GLOIRE A JÉSUS, AU SAINT-SACREMENT
Ma très chere sœur,
Il y a longtemps que je désirois me donner Tlionneur de vous escrire, pour me réjouir avec vous de ce que nous avons un bon pape par la miséricorde de Dieu *. Je say la joye que vous en avez, et quoy que je me doute que la crainte la traverse, il ne faut pas, ma très chere sœur, laisser de louer Dieu; car, quoy qui puisse ariver, c'est un grand bonhœur de ce qu'il est tel que la Sainte Église en est édifiée, et que, si Dieu permet qu'il nous aflige , au moins ce sera a bonne intantion. Que s'il nous console, nostre consolation sera double de ce qu'elle viendra d'un saint pasteur.
Pourmoy, j*ai douleur quand je reçoy dubien de ceux que j apreande qui ne sont pas a Dieu comme il faut, de peur qu'ils n'en reçoy vent pas une recompance éternelle. Ce n'est pas tout ma très chère sœur, d'avoir prié Dieu qu'il nous donne un bon pape, il faut continuer à le prier qu'il le conduise dans sa terrible charge. Vous, qui savés le besoin qu'on a d'une grâce nouvelle pour toutes les actions de la chrestieneté, jugerés bien du besoin qu'en peut avoir un pape dans la conduite
1. Alexandre VII (Fabio Chigi), qui succéda à Innocent X, lequel était l'auteur de la fameuse bulle de 1653.
de rÉglise. Je vous envoyé roraison que TÉglise dict pour luy, que je vous suplie très humblement de dire et fayre dire aux bonnes personnes de chez vous, et a celles du dehors que vous pourez; et, pour cela, je vous prie d'avoir l'image en vostre chambre, afin que cela vous en face souvenir. Je ne voy rien de plus nécessère. C'est pitié : on se tue de parler aux hommes, on cause, on se tracace , et on ne parle point a Dieu. Et ce pandant c'est le principal. Il vous a fait conoistre avec sentiment le besoin que nous avions d'un bon pape. Le Saint Esprit nous dit: « Si quelqu'un a besoin de quelque chose , qu'il le demande a Dieu. » Nous l'avons demandé; il nous l'a donné. Continuons a prier afin qu'il le rende toujours meilleur et de la sorte que le doit estre un pasteur.
L'on nous a envoyé un billet que vous avés pris la peine d'envoyer chez nous , de Madame votre belle sœur, pour les étofes de Pologne; comme j'ettois preste de les envoyer, Madame de Brienne vint, à qui la Reyne en avoit parlé. Je les luy montrai et la priai de les emporter; mais elle jugea que ni en ayant que 3 piesses qui sufisoient pour fayre ce qui nous est permis par nos constitutions, d'avoir avec de l'or, ce que la Reyne de Pologne * sachant bien, n'avoit garde d'en envoyer daventage. Il seroit inutile et mal a propos de les fayre voir a la Reyne, cela estant si éloygné de ce qu'on avoit dit à Sa Majesté ! elle a jugé que le ciboire
1. Marie de Gonzague, reine de Pologne, laquelle entrete. nait une correspondance suivie avec la mère Angélique. Celleci écrivait souvent, et ses religieuses copiaient ses lettres : elle s'en plaignit vivement à sa sœur, la mère Agnès, qui dirigeait le pieux complot.
aussi, quoy que très beau pour nous et plus qu'il ne le faudroit, ne çorespondant, en fasson du mojide, à ce qu'on en avoit dit^ ne debvDit non plus estre porté. Elle nous a promis d'en rendre compte a la Reyne,mai& j'iây cru vous le debvoir aussi. J'aurois bien d'autre chose à vous dire qui ne se peuvent escrire. Il faut atehdte que Dieu nous donne le pouvoir de vous entretenir. Je vous envoyé du jus de réglisse , que nous avons fkit icy, qui me samble très bon. Je serois ravie si vbus le trouviez de même ; mais je vous suplie très humblement de ne pas jouer et de m'en dire la pure vérité ; que j'ayme mieus à mon desaventage que la plus belle dissimulation du monde. Soyez asseurée que nul aiir dé flebvre, ni d'autres maus, n'aaprochè de ce juà de ïeglisse, n'y en ayant aucun céans. Que s'il plait a Dieu nous rendre cette année aussi favorable pour la santé que les deux année dernière , cette maison perdra tbute la mauvèse réputation qu'elle a eu d'estre mal seine. Je suis toute a vous, ma très chère sœur et du fondul démon cœur. Bonjour, ma très chère.
Du 10" décembre 1655*