Lettre du 21 octobre
que. En lisant les lettres de la princesse Palatine, même le solennel Journal de Dangeau, on peut se convaincre de ces honteux désordres et du rôle humiliant de la femme dans cette société qui se vantait de ne plus être précieuse. Je veux donner une idée de la dégradation où les plus grandes dames de la cour étaient descendues, en citant ici le passage d'une lettre de madame de la Troche à madame de Grignan, passage demeuré jusqu'ici inédit, bien que la lettre à laquelle il appartient ait été publiée par M. de Monmerqué^ Madame delà Troche raconte à la fille chérie de la marquise de Sévigné les nouvelles de la cour et de la ville; elle ajoute : « Madame la maréchalle de Rochefort a donné im « soupe qui est encore fort segret, mais qui ne laissera « pas de faire du bruit, à madame de Chartres, où cs- « toient mesdames de Sforse, de Blansac et deSadnt- « Pierre ; on y but tant et tant qu'il fallut coucher la « princesse dans le lit de la maréchalle, sa fille et ma- « dame de Saint-Pierre tombèrent sous la table, d'oti « elles ne se relevèrent que pour vomir et faire d'au-
« très salletés. .*; pour madame Sforce,
« elle eut assez de raison pour envoyer querrir son « carroce et pour s'aller cacher chez elle. Madame de « Chartres est plus entêtée que jamais de madame de
1. Édition des Lettres de madame de Sévigné, de 1818. — Cet autographe appartient à madame la comtesse d'Hautpoal, né« de Castellane : il est daté du 25 novembre 1699.
2. Il 7 a là un détail sur madame de Saint-Pierre, que je ne puis reproduire.
« Blansâc. On dit que c'est à cause du chevallier de * Roye et que Monsieur, qui la trouve aussi fort à son « gré, ne peut souffrir que madame sa belle-fille soit « de son goût. Je vous parle un peu librement, ma- « dame, mais c'est à condition que vous brullerezma « lettre et que vous ne me commettrez pas. Nos di- « vines m'ont priée plusieurs fois de vous faire leurs « compliments. » J'aime inieux, cent fois mieux ces divineSi véritables sœurs des précieuses, même avec leur pruderie, letir maniérisme et tous les défauts qu'on pourra leur reprocher, que ces femmes qui ti^alnaient dans Torgie et le vice les plus beaux noms de la noblesse française. On aurait dû espérer que l'excès même des débauches amènerait une heureuse réaction, comme déjà l'excès de la préciosité avait modifié ' très-heureusement la société polie trop ardente à compléter la réforme entreprise sous son drapeau; on put l'espérer un moment, mais ce moment dura peu ; c'est quand madame de Maintenon, véritable représentante de la préciosité, triompha des résistances du inonde. Sa victoire fut celle de la société, c'est-à-dire de tout ce qui restait fidèle aux trâ;ditions de l'hôtel de Rambouillet, précieuses, illustres ou divines, comme on voudra les appeler. Madame de Maintenon eut Tinâigne honneur de faire comprendre au roi les charmes de l'intelligence, de la conversation, d'un esprit délicat et instruit, aulieu de ces amours éphémères et grossières; la société dont elle faisait partie devait donc désormais
dominer; mais, malheureusement, à cette époque le roi était vieux; la mort, en frappant coup sur coup autour de lui et décimant sa famille, l'avait éloigné de son goût pour les fêtes et les brillants divertissements ; les premiers revers avaient dû le forcer à compter avec les finances appauvries du pays, Tâge d'ailleurs avait refroidi ses allures magnifiques; la cour était devenue sévère et njuette; chacun la fuyait, comprenant qu'il ne fallait que de la patience pour attendre la venue d'une ère nouvelle, qui serait, si je puis employer ainsi ce mot, la consécration de désordres regrettés. Madame de Maintenon vint trop tard; il aurait fallu qu'elle pût régner à Versailles quand elle avait encore autour d'elle ces femmes belles, spirituelles et jeunes, qui auraient pu certainement par le double charme de leur esprit et de leur beauté opérer sur les courtisans la même révolution que les premières habituées de rhôtel de Rambouillet avaient amenée chez leurs contemporains. Mais, en 1685, Madeleine de Scudéry avait soixante-dix-huit ans, Ninon de Lenclos soixante-neuf, madame de Sévigné cinquante-neuf, madame des Houlières quarante-huit, madame de Motteville soixante-cinq; La Fontaine, Saint-Évremond, Ménage, Pellisson , avaient dépassé la soixantaine, deux d'entre eux de beaucoup; d'autres. Chapelain, Cotin, Mézerai, étaient morts depuis quelques années déjà ; ce n'était pas ce qu'il fallait pour ramener une jeunesse ardente au plaisir, folle et débauchée.
La conversion du roi opéra certainement im grand changement, et nombre de gens qui ne connaissaient d'autre règle de conduite que celle qui était suivie par le souverain, se convertirent avec lui. La société de la cour allait former cette société dévote que La Bruyère a si bien peinte en démasquant son hypocrisie ; la portion vraiment honnête allait devenir si grave et si austère qu'elle ne pouvait manquer d'effrayer et d'éloigner les esprits honnêtes aussi, mais élégants et mondains qui seuls continuaient réellement de représenter la préciosité. Ceux-ci trouvaient leur place, soit chez la marquise de Lambert, soit chez la duchesse du Maine, dont le palais de Sceaux devait remplacer celui de Chantilly, et où se réfugia le clergé de monsieur le Prince, comme on appelait les courtisans lettrés et polis qui entouraient le grand Condé ; ce furent ces deux salons qui maintinrent la tradition de la société et la léguèrent au xvin« siècle. Au moment de l'avènement de madame de Maintenon, que je considère comme le triomphe, mais le triomphe trop tardif pour être efficace, de la préciosité, il y avait donc quatre classes sociales bien distinctes : la coterie de la cour, sévère, intelligente assui*ément, mais trop prude, trop collet-monté, et à laquelle madame de Maintenon donna une direction trop austère ; la coterie que je nommerai de l'ancienne cour, de plus en plus dissolue et qui conduisit aux honteuses débauches du souper de la maréchale de Rochefort; la coterie vraiment pré-
cieuse où se retranchèrent les débris des anciens habi-^ tués des ruelles et ceux qui voulurent demeurer fidèles à ces salons où Tesprit fin et aimable s'entretint, et où la conversation demeura en honneur ; enfin, la coteiiQ^ précieuse sous les yeux du roi, débauchée hors de Versailles, coterie corrompue et qui, loin de réformer ses vices, en ajouta un encore à une liste trop longue déjà, l'hypocrisie.
J'ai dû laisser dans Tombre tout un côté de cette société que je me suis proposé d'étudier : sortie de lano^? blesse, habituée de la cour et des salons aristocratiques, la préciosité ne demeura pas cependant toujours uniquement dans ces régions privilégiées. L'esprit d'imitation, si puissant en France, ne tarda pas à s'en euir parer, et de ces hautes sphères, la préciosité se répandit bientôt dans la bourgeoisie, comme je l'ai dit plus haut; c'est vraiment là surtout que se multiplièrent les pré-^ cieuses ridicules, et c'est quand le fouet de Molière eût flagellé ces fâcheuses imitatrices, quand elles se furent presque dispersées d'elles-mêmes sous les coups redoublés de cet impitoyable satirique, que le nom qu'elle^ avaient compromis put redevenir en honneur, et qwQ Segrais put dire, pour mettre le derijie;* mot à ^élpg^ de la duchesse de Ghâtillon :
Quel seroit le brutal qui ne Taimeroit pas?
Obligeante, civile et surtout précieuse.
La préciosité ridicule se réfugia en province et y
— 7J — subsista longtemps. Un jour, j'essayerai d'étudier cette double variété de la société lettrée du xvn® siècle : la précieuse bourgeoise, telle que Furetière nous Fa dépeinte dans le Roman bourgeois^ et la précieuse provinciale, telle que mes recherches personnelles m'ont permis de me la représenter.
Mais aujourd'hui je devais, pour ne pas m'égarer, me bornera étudier la société précieuse et honnête, à son point de départ et dans son élément primitif, c'està-dire à la ville et à la cour. J'arrêterai donc ici cette étude. Il est temps d'en finir avec les précieuses et leur société. J'avais commencé avec le désir de ramener Topinion en leur faveur, sans cependant vouloir le moins du monde fronder des idées justement admises , quoique produites en partie par les exagérations d'esprits trop amis du paradoxe ou trop épris des nouveautés. Je crois avoir fait avec équité la part des unes et des autres précieuses; de celles que Molière lui-même appelle sérieuses et de celles auxquelles il a attaché le surnom à jamais célèbre de ridicules. Si j'ai réussi, je m'estimerai heureux; car j'aurai réussi à détruire un préjugé, ce qu'on ne saurait jamais considérer comme un travail inutile, et, dans tous les cas, mon étude aura servi à faire connaître des recherches récentes publiées par d'honorables érudits, investigateurs infatigables du xvne siècle.
La société précieuse, à ce titre, avait droit d'attirer leur attention, et on est encore loin d'avoir dit le der-
nier mot avec elle. Cette société a rendu de trop grands services pour qu'il en puisse être autrement; le bon grain n'y fut pas étouffé par l'ivraie ; l'Académie s'y recruta presque entièrement, Bossuet y débuta, Corneille y lut ses premiers vers, et je crois avoir suffisamment mis en relief, dans le cours de cette étude, le rôle décisif que joua la préciosité au point de vue du polissement des inœurs et de la transformation du langage.
C'est surtout par cette portée morale et intellectuelle que les précieuses exercèrent une profonde et bienfaisante influence en dirigeant les esprits vers la culture des lettres et en mettant à la mode la conversation, cette littérature parlée qui prépara toutes les autres. C'est ce que j'avais le désir de faire remarquer. Si Yj suis parvenu, et si, en même temps, j'ai pu bien faire saisir à mes lecteurs les trois époques qui divisent cette histoire , comme les deux catégories qui partagent la société précieuse, et rendre par conséquent à Tune d'elles l'estime qui lui est due, j'aurai complètement atteint mon but. C'était dans tous les cas l'introduction naturelle avant d'entrer nous-même dans le salon de la marquise de Sablé et de la voir entourée de ses nombreux, élégants et intelligents amis.