DE LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE ET DE LA SOCIÉTÉ HONNÊTE AU XVII' SIÈCLE
LE mouvement social qui a signalé le xvii« siècle et le distingue d'une manière si tranchée du siècle précédent ne* me semble pas avoir été nettement indiqué jusqu'à ce jour : il est dû, pour ainsi dire, à Tavénement des femmes dans les salons, et constitue un des épisodes les plus curieux et les plus attrayants à étudier de notre histoire moderne. Frappé des notions incomplètes qui régoaient à cet égard, et conduit par mes travaux à approfondir chaque jour davantage cette question , j'hésitais à parler d'un sujet que nos plus éminents écrivains contemporains ont successivement abordé. Cependant, devant la persistance d^un silence qui me parait regrettable, et au moment où les publications sur cette portion de Thistoire sociale du xvii* siècle se multiplient de façon à nous initier à la vie intime de nos pères, j'ai cru pouvoir vaincre ces
hésitations et présenter le résultat de mes recherches sur cette brillante et spirituelle société, qui n'avait jamais eu d'égale, et qui n'en aura peut-être jamais.
Il y a, dans la vie des peuples, des phases qui se représentent comme périodiquement, quoique sous des formes et des aspects bien divers. Après une certaine série de troubles et d'agitations, l'esprit semble vouloir se reposer et demander au travail et au calme ce qu'il n'a pu obtenir du mouvement et du bruit. Après les orageux débuts de la dynastie mérovingienne, pour ne pas sortir de notre pays, il y a une période savante et lettrée qui signale le règne de Charleuxagne; après les désordres qui accompagnèrent la chute des Garlovingiens, les inquiétudes des millénaires et lee luttes des X® et xi® siècles, il y a un moment où les moines et quelques hommes distingués remirent en honneur l'étude : la philosophie et la poésie occupèrent alors les esprits. Après la guerre plus que séculaire des Anglais et les troubles populaires du xv* siècle, la Renaissance ouvrit aux arts et à la littérature une ère nouvelle, arrêtée malheureusement dans son essor par la Réforme. Enfin, après notre grande révolution et les longues dissensions qui ont suivi le plus grand drame des temps modernes, nous ne pouvons assurément nous refuser à reconnaître aujourd'hui l'apparition d'un mouvement analogue, d'une ère de travail vers lequel se portent les esprits fatigués.
Le mouvement du xviie siècle est donc en quelque
sorte un événement naturel et qu'on pouvait prévoir. Les guerres qui avaient si tristement agité la France depuis un grand nombre d'années finissaient : Tun des plus habiles et à coup sûr le plus populaire de nos rois voyait la couronne solidement affermie sur sa tête: les longues dissensions de la Ligue avaient singulièrement él)ranlé ime société qui ©'avait eu que le temps d'être ébauchée sous le bienveillant patronage de François P'. C'est à son règne, plutôt encore qu'au temps de la reine Anne d'Autriche, qu'il faut placer l'apparition des femmes à la cour; c'est à ce moment qu'elles commencèrent à entretenir commerce entre elles, à se visiter et à recevoir des hommes. Cet usage se perpétua en se développant, malgré les événements politiques, les dissensions religieuses et les luttes civiles, et Ton est surpris souvent de découvrir au milieu des complications les plus sérieuses, le nœud de l'action dans une intrigue galante. Mais la Ligue retarda ce mouvement social, en entravant sa marche : de ces raffinements inconnus jusqu'alors et empruntés à l'Italie, de ces essais de toute sorte tentés par quelques esprits d'élite, il n'était sorti, au moment où la Réforme provoqua en France ime guerre acharnée, que ce qu'il fallait pour corrompre les mœurs, une demi-civilisation, bien inférieure assurément, dans son état incomplet, à la rude organisation des siècles précédents. Henri IV avait eu les meilleures intentions, mais le temps lui manqua, et de plus, ne sachant conserver aucun mena-
gement dans son goût bien connu pour les femmes, n oublier auprès d'elles ses plaisirs, il augmenta notablement le dérèglement des mœurs ; il fit pis encore par les encouragements tacites qu'il donnait ainsi aux désordres des gens de cour, qui croyaient être agréables au roi en multipliant de leur côté les intrigues galantes, ou trouvaient commode de les pouvoir ainsi excuser. D'ailleurs, ces hommes qui avaient passé leur vie à cheval et dans les camps, bardés de fer, exposés chaque jour aux hasards des combats, n'étaient pas tenus de se connaître en fine galanterie, et les femmes, malheureusement, ne songèrent pas d'abord à leur en rappeler les lois. C'est cependant à elles qu'il appartenait de changer ce regrettable état de choses, d'elles seules qu'il dépendait de rétablir une société polie et honnête en France, de sociabiliser les honunes. C'étaient elles au contraire qui contribuaient le plus à entretenir une licence scandaleuse, qu'elles n'avaient pas le courage de battre résolument en brèche, parce qu'elles ne savaient pas se résigner à renoncer pendant quelque temps à des hommages même encore empreints de la rudesse des camps et comme souillés de vin et de poudre.
Entre le commencement et la fin du xvn* siècle, il se produisit donc une grande réforme : c'est celle que je veux essayer de bien faire comprendre aujourd'hui, et dont deux auteurs célèbres, à des titres divers, ont indiqué les extrêmes avec trop de netteté et de préci-
sion pour que je ne leur cède pas la place. Bussy- Rabutin en blâmant l'attitude des femmes dans les dernières années du règne de Henri IV, nous dit que, « voyant qu'elles eussent langui dans l'oisiveté, si elles « n'eussent fait les avances, ou du moins si elles « avoient esté cruelles, il y en avoit beaucoup de pi- « toyables, et quelques-ifnes d'effrontées. » Soixante ans plus tard, au contrMre, voici dans quels termes le docte Huet, évêque d'Avranches, nous peint la position et le rôle des femmes, dans son Traité sv/r V origine du roman : « La politesse de notre galanterie vient, à mon « avis, de la grande liberté dans laquelle les hommes « chez nous vivent avec les femmes. Elles sont presque « recluses en Italie et en Espagne, et sont séparées par « tant d'obstacles qu'on ne peut leur parler presque « jamais, de sorte qu'on a négligé dé les cajoler agréa- « blement parce que les occasions en étoient rares.
• L'on s'applique seulement à surmonter les difficultés « de les aborder sans s'amuser aux formes ; mais en « France , les dames vivant sur leur bonne foi et n'ayant « point d'autre défense que leur vertu et leur propre « cœur, elles s'en sont fait un rempart plus fort et plus « sûr que toutes les clefs, que toutes les grilles et que « toute la vigilance des duègnes. Les hommes ont « donc été obligés d'attaquer ces remparts par les « formes, et ont employé tant de soins et d'adresse « pour les réduire, qu'ils s'en sont fait un art presque
• inconnu aux autres peuples. »
J'ai cru qu'il ne serait pas sans intérêt de rechercher les voies par lesquelles ce changement radical s'opéra dans un temps relativement très-court ; comment en un demi-siècle, de pitoyables et même dî^effrontèes qu'elles étaient pour ne pas éloigner les hommes, les femmes étaient parvenues au contraire à les attirer et les asservir en devenant réservées, prudes, sévères ; comment elles avaient compris leur véritable rôle et fait subir aux mœurs la transformation qui en fit les mœurs du plus grand siècle de notre littérature ; comment, enfin, elles devinrent et furent précieuses. C'est sous ce point de vue-que je vais essayer de les apprécier, étudiant leur double aspect social et pratique, c'est-à-dire examinant leur influence dans la société honnête et les services sérieux et durables qu'elles rendirent, notamment à notre langage.
Trois périodes divisent naturellement cette étude : Tune, qui commence avec madame de Rambouillet et s'étend jusqu'à la fermeture de son salon, époque de combats jusqu'à une victoire complète, radicale ; Tautre, qui s'ouvre avec la multiplicité des salons, des cabinets, des alcôves, des bureaux d'esprit, pour finir vers 1670, période précieuse par excellence, qui provoqua, avec raison, les railleries de Molière et les plaisanteries de Somaize, faillit compromettre le succès de l'entreprise de Catherine de Vivonne et eut à soutenir une lutte acharnée contre les attaques malveillantes de la cour; enfin, la troisième, qui est la renaissance
de la préciosité désormais*débarrassée de ses éléments parasites et ridicules, et se termine à Tavénement de madame de Maintenon, qui consacre pour ainsi dire le triomphe de la société lettrée sur la société corrompue de la cour, triomphe éphémère malheureusement, mais dont on retrouve encore les traces dans le xvni* siècle.
LES HABITUÉS DE l'hÔTEL DE RAMBOUILLET
Avant d'entrer dans Texamen de la question que je me suis proposé d'étudier, il est juste, ce me semble , de faire connaître les principaux membres de cette société aimable et célèbre , de cette pléiade de beaux esprits qui ont certes mérité la réputation à jamais assurée dont ils jouissent. La société honnête du grand siècle a d'abord soulevé les mécontentements du moment; puis elle a eu à subir la raillerie, je dirai même la persécution, et enfin, après de longues années, plus d'un siècle et demi, la réaction s'opère d'une éclatante façon et tend à reconnaître définitivement les mérites et les services, non pas des Cathos, des Madelon, des Jodelet etdesMascarille; mais des Balzac, des Sévigné, des Lafayette , des Godeau , des Voiture et de tous ces personnages dont Jes noms se présentent maintenant d'eux seuls, dès qu'on a prononcé les mots d'Hôtel de
Rambouillet, bien mieux connu de nous que la plupart de nos salons parisiens et, sans contredit, plus digne de rêtre.
On lit à peine de nos jours Balzac ^ et Ton ne songe pas que c'est à lui cependant que revient la plus grande part dans ce mouvement littéraire , dont je cherche à esquisser brièvement Thistoire. Je ne veux pas examiner ici si l'aigle de la Charente était ou non un esprit distingué : cette question a déjà été étudiée, et de manière, je crois, à le venger de l'injuste oubli dans lequel on a trop longtemps laissé son nom. Mais Balzac occupe le principal rang, par ancienneté et par mérite, dans la société précieuse, il fut l'un des amis de Catherine de Vivonne, il a le premier, à peu près, découvert les règles d'une véritable cadence j)our la prose jusque-là passablement négligée, du nombre, de l'emploi et du placement des mots , de leur sens précis ; enfin, comme l'a dit très-bien un de nos modernes historiens littéraires, il a trouvé le moyen de faire pénétrer dans l'esprit la lumière de ses idées et de plaire à l'oreille par une harmonie soutenue. Balzac a successivement abordé tous les genres de littérature , les sujets frivoles comme les sujets sérieux et philosophiques. Qu'il ne l'ait pas fait avec le succès de quelquesuns de ses contemporains, ou du moins de ceux qui l'ont suivi de bien près, je ne songe pas à le nier, parce qu'en effet dans Balzac il y avait trois causes diffé-