c Vous me témoignez un ardent amour
4. M. Ch. Livet a retrouvé ce petit pastiche, dont M. Rœderer regrettait la disparition, et l'a publié à la suite du dictionnaire de Somaize.
« faire voir que Ton a longtemps balancé à faire une « chose , qu'il est monté des incertitudes à la gorge. « Dites-moy tm peu, il y a-t-il aucun sens à cela, non « plus que de dire qu'une femme a des absences de t raison, pour dire qu'elle est jeune ? Et dites-moy enfin, « s'il y a rien de plus extravagant que d'appeler des « traîtres un paravent, le miroir un peintre de la dcr- « nière fidélité, une porte la fidelle gardienne. Si par « hasard un jaloux qui auroit fermé la porte sur sa « femme et en auroit la clef étoit trompé par im galand « qui en auroit une fausse clef, venant à savoir la chose, « pourroit-on encore appeler la porte la fidelle gar- « dienneî »
Mais à côté de ces travers incontestables, quelles traces nombreuses, je dirai même heureuses, les précieuses n'ont-elles pas laissées dans notre langage ordinaire! Combien n ont- elles pas enrichi notre dictionnaire! Le mot d'obscénité si décrié par Molière est aujourd'hui d'un usage vulgaire : il en est de même de Vurbanité^ timidement produit par Balzac pour quaUfier l'éducation romaine, comme ïatiicisme désignait l'éducation grecque, et qui est parfaitement adopté maintenant. C'est mademoiselle de Scudéry qui nous a fait connaître « un esprit plein d'expédients, le rire « d'intelligence, un ameublement bien entendu » et Tanatomie du cœur. » C'est la marquise de Mauhy qui nous recommande de ne pas nous « encanailler; » nous devons à la marquise de la Grenouillère les
cheveux « d'un blond hardi , » à Balzac encore, « la « sécheresse d'une conversation » et « la solitude de livres; à M. Leclerc, « une compréhension difficile; • à Perrot d'Ablancourt, « une humeur communfcâtive; » à Saint-Amant, cette formule si fréquemment employée : « Le mot me manque. » Il ne sera pas, je crois, inutile de relater ici encore quelques-unes de ces phrases ou de ces expressions sur l'origine desquelles on est si peu instruit et dont on ne songe pas à reporter l'honneur à cette société, dont Cathos et Madelon n'étaient après tout que les caricatures : — t La frayeur court dans la foule ; — le front chargé d'uû sombre nuage ; — laisser mourir la conversation ; — revêtir ses pensées d'expressions nobles et vigoureuses;
— être pénétré des sentiments d'une personne; — vomir des injures, » autant de termes précieux. Ils parlaient encore la même langue ceux qui disaient : « Châtier son style ; — dépenser ime heure ; — c'est la plus naturelle des femmes; — avoir de la qualité, du bien, de l'esprit; — être brouillé avec le bon sens, avec quelqu'un; — se récrier ; — avoir le sens droit; — le tour du visage, le tour d'esprit ; — les affaires ont ime heureuse tournure; — connaître un peu son monde;
— c'est un coup sûr; — jouer à coup sûr; — savoir prendi* ses mesures ; — faire mille amitiés ; — agir sans façon ; — cela est de mon goût ; — n'entrer dans aucun détail ; — s'embarquer dans une mauvaise affaire ; — prendre le meilleur parti ; — pousser les gens
à bout; — sacrifier ses amis; — ne pas être dupe; — cela est fort; — être content de soi-même; — savoir bon gré; — briller dans la conversation ; — s'attirer de l'estime; — raffiner sur sa langue; — étudier le goût des gens ; — faire des avances ; — faire figure dans le monde, • etc. Certes , ceux qui répètent chaque jour quelques-unes de ces phrases ne soupçonnent pas leur origine, et plus d'un qui a jeté ou jette encore la pierre à cette société pourrait bien être pris en flagrant délit de préciosité. Mais en faveur de celles-là , Tusage , cet arbitre suprême entre l'innovation et la routine, a prononcé et les a fait tomber dans le domaine public.
La société précieuse a fait bien plus encore pour le langage, en établissant les règles d'une orthographe nouvelle qui vint le dégager des entraves lourdes et gênantes du vieux français, et lui donner les allures vives etalertesquilaconservées depuis ; ce changement apporté à Torthographe, et dont les conséquences ont été si importantes pour le génie de la langue, remoi^te à Tannée 1666 ou environ.
Somaize raconte que quelques précieuses, entre autres mesdames Leroy , de Saint-Loup et de la Durandière, jalouses du succès que leurs rivales obtenaient avec leurs néologismes, voulurent aussi faire une œuvre durable et résolurent avec M. Leclerc , de TAcadémie française, de réformer l'orthographe ancienne de manière à ce que l'on pût écrire comme l'on parlait ; on
décida tout d'abord qu'on enlèverait de tous les mots les lettres superflues.
C'est au XVI* siècle, sous la double influence de la Renaissance, c'est-à-dire de Vitalianisme si fort misa 3a mode parla guerre au delà des monts et par le goût pour les auteurs anciens, et de ce que Henri Estienne a appelé le courtisanisme , que s'étaient opérés ces changements nombreux et généralement fâcheux apportés à notre langue. A des articulations fortes^ à des diphthongues sonores, la Renaissance substitua la mollesse des élisions et la fade monotonie des voyelles isolées. Pour n'en donner qu'un exemple, je citerai la diphthongue oi, spéciale à notre vieux langage ; comme le dit encore Estienne, elle ennoblit les monosyllabes en même temps qu'elle les fortifie; on peut s'en rendre compte par les mots tot, foi^ roi^ moi, voix qui représentent si bien l'expression sonore de la parole. En adoptant, au contraire, ces formes mignardes et efféminées qui déshonorèrent la cour des derniers Valois, on enlevait à la langue « ses robustes et virils accents. » Quelques explications sont nécessaires à cet égard pour faire connaître ce mouvement à peu près inconnu. L'un des premiers mots sacrifiés par les gentilshommes à la mode du xvi« siècle fut toroyne, qui devint /a reine, en perdant son expression roide et en quelque sorte majestueuse; de roi, on ne put jamais faire le ré en dépit des efforts des hardis novateurs qui triomphèrent cependant du françois, malgré ses auteurs gaulois, et l'italianisèrent en francès, fran-
çais; quelques mots furent préservés de ces déguisements ; comme Ta dit un auteur spirituellement érudit, la loi échappa, parce que, à la cour, on n'en parlait pas, et la foi, parce que c'était un cri de ralliement trop connu pour qu'on pût y toucher dans ces temps de guerres civiles. C'est sur ces entrefaites, c'est-à-dire au milieu d'une véritable anarchie grammaticale, que les précieuses résolurent d'intervenir, non plus seulement pour embellir et étendre le côté spirituel et intelligent du langage , mais pour rendre plus rationnelle et plus harmonieuse la partie matérielle. Il fut donc déddéi en se conformant à la plupart des règles précédemment proposées par Malherbe, que Ton diminueraitle plus possible les mots, en enlevant les lettres répétées inutilement ou introduites inutilement aussi pour Tœil et pour Toreille. Les s, presque exclusivement mises dans les mots à la fin des premières syllabes terminées par des voyelles simples, furent absolument supprimées et remplacées par des accents circonflexes sur la même voyelle, quand elle se trouvait dans le mot, par un accent aigu quand elle se rencontrait au commencement *. C'est donc de ce moment que notre langue fut complètement débarrassée de ses dernières entraves, car ces lettres pesantes et inutiles étaient de véritables chaînes qui alourdissaient le parler et ralentissaient le récit. Cette réforme,
1. Supresme -suprême; prosne-prône ; teste - tête ; estaleétale ; escloses-écloses. On comprend que cette règle subit quelques exceptions.
~ 51 — due à la préciosité^ non pas de Thôtel de Rambouillet, niais à celle que je proposerais d'appeler la seconde prééiosité, étoûtia d'aboid et ne fit que peu de prosélytes; mais le hasard voulut que quelques hommes d'un incontestable talent, et par-dessus tous Corneille et bientôt Hacinè, adoptassent cette nouvelle grammaire, si bien faite pour seconder leur talent poétique et prêter à leurs vers cette grandeur et cette ampleur qui manquaient à leurs devanciers. Le succès de Tessai tenté par mesdames Leroy , de la Durandière et de Saint- Loup fut assuré, et il est passé à la postérité, comme il en arrive pour la plupart des grandes inventions , sans que la majorité du public connaisse seulement les noms de ces réformatrices. Je ne veux pas ici m'occuper de la qualité de ces femmes spirituelles et lettrées ; je agirai pas rechercher avec Somaize, avec d'Aubignac , aveé Segrais, avec Tabbé de Pure, à quelle classe elles appaurtiennent , si elles sont du monde ou du demim^ide du xvn« siècle ; mais je leur veux rendre cette justice méritée qu'elles ont puissamment contribué aux progrès, aux embellissements de notre langue , à son développement, à son enrichissement, et par leur eaœèfi de pruderie même, elles ont mis hors la loi quantité de mots vieillis ou indécents qui la déshonoraient. On ne se figure pas combien de mots d'une déplorable grossièreté se glissaient fréquemment dans la convewation aux plus beaux jours du xvn^ siècle : Molière et La Fontaine aimaient ces mots qui se rencontrent à
chaque page chez Montaigne et chez Habelais, et sont représentés à tort comme l'expression d*une grande naïveté. Les précieuses certainement allèrent trop loin en proscrivant même des syllabes, mais du moins cette excessive rigueur fit effacer du langage poli tous ces termes par trop gaulois^ comme on les appelle je ne sais pourquoi, et qui prêtaient à la conversation un cachet de trivialité et de bassesse regrettable : mieux vaut encore, comme madame de La Fayette, discourir chez Grourville sur les personnes qui ont le goût audessus ou au-dessous de leur esprit, et se jeter dans des subtilités où Ton n'entendait plus rien, que d'écrire ou de parler de manière à faire rougir et à donner au discours comme une odeur des lieux que fréquentait l'auteur.
On ne s'est jamais assez nettement figuré quelle révolution littéraire ce mouvement précieux a produite et devait produire ; qu'on songe donc aux résultats que ne pouvait manquer d'amener une société composée de huit cents femmes, dont quelques-\mes éminemment distinguées, et toutes lettrées et polies, et de quelques centaines d'hommes qui rivalisaient entre eux pour occuper une place honorable dans cette foule d'élite et faire bonne figure dans ces joutes savantes. Quelles nouveautés ne devait provoquer ce concours perpétuel, cette lutte morale, cette torture intellectuelle , où Ton devait placer son esprit pour en tirer quelque chose de neuf, d'original, de piquant ,
^ 53 dans une lice ouverte à tous les amours-propres, où la critique était libre et avait beau jeu, où les images les plus surprenantes , les tours les plus maniérés, les mouvements les plus tourmentés se croisaient en tous sens, où enfin, bien plus que Tamour-propre seul, Tamour régnait en maître et stimulait rudement les uns et les autres? Paris était alors une immense académie, mais une académie ouverte pour tous, maltresse absolue dans le domaine qu'elle s'était attribué et que personne ne songeait à lui dénier : quel résultat ne pouvait pas obtenir une puissance si fortement organisée et qui, de plus, venait, comme je l'ai dit au début de cette étude, pour répondre précisément au besoin de l'époque ? Quand ce mouvement social et littéraire se produisit, tout était à refaire et il était bien nécessaire au goût d'être convenablement guidé avant de s'asseoir définitivement. Au commencement de cette réforme, nul doute que des tentatives inutiles, ridicules, absurdes même quelquefois, ne se soient produites, surtout avec ces petits cénacles, qui, craignant de se laisser effacer ou devancer par leurs voisins, se hâtèrent trop bruyamment. Mais comment aurait-il pu arriver que la part des bons et des mauvais ne se fit pas promptement avec une organisation aussi libre, aussi indépendante que celle que je viens d'indiquer ? Cette conversation, mise à la mode par le xvn» siècle, devait être le mobile à Taide duquel s'effectuerait cette séparation de l'ivraie et du bon grain ; ces essais continuellement
répétés devant un auditoire choisi, surveillé par une critique libre et souvent jalouse, constituaient une vé* ritable école, une académie chargée en résumé de fixer les questions pendantes devant l'arbitrage du goût. Tout se produisit d'abord : les choses les plus fines, les plus exquises, les plus délicates, et les tournures les plus maniérées, les plus tourmentées; mais le bon sens en fit rapidement justice et repoussa cet esprit de mauvais aloi qui menaçait de se faire jour, et que Molière voulut spécialement fustiger. Au bout d'un temps par conséquent assez court, la question de la transformation du langage était à peu près tranchée, et Balzac, La Rochefoucauld, Pascal, Corneille avaient pu écrire leurs ouvrages sans craindre désormais la vieillesse pour le style ; la langue était donc fixée et la partie matérielle de cette pacifique révolution heureusement terminée. C'est à partir de cette époque que nous voyons aussi les auteurs employer un style propre et se créer des individualités littéraires , au lieu de demeurer confondus comme auparavant dans la foule. C'est à la suite du mouvement que je crois être parvenu à indiquer avec une certaine précision, quoique, je ne mêle dissimule pas, très-imparfaitement, que nous voyons les grands genres de notre littérature nettement accusés et admirablement représentés, outre ceux que je viens de nommer, par Bossuet,Hacine, Boileau, Molière, Descartes, maîtres que Ton n'a guère depuis imités qu'à de longues distances. On sentit le besoin
d'élaguer de son style tout ce qui ne rentrait pas immédiatement dans le sujet gu^on se proposait de traiter, et de se conformer en quelque sorte à ce même objet; les illustres écrivains que je viens de citer, demeurèrent chacun dans leur spécialité, ou bien, quand Tun d'eux, comme Molière, alliait deux rôles bien divers l'un à Vautre, celui du penseur et celui du joyeux comique, il ne laissait pas s'établir de confusion entre eux et demeurait lui-même dans chacun.
Mais restait encore la question du goût, le polissement des dernières aspérités , remploi des locutions, le ton, ce je ne sais quoi enfin qui répand dans la conversation un charme indéfinissable en lui imprimant le cachet qu elle doit précisément avoir ; c'est là que Ton doit encore reconnaître l'influence des précieuses dans la littérature, comme nous venons de le faire pour les relations sociales et le langage, et c'est effectivement le complément de l'œuvre de réforme tentée par la marquise de Rambouillet, réforme nécessaire, puisqu'elle s'opéra après elle, malgré les maladroites exagérations de ses disciples. Le style épistolaire, comme la conversation dont il n'est du reste qu'une variété, est pareillement né de la préciosité, et n'est pas, à mes yeux, un des moindres mérites de cette société élégante qui sut porter dans tous les genres auxquels elle toucha sa politesse et son honnêteté. Voiture et madame de Sévigné sont les deux épistolaires qui représentent à la foule cet art gracieux et délicat ; mais que ne cite-t-on éga-
lement Montausier, Vardes, Arnaud, Nicole, l'abbé de Sévigny, le maréchal d'Albret, et après la belle châtelaine des Rochers, mademoiselle de Vertus, madame de Guise abbesse de Montmartre , mesdames de Sablé, de Longueville, de Maure, de Bregy, de La Fayette. Je m'arrête , car nous allons les retrouver tout à Theure. On est étonné quand on feuillette quelques-uns des recueils manuscrits enfouis dans nos bibliothèques, de voir avec quelle élégance nombre de gens écrivaient alors. Je ne parle pas des quelques célébrités que je viens de citer, mais bien de cette foule d'inconnus qui savaient tourner une lettre de manière à la rendre agréable à lire à deux cents .ans de distance, et même quand nous ignorons souvent les choses auxquelles il est fait allusion.
LES PRÉCIEUSES El! LEURS SALONS
Parmi les nombreuses maisons ouvertes à la suite de la fermeture de Thôtel de Rambouillet S la plupart n'obtinrent que partiellement les faveurs du public et bien peu parvinrent à occuper un rang important ; tels
1. D'après Somaize» voici quel était le nombre des maisons précieuses notables ouvertes en 1660, au moment de ce que j'appellerai l'apogée de ce mouvement : mademoiselle de Scudéry, madame Arragonais, mesdemoiselles Bocquet, madame deBregy, madame de Choisy, mademoiselle Colletet, madame de Fiesque, qui comptait parmi ses habitués le prince de Condé et le duc d'Enghien; madame d'Aligre, madame de Bouchavannes, ma-
furent cependant les salons de la maréchale d'Albret et de la duchesse de Richelieu : c'est dans le premier que se fit connaître madame Scarron , et madame de Sévigné s'y faisait également remarquer. « M. et madame m de Richelieu, dit madame de Gaylus, rassembloient € chez eux aussi tout ce qu'il y avoit de meilleur à Paris « en hommes et en femmes ; et c^étoient à peu près les « mêmes gens, excepté que l'abbé Testu, intime ami de « madame de Richelieu , dominoit à son hôtel et s'en « croyoit le Voiture*. » Mademoiselle de Montpensier tenait pareillement un cercle important, et le docte Huet, évêque d'Avranches , n'hésite pas à la comparer à Mécène : c'est même à elle que revient l'honneur d'avoir le plus intactement conservé les anciens us et coutumes de la vraie société précieuse. Sa petite cour fut un centre de bel esprit et créa un certain goût httéraire qui se peint dans sa galerie de portraits, les Divertissements de la princesse Aurélie, dans la Belation de Vile imaginaire et dans l'histoire de la Princesse de Paphlagonie, passe-temps de sa disgrâce de la fin de la Fronde et produits de sa plume fantaisiste et de l'esprit de sa société dans les années qui suivirent. On retrouve autour de Mademoiselle les femmes les plus distin-
demoiselle deISullj, madame de La Fajette, madame de Saint- Martin, « l'une des précieuses les plus ridicules, » au dire de Somaize; madame Paget, madame de Maure, madame de La Garde, madame de Suze, madame de Villaines, madame de la Calprenède. Il ne faut pas oublier le salon de Ninon. 1. Souvenirs de la comtesse de CayhtSf p. 140.
. guées de ce temps : la marquise de Sablé, la comtesse de Maure, la duchesse de Longueville et bien d'autres* Segrais , « espèce de savant tourné sur le bel esprit, • dit Mademoiselle, était Tâme de cette société, qull dirigeait et où il entretenait le goût d'une littérature qui n'était que le reflet ou la continuation des romang de mademoiselle de Scudéry, mais avec un goût plus sûr et plus épuré. On sait que ce fut dans ce salon que Ton tenta pour la première fois les portraits littéraires, ancêtres immédiats des caractères *. Ce goût se développa rapidement sous la double impulsion de la marquise de Sablé et du duc de La Rochefoucauld, qui s'éprirent singulièrement de ce genre nouveau; ces portraits se multiplièrent à l'infini, et cet excès encore conduisit au ridicule ; il ne tarda pas à courir une pièce de vers trèscurieuse, intitulée : Remontrances des peintres aux pri' cieuses, dans laquelle ces artistes exprimaient aux précieuses le chagrin que leur causaient des portraitSi qui les exposaient, eux, à un abandon complet et à la misère. Ils les suppliaient ironiquement de « les avoir à mercy et de leur être pitoyables *. » Bientôt trois salons vinrent encore donner aux amis du bel esprit et de la littérature l'occasion de se réunir et de causer, ce qu'on savait si bien faire alors : celui de La Rochefoucauld , qui, malade souvent de la goutte, attirait chez lui ceux
1. Nous avons publié une nouvelle édition de la Golme de portraiiSf avec un certain nombre d'inédits. (Didier, 1869.)
2. Nous l'avons publiée dans la. Revue universelle des airts» (Novembre 1860.)
qu'il ne pouvait plus î^Uer visiter * ; ceux de madame de liongueville et de madame de La Fayette, «i la femm^ de « France, dit Despréaux , qui écrivoit le mieux et avoit le f plus d'esprit. » Cette dernière recueillit plus tard le bpn Segi^ais, quand Mademoiselle Teût renvoyé pour le punir d'avoir blâmé son amour pour le duc de Lauzun, et compta bientôt parmi ses plus exacts habitués La Rochefoucauld qui fut son ami inséparable, Hviet et madame de Se vigne qui data tant de lettres de ce( hôtel. Jusqu'à ce moment, la société précieuse n'a.vait pas ^ncpra eu de rivale officielle ; les amis de l'ancienne licence multipliaient bien les attaques contre elle et applaudissaient Molière qui, cependant, tout en flagel- Japt ce travers, ne sougeait pas à encourager ces tentatives rétrogrades; mais enfin il n'existait pas, à proprement parler, de société constituée pour lui disputer avec avantage le sceptre de la mode. Depuis la mort de Louis XIII , il n'y avait pas de cour , car on ne peut donner ce nom au modeste entourage de Louis XIV durs^nt la régence d'Anne d'Autriche et la tutelle de Mazafin. Il y eut donc là comme un temps d'arrêt heureusement produit en faveur delà marquise de Rambouillet, qui permit à ses disciples d'affermir assez solidement cette réforme sociale pour qu'elle pût résister aux menées qu'on allait certainement diriger contre elle. Le hasard voulut malheureusement que cet ennemi panlt
I. Voir notre Histoire de la vie du duc de La Rochefoucauld; en tète de ses œuvres inédites. (Hachette, 1863.)
précisément au moment. où la préciosité était devenue ridicule et trouvât par conséquent une tâche plus facile. Nous voyons donc Tannée 1660 modifier singulièrement . Texistence de la coterie honnête et allumer la guerre entre deux éléments jusqu'alors séparés seulement par un tacite désaccord. La cour prit par le mariage du roi une attitude tout autre que du temps où Mazarin tenait Louis XrV sous une sévère férule : nombre de gens alors désertèrent les bureaux d'esprit pour reprendre au château d'anciennes et regrettées habitudes; les plaisanteries redoublèrent et Ton fit un écho sonore aux critiques de Molière et de Somaîze. La cour cependant, et comme à son insu, avait profité de la divinité qu'elle repoussait maintenant impitoyablement ; or, si elle n'était pas précieuse dans le sens désormais admis de ce mot, elle était devenue polie , élégante , lettrée ; elle formait alors et réellement la société française et aurait seule mérité le titre de précieuse, si ce surnom avait continué comme autrefois à servir de titre d'honneur. La lutte était engagée, mais le succès n'était pas douteux ; tandis que d'un côté se trouvaient la distinction, la science et le nombre, de Tautre on ne comptait plus que quelques rares attardés, ou des esprits jaloux, désireux de demeurer en dehors du mouvement qu'ils avaient provoqué et activé , envieux du succès qu^ avaient implicitement préparé, et résolus à trouver mal tout ce qui n'était pas fait, conseillé ou prévu par eux. Ce fut bien réellement le commencement de la fausse
préciosité, partant de sa décadence, quoique, si j'osais, je sois disposé à donner le nom de préciosité à la société de la cour, à celle où brillaient cette nombreuse famille des Mancini et des Martinozzi, et toutes les grandes dames dont on trouve la mention dans les lettres de la marquise de Sévigné, Time d'elles, et tous les grands hommes dont la France littéraire a le droit de s'honorer. La grande différence, désormais, qui seule doit diviser à un point de vue sérieux ces deux sociétés, fut celle des mœurs; tandis qu'à la cour la licence prenait pied peu à peu et gagnait de proche en proche autour d'un roi qui en avait fait comme un des côtés de sa vie, chez les précieuses, la rigidité, la pruderie étaient de plus en plus honorées et soigneusement gardées.
L'avènement delà galanterie constitue une des phases sociales les plus importantes du xvn* siècle et fut une réaction contre le rôle pris par les femmes à cette épo- , que, après im trop long délaissement ; leur honnêteté devint bientôt un embarras pour ime brillante carrière et im ridicule aux yeux de la foule des courtisans. Connue sous Henri IV, les mœurs se relâchaient, parce que le roi en donnait l'exemple et que chacun 'croyait faire acte de fidèle sujet en l'imitant et en satisTaisant ainsi sur un spécieux prétexte ses propres passions. En même temps les goûts futiles reprenaient le dessus : on négligeait à la cour l'étude des choses sérieuses aussi bien que de la bonne littérature; on désapprenait la conversation, on perdait cette éducation si péniblement
ébauchée par la marquise de Rambouillet. Madame de Sôvigné |)ouvait se plaindre de la mauvaise tenue des jeimes gens de son temps, et le jour n'était pas loin où M. de Coulânges devait dire :
Je trouve que les jeunes gens Aujourd'hui prennent trop leurs aises : Chez les dames du bon vieux temps Prenoient-ils les meilleures chaises?
En Yoyoit-on de renversés, Les jambes, les genoux croisés?
On courait en foule applaudir les comédies de MoliëiSt parce qu'elles résumaient les rancunes de cette portioii de la société, qui, à ce prix, oubliait les traits directement décochés contre elle à Tombre de ce drapeîau c « On se moquait à la cour, dit encorie madame de « Gaylus dans ses Souvenirs^ de ces sociétés de gens « oisifs, uniquement occupés à développer un sentie • ment et à juger un ouvrage d'esprit. Madame de « Montespan elle-même * , malgré le plaisir qu'elle avoit « trouvé autrefois dans ces conversations, les totuna « après en ridicule pour divertir le roi. •
A Tépoque où nous sommes arrivés, c'est->à-diitt vers 1675, au moment où le duc de Montausier pressait la marquise de Sablé de venir occuper l'hôtel de Ram^ bouillet, sans doute avec la pensée qu'elle rouvrirait le femeux cabinet, on comptait quelques nouveaux salons,
1. Madame de Montespan avait fréquenté assidûment l'hôtel d'Albret, et c'est là qu'elle se lia avec la veuve de Scarron»
Bialgré Tôpposition croissante de la cour : on s assem* blait et on causait chez madame Gornuel , femme d'un trésorier de l'extraordinaire des guerres , et , jusqu'à sa mort, arrivée en 1694, Chaulieu nous dit que
L*oii vit chez elle incessamment Des plus honnêtes gens l'élite ;
chez le cardinal de Retz, où trônait madame de Sévigné; chez madame de Coulanges, chez le comte de Brancas ; surtout chez madame de La Sablière , qui portait un nom de bon augure, quoique très-roturier, Rambouillet. Ce salon tint réellement le haut bout pendant la seconde moitié du siècle dans la société parisienne, par la réunion d'esprits distingués et de savants divers que la marquise sut réunir constamment par ses attentions et conserver par ses qualités. La préciosité, en somme, résistait aux rudes attaques dont elle était l'objet et maintenait fièrement son drapeau sans rien rabattre de ses prétentions ; cette r^istance même est un succès et l'annonce d'im triomphe assuré. Les plus beaux noms de France se faisaient encore honneur d'appartenir à quelques-unes de ces coteries, et plus d'un parmi ceux qui, à Versailles ou à Marly , déclamaient contre la pruderie et la rigidité des Scarron , des La Fayette, des Sévigné, des Coulanges, des La Sablière, des Sablé, étaient trop heureux quand ils pouvaient venir en cachette offrir leurs hommages à ces spirituelles femmes chez lesquelles Tesprit s'al-
liait à la vertu. Nul doute qu'en présence des salons dont j'ai cité les noms, il ne s'en était formé d'autres où les mœurs de la cour trouvaient une honteuse complaisance ; comme à l'hôtel de Bouillon, à Thôtel de Nevers,^ l'hôtel de Soissons,dont Bussy-Rabutin s'est fait l'historien dans ses Amours des Gaules. Ces mauvais exemples devaient tôt ou tard être jugés à leur valeur par le bon sens public et ils ne nuisaient plus d'ailleurs aux cercles proprement précieux. A ce moment , en effet, on peut reprendre l'usage de ce mot dans son sens primitif ; Tessor fâcheux donné aux préceptes de l'hôtel de Rambouillet et qui avait abouti à la mVdtiplicité regrettable des centres de réunion , à l'exagération outrée des règles de la bonne éducation , au développement trop grand d'une morale réellement devenue absurde par ses propres excès, avait fait faire prompte justice de ces défauts. Moins de dix ans après la fermeture de Thôtel de Rambouillet, toutes ces coteries avaient disparu ; ces types ridicules n'existaient pins et il ne restait que quelques hôtels où se pressaient des femmes spirituelles et suffisamment instruites, des hommes élégants, distingués et savants; où la tradition des bonnes manières fut conservée , où l'éducation trouva un abri, où enfin la conversation fut entretenue et préservée de la destruction dont on la menaçait. On n'a pas bien compris ce mouvement de nos* jours, et quoique ce que je vais dire paraisse presque un blasphème ou du moins une hardiesse bien osée , je repro-
cherai à Molière d'avoir trop contribué à la réputation ridicule qui enveloppa les femmes, qui n'étaient ni galantes, ni ignorantes de son temps, réputation qui, subsistant à travers les siècles, est parvenue jusqu'à nous et entretient encore la foule assez vivement dans ce préjugé pour que l'attaquer paraisse une tentative inutile, et défendre les précieuses un paradoxe. Je laisse de côté, je le répète, la période qui s'étend de 1655 environ à 1670, et pendant laquelle réellement il y eut une émulation fâcheuse, regrettable et contre laquelle Molière a sévi avec raison et succès. Mais quand je vois ensuite le personnel de la société précieuse, je ne puis m'empêcher d'admirer ces réunions que nous ne pourrions plus imiter même de loin aujourd'hui, et je m'associerai à madame de Sévigné qui emploie désormais ce mot précieux pour désigner un objet de prix, de même qu'elle parlait, en écrivant à sa fille, de Thonnêteté et de Isi préciosité de son long veuvage* ; je parlerai de la préciosité de cette société où les femmes comprenaient au moins la vertu au lieu de ressembler à celles dont Bussy-Rabutin a dit : « La facilité de toutes ces dames « avoit rendu leurs charmes si méprisables qu'on ne « sçavoit plus ce que c'étoit que les regarder. » A cette époque, en effet, les mœurs étaient arrivées à un degré de licence qui ne peut être apprécié. Bourdaloue avait dû en parler du haut de la chaire, et le roi exiler quelques jeunes courtisans pour satisfaire Topinion publia