie et produisit par un enchaînement

inévitable le destin du reste de mes jours. Mon âme, dont les organes n'avaient pas développé les plus précieuses facultés, n'avait encore aucune forme déterminée. Elle attendait dans une sorte d'impatience le moment qui devait la lui donner, et ce moment, accéléré par cette rencontre, ne vint pourtant pas si tôt, et dans la simplicité de mœurs que l'éducation m'avait donnée, je vis longtemps prolonger pour moi cet état délicieux, mais rapide, où l amour et linnocence habitent le même cœur. Elle m'avait éloigné. Tout me rappelait à elle. Il y fallut revenir. Ce retour fixa ma destinée, et longtemps encore avant de la posséder je ne vivais plus qu'en elle et pour elle. Ah ! si j'avais suffi à son cœur comme il sufiisait au mien I Quels paisibles et délicieux jours nous eussions passés ensemble ! Nous en avons passé de tels ; mais quils ont été courts et rapides et quel destin les a suivis ! Il n'y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement sans mélange et sans obstacle et où je puis véritablement dire avoir vécu. Je puis dire à peu près comme ce préfet du prétoire, qui, disgracié sous Vespasien, s'en alla finir paisiblement ses jours à la campagne : « J'ai passé soixante et dix ans sur la terre

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et j'en ai vécu sept ^. » Sans ce court mais précieux espace, je serais peut-être resté indécis sur moi ; car tout le reste de ma vie, facile et sans résistance, j'ai été tellement agité, ballotté, troublé, par les passions d'autrui, que, presque passif dans ma vie aussi orageuse, j'aurais peine à démêler ce qu'il y a du mien dans ma propre conduite, tant la dure nécessité n'a cessé de s'appesantir sur moi. Mais, durant ce petit nombre d'années, aimé d'une femme pleine de complaisance et de douceur, je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être, et, par l'emploi que je fis de mes loisirs, aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme, encore simple et neuve, la forme qui lui convenait davantage et qu'elle a gardée toujours. Le goût de la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentiments expressifs et tendres faits pour être son aliment. Le tumulte et le bruit les resserrent et les étouffent;

1 . Si Rousseau prend littéralement pour lui ce chiffre sept, il compte de 1732 à 1739, de son retour de Turin à son retour de Montpellier, de son installation chez M™® de Warens à l'installation de Wintzenried ; et par conséquent il exclut presque les Charmettes. Mais il n'est pas probable qu il s'applique exactement à lui-même ce chijBPre sept.

le calme et la paix les animent et les exaltent. J*ai besoin de me recueillir pour aimer. J'engageai maman à vivre à la campagne ^ Une maison isolée, au penchant dun vallon, fut notre asile, et c'est là que dans l'espace de quatre ou cinq ans ^ j'ai joui d'un siècle de vie et d'un bonheur pur et plein qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d'affreux. J'avais besoin d'une amie selon mon cœur ; je la possédais. J'avais désiré la campagne, je l'avais obtenue ; je ne pouvais souffrir l'assujettissement ; j'étais parfaitement libre et mieux que libre ; car, assujetti par mes seuls attachements, je ne faisais que ce que je voulais faire. Tout mon temps était rempli par des soins affectueux ou par des occupations champêtres . Je ne désirais rien que la continuation d'un état si doux ; ma seule crainte était qu'il ne durât pas longtemps, et cette crainte, née de la gène de notre situation, n'était pas sans fondement. Dès lors je songeais à me don-

1. Alors il n'exclut pas les Charmettes et dés lors cela fait dix ap^y ou, en défalquant le séjour à Lyon chez M. MaDay, neuf ans.

2. Quatre au plus ; en défalquant Tannée passée à Lyon chez M . de Malby, trois au plus .

MADAME DE WARENS

ner en même temps des diversions sur cette inquiétude et des ressources pour en prévenir l'effet. Je pensai qu'une provision de talents était la plus sûre ressource contre la misère et je résolus d'employer mes loisirs à me mettre en état, s'il était possible, de rendre un jour à la meilleure des femmes l'assistance que j'en avais reçue... »

Cet écrit, interrompu, on peut le dire, presque littéralement, par la mort, est du 12 avril 1778. La dernière pensée de Jean-Jacques Rousseau a été pour les Charmettes et pour M"^® de Warens. Lentement, parmi les misères de la vie et à cause de ces misères, parmi les déboires et à cause d'eux, parmi les amitiés trompeuses, infidèles ou fragiles et à cause d'elles, l'amour de jeunesse qui n'avait pas été le premier et qui n'avait pas été très vif et qui n'avait guère été qu'une complaisance à se laisser aimer et une demi-indifférence à se laisser tromper, était devenu un très grand amour rétrospectif et posthume, un très grand amour, c'est-à-dire l'entretien quotidien de l'âme et la fièvre de l'imagination et l'enchantement de la sensibilité. M"^^ de Warens fut adorée de Rousseau transfuge, et il n'y eut pas d'abandon plus amoureux que celui que Rousseau fit de M""® de Warens. C'est chose fréquente. Il paraît que

36 LES AMIES DE JEAN-JACQUfô ROUSSEAU

certains sentent d'avance ces surprises et ces revirements du cœur et disent : « Je me connais : comme j'aimerai cette femme quand je l'aurai quittée ! »

MADAME DE LARNAGE

L'épisode de M""' de Larnage peut paraître insignifiant et n'est en soi qu'une aventure de voyage. Il a pour moi une importance assez grande, parce que M'"^ de Larnage fut celle qui dévirginisa réellement Rousseau, la première et la seule qui lui fit connaître le plaisir qu'une femme peut donner à un homme ; et ceci est une chose très considérable dans la vie d'un voluptueux et d'un sentimental.

Rousseau se croyant malade. Tétant un peu, poussé du reste du côté de Montpellier par ]\/[me Warens, qui voulait qu'il essayât des études de médecine, en 1737, à l'âge de vingt-cinq ans, partit pour Montpellier. A Moirans il rencontra une dame de trente-cinq ans qui voyageait en compagnie d'un vieux gentilhomme de ses amis. C'était M"'^ de Larnage, c'était M. de Torignan, M. deTorignan n'allant que jusqu'à quelque endroit proche de Montélimar, M""^ de Larnage allant jusqu'à Saint-Andéol, près le pont Saint-Esprit. M""^ de Larnage, ne songeant sans

doute d'abord qu'à animer et égayer son voyage, « entreprit » Jean-Jacques. Elle lui demandait des nouvelles de sa santé, s'informait de la manière dont il avait passé la nuit, et il arriva un matin à Rousseau de dire qu'il ne savait pas. Cette distraction, cet embarras, cette timidité, piquèrent la dame. Une de ses compagnes de route lui dit un jour : « Il n'a pas de monde, mais il est aimable. » Ce fut l'avis de M"^® de Larnage, qui poussa sa pointe. Rousseau, comme il fit plus tard, par honte puérile de ce qu'il était, se donna pour ce qu'il n'était pas et prit le personnage d'un jeune Anglais de distinction, ce qui, du reste^ n'eut aucune suite. A la messe, à Saint-Marcellin, il se tint trop bien et donna à M""® de Larnage l'idée qu'il était dévot, ce qui, croit-il, lui fit du tort, mais ce qui, au contraire, comme on le voit par son récit même, poussa M'"'' de Larnage à lui faire beaucoup plus d'avances, étant supposé qu'elles étaient nécessaires. Elle lui en fit de telles que Rousseau, très habitué aux avances des femmes, mais inhabitué aux impromptus, crut qu'on se moquait de lui. Une fois cette idée dans son esprit, l'imagination du complot s'y forma vite. Il se figura que le vieux cavalier servant de M™^ de Larnage s'entendait avec elle pour le mystifier. Dès lors il bouda et devint stupide.

MADAME DE LARNAGE

M"® de Larnage vil parfaitement qu'il ne serait pris que de force et agit en conséquence de cette conviction. M™^ de Larnage était très agréable. « Tout au contraire des autres femmes, dit Rousseau, avec une inexpérience qui le fait aimer, ce qu'elle avait de moins frais était son visage. » Rousseau fut extrêmement heureux et même se crut aimé, sur quoi je voudrais bien savoir à quoi il le put croire, la raison qu'il en donne étant très faible. Tant y a qu'il fut très pris, devint un autre homme, répondit spirituellement aux plaisanteries, du reste de bonne compagnie, du marquis, le vit les quitter, d'ailleurs sans regret, et s'attarda trois jours à Montélimar avec M°*® de Larnage en pleine joie juvénile.

Rousseau compare ses amours avec cette dame à ceux qu'il eut avec M™® de Warens et à ceux qu'il eut avec M""^ d'Houdetot. Avec ]y[me d'Houdetot il connut « l'amour vrai », c'està-dire celui « qui tourne la tête » et qui « fait qu'on ne sait pas jouir ». Avec M™® de Warens, « son plaisir était toujours mêlé de tristesse » et il ressentait moins le bonheur de la posséder que le remords de l'avilir. Avec M""® de Larnage c'était (( une sensualité brûlante » dans les embrassements et une « douce intimité dans les entretiens ». Autrement dit et moins bien,

mais pour être peut-être encore plus clair, avec ]y|me (î'Houdetot il devait avoir l'amour-passion, qu'il n*avait jamais eu; avec M^^ de Warens il avait eu un peu d'amour sensuel traversé et contrarié par les souvenirs d'une affection sans désir, et c'était un commerce sensuel venu trop tard ; avec M^^ de Larnage il avait un pur amour sensuel, relevé cependant par l'agrément d'une conversation jolie et tendre et caressé par le sentiment de gratitude envers quelqu'un qu'on sent qui vous désire autant au moins qu'on le désire soi-même ; et, bref, c'était l'amour sensuel complet entre personnes qui savent causer d'amour.

Jamais Jean-Jacques Rousseau ne retrouva cela et il en rêva toujours. Jamais il ne le retrouva : « Je puis dire que je dois à M""^ de Larnage de ne pas mourir sans connaître le plaisir. » Et il en rêva toujours ; car je doute peu qu'il n'ait reporté sur M"'^ de Warens, pour l'aimer autant qu'il la aimée après l'avoir quittée, quelque chose du souvenir des révélations de M"^^ de Larnage . Quant à celle-ci, elle avait commencé par ne vouloir que d'un divertissement et elle avait, ce semble, fini par éprouver un peu d'amour. Car en quittant Rousseau, non seulement elle lui offrit de l'argent, ce qui est simplement dans les usages du

MADAME DE LARNAGE

temps; mais elle lui fit promettre de venir la voir à Saint-Andéol, dans sa famille, très grande imprudence et qui suppose quelque chose au moins qui n'est pas très éloigné de Famour. Une femme qui n'eût pas aimé se serait séparée en assurant que dans son pays c'était impossible et en exprimant le souhait de se revoir quelque part.

Rousseau correspondit un peu avec M""^ de Larnage, étant à Montpellier. Au retour, divers motifs le détournèrent de s'y arrêter : la crainte de devenir amoureux de la fille de M^^ de Larnage, âgée de quinze ans, et cette appréhension, s'agissant d'une fille qu'il n'avait jamais vue, est assez bouffonne et n'est qu'un prétexte ; la crainte, plus justifiée, de n'être pas bien voulu par la famille de M"''' de Larnage ; la crainte très raisonnable de ne pouvoir soutenir son rôle de jeune Anglais et d'être couvert de confusion ; l'affection enfin pour M"^^ de Warens, et je l'en crois, d'autant plus qu'à certaines lettres de celle-ci il avait compris qu'à Chambéry il y avait du nouveau et qu'il devait être impatient de savoir ce qu'il en était et de mesurer la gravité du cas. Il jugea du reste que son abstention était héroïque et qu'il venait de passer homme de Plutarque. Il semble que jamais, depuis, il n'y eut la moindre correspondance

entre Jean-Jacques et M"^^ de Larnage. Elle fut sans doute blessée d'avoir été oubliée au retour, cessa d'écrire, puis oublia. Elle ne fut pas oubliée, comme les Confessions nous rapprennent. Je souhaite pour elle qu'elle ait pu les lire.

Je crois que ses rapides amours eurent quelques conséquences dans la vie de Jean- Jacques Rousseau. D'une part il eut la notion de l'amour sensuel qu'il n'avait pas eue jusqu'alors. D'autre part il prit le goût de la femme, de la « femme de trente ans », alors qu'il est très certain qu'il n'avait jamais eu jusqu'alors que celui de la jeune fille, M""^ de Warens lui plaisant comme amie et sœur aînée, et, en vérité, lui répugnant comme maîtresse. D'autre part enfin, comme il s'était habitué à l'idée d'être entretenu, il s'habitua à celle d'être provoqué par la femme, et non plus l'une que l'autre ne le quitta guère. De là, jusqu'à sa cinquantième année, son amour pour toutes les femmes de trente à quarante ans, d'un certain rang social et, due à son souvenir de Valence autant qu'à sa timidité naturelle, la coutume de ne point pousser sa pointe mais d'attendre qu'on la poussât et de s'y attendre et de se retirer et de bouder, ce qui dans la vallée du Rhône lui avait si bien réussi. Il ne comprenait pas Fengage-

MADAME DE LARNAGE

ment en amour sans un peu de résistance de la part de l'homme. Qu'on ne me fasse point dire que M"^® de Larnage ait beaucoup modifié le caractère de Rousseau ; je veux dire seulement que Rousseau, de par son caractère inné, eût été dans la vie à très peu près ce qu'il a été ; mais que son aventure avec M""^ de Larnage a pu donner un tour particulier aux manifestations naturelles de son caractère. Et il reste encore que ce n'est pas une anecdote négligeable que la seule de sa vie (avec la journée de Thônes) que Jean- Jacques Rousseau s'est rappelée plus tard avec un pur ravissement et sans un regret ni un remords.

MADAME DUPIN

M^'^ Dupin était, comme on sait, fille de Samuel Bernard. M. Diipin, fermier général, Favait épousée en secondes noces, alors qu'il était père d'un grand garçon, Dupin de Francueil, lequel fut le premier amant de M""^ d'Epinay. Rousseau, presque dès son arrivée à Paris, lui porta son projet de nouvelle notation musicale. M"'*' Dupin était comme à Taffût des réputations faites, des réputations naissantes et des réputations à naître ; « elle aimait à voir tous les gens qui jetaient de Féclat, grands, gens de lettres, belles femmes. » Elle accueillait très bien le livre et l'auteur. Elle était à sa toilette, « les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé. » Elle avait à cette époque un peu plus de trente ans. Sa vue troubla infiniment Rousseau. M"*® Dupin ne s'aperçut pas de cette émotion, croit le naïf Rousseau. Elle la remarqua certainement, s'intéressa au jeune musicien et le pria de venir dîner de temps en temps. Rousseau y alla trois fois par semaine.

MADAME DUPIN

brûlant de faire une déclaration à la dame et, bien entendu, ne pouvant prendre sur lui de s'y , décider. En conséquence, assez sot encore pour écrire dans un genre d'affaires où il n'y a même pas besoin de parler et où, si l'on sent le besoin d'écriture ou de paroles, c'est le signe qu'il n'y a rien à faire du tout, il écrivit. On garda sa lettre trois jours^, on la rendit avec quelques mots glacés qui étaient de trop, et le silence suffisait ; ou qui étaient dictés par la bienveillance, et le silence eût été plus dur; et Rousseau se crut abîmé.

Il ne Tétait point ; on ne tenait qu'à le remettre à sa place ; on le pria, par l'intermédiaire de Francueil, de rendre ses absences plus prolongées, et du reste on lui demanda un peu plus tard de faire l'intérim d'un préceptorat auprès du jeune fils de M'^^ Dupin.

La fréquentation de Rousseau chez M""^ Dupin fut interrompue par le séjour de Rousseau à Venise. A son retour, mal accueilli dans les maisons où Ton s'était remué pour lui procurer cet emploi, il parait l'avoir été très bien chez les Dupin et particulièrement chez Francueil, qui lui donna une place de caissier dans le bureau des fermiers généraux. En 1747 on l'emmena à Chenonceaux, possédéalors parM. Dupin, et il y mena une vie charmante de villégiature

dont il se souvient vingt-cinq ans ou vingt-six ans après avec une vive émotion. C'est là qu'il connut M^^ iTEpinay, toute jeune alors et toute charmante. Je ne vois pas que les années suivantes et à partir du moment où il donna sa démission de caissier, il ait beaucoup fréquenté chez les Dupin. Dix ans plus tard, quand il se brouilla avec M™® d'Epinay après avoir été son protégé, il se plaignit à Dupin de Francueil de ce que celui-ci l'avait jugé sévèrement et avait dit du mal de lui dans le monde. Francueil lui répondit, 1758 : « Vous me mettez fort à l'aise, mon cher Rousseau, pour vous parler de vos torts visà-vis de M""® d'Epinay. Je n'ai point été prévenu ni par elle ni par personne ; j'étais à Chenonceaux quand elle est partie pour Genève. C'est une lettre de vous à M. Grimm qui a couru Paris et que M. d'Epinay m'a montrée [qui m'a appris les choses]. Je fus révolté en lisant que vous saviez très mauvais gré à M^® dEpinay de ne pas vous tenir compte des frais des indigestions que vous aviez prises chez elle. Ce n'est pas ainsi que l'on parle de quelqu'un à qui l'on a été dans le cas d'avoir des obligations. J'ai vu M""^ d'Epinay, de bien bonne foi, enchantée de vous être utile. Je ne sais pas un mot de vos autres torts envers elle, ni des siens envers vous, ni de ce qui a pu y donner lieu. J'ai dit

MADAME DUPIN

mon avis sur la phrase de Findigestion et je n'ai parlé que de celle-là, tout en vous plaignant d'avoir perdu une maison faite et arrangée pour vous et vous voyant obligé d'aller tout seul et mal à votre aise dans une vilaine bicoque de Montmorency. J'ai plus jeté la faute sur la chaleur de votre tête et votre façon souvent extraordinaire de voir et de juger les objets que sur votre cœur que je crois toujours le même. Voilà mes sentiments à votre égard. Je vous remercie de me rendre votre amitié Vous n'avez jamais perdu la mienne ; mais, n'ayant point entendu parler de vous dans toute cette aventure et étant persuadé que vous ne doutiez pas que je dusse être instruit soit par M™® ou M. d'Epinay, soit même par le public, j 'ai gardé avec vous le même silence que vous avez gardé avec moi. Je ne demande pas mieux que d'en sortir et je vous en donne des preuves en vous répondant sur-le-champ. . . Ceux qui vous ont parlé de ma santé et de ma manière de me conduire sont d'aussi mauvaise foi et aussi mal instruits que ceux qui vous ont assuré que j'avais tenu de mauvais propos sur vous. Je n'en ai parlé qu'une fois en citant la phrase de votre lettre qui m'a tant choqué et je n'en ai pas parlé depuis, pas même à M"'^ d'Epinay ni à M. d'Epinay... Adieu, mon cher Rousseau, soyez

assuré que je n'ai nulle rancune contre vous et que je ne sais pas même un mot de votre histoire avec M™^ d'Epinay. Si vous voulez nous en parlerons samedi et ce sera pour la première fois. Je serai charmé d'apprendre que vous avez dit et fait dans cette occasion tout ce qu'un homnie raisonnable aurait pu dire et faire ».

On voit par cette lettre qu'en 1758 les Dupin et Rousseau se voyaient peu ; qu'ils avaient gardé un bon souvenir de son cœur et qu'ils le tenaient pour un homme qui était capable de ne pas être très raisonnable. Il me paraît certain que Rousseau, à partir de cette époque, n'a plus eu aucun rapport avec les Dupin, que du reste depuis son départ de Paris il voyait très peu. — Dupin n'a pas eu d'influence sur la vie de Jean- Jacques Rousseau. Il reste à cette belle-bisaïeule de George Sand l'honneur d avoir la première, ou presque la première, à Paris, bien accueilli, favorisé et protégé le père spirituel de George Sand .

MADAME DEPINAY.

]^me d'Epînay, née Tardieu Desclavelles, fille d'un brigadier d'infanterie, avait épousé à dix-neuf ans son cousin d'Epinay, fils d'un fermier général qui devint fermier général luimême. Très peu d'années après son mariage, elle avait eu pour amant Francueil, fils de Claude Dupin et grand ami de Rousseau. Elle connut Rousseau peut-être à Paris avant 1752, à coup sûr à Chenonceaux, au cours de la villégiature où fut convié Rousseau en 1752. Elle eut pour lui beaucoup de bienveillance. Elle en avait pour tous les hommes de lettres, excepté pour Duclos, qui la blessa par son cynisme. C'était une femme très maigre, brune, sèche, agile et remuante, qui causait bien, qui aimait écouter 4es conversations, qui se piquait de littérature, de philosophie et de savoir écrire, nullement méchante, assez bonne même et longanime, extrêmement vindicative quand elle avait été blessée à fond et quand du reste, des amis à elle, ayant part dans la vengeance à exercer, Yy excitaient.

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