JACQUES ESPRIT
L'abbè Jacques Esprit, — qui ne fut jamais prêtre, malgré son titre, — eut une singulière existence et n'a pas laissé une réputation brillante, malgré la place réellement importante qu'il occupa dans la société polie de son temps. Né à Béziers le 22 octobre 1611, Jacques Esprit vint à Paris dès l'âge de dix-huit ans : il y débuta en passant quelques années à l'Oratoire pour compléter son éducation. Il fut introduit au bout de peu de temps à l'hôtel de Rambouilletparsonfrère,précepteur de l'abbé de Fiesque, et y plut par un esprit facile, vif et agréablement varié. Le chancelier Séguier le patronna hautement: il le fit entrer en 1639 à l'Académie, et obtint pour lui un brevet de conseiller d'État; mais une intrigue, à laquelle cependant il est très-probable que Esprit demeura étranger, vint lui retirer cette puissante protection. Esprit se tourna alors vers madame de Sablé, qui lui fit avoir une pension de 2,000 livres sur une abbaye, par l'influence delà duchesse de Longueville, avec laquelle il partit pour assister aux conférences de Munster.
A l'Académie, Jacques Esprit s*était fait remarquer pi^ un ^oùt prononcé pour s'occuper de toutes les affaires: iX y intriguait beaucoup, à ce que Tallemant assure, cher-^ chait à se créer dos relations utiles, parlait haut et hardi-^ ment: « Il a toujours fait le plaisant, mais quelquefois iE neTestguArc. » Au retour de Munster, après un nouYeais. séjour à rOratoiro où était son frère aîné, il s'attacha aiL prince de Conty pi^ndant un voyage de ce prince dans \m Midi, en s'effon^ant do devenir le personnage principal dm cette petite cour. I/abbo do Cosnac, dont il gênait proba^* blement les allures, en parle peu favorablement, toufc* en reconnaissant son antelligeuce vive et amusante p mais aussi il lui reproche une basse complaisance.^ « Il arriva en ce temps-là, raconte labbé de Cosnac^. une chose de rien, s'il faut ainsi dire, qui mit le com— — ble au mépris que j'avois pour lui. M. le prince d^^ Conty s'étoit mis dans la tète d'aller en masque courir le^isrues de Montpellier. Je fis pour l'en détourner tout ce que^» je pus; je lui donnai assez à connoltre que le seul plaisi^ET' d'ôtremasquéétoitde n'être pas reconnu. (Le prince étaL^fc complètement bossu.) Cependant personne ne s'y opposant que moy, il se masqua. Dès qu'il eût achevé de s'ha?"' biller. Esprit entra dans sa chambre, et l'ayant considér^^ longtemps avec uu embarras affecté, il s'approcha de moy 9 et d'un ton extrêmement fort, quoique étouffé, il me de^^ manda : — Qui est celui-là? — Je sortis de là en m'écriant : — Oh! le lâche flatteur! — On peut juger si Esprit me J^ pardonna. »
Esprit changea ensuite complètement de conduite : il rejeta bien loin le petit collet qu'il n'était d'ailleurs nullement obligé de porter, et épousa « une assez belle fille, ^ dit Tallemant. qui lui donna trois enfants. Il demeur» constamment l'ami de madame de Sablé et fut, comme oa sait, le maître de La Rochefoucauld dans l'art des maximes* J'ai raconté ailleurs les rapports existant entre Taca* démicien et le noble auteur qui écoutait docilement ses leçons et lui soumettait respectueusement ses essais ; La Rochefoucauld parle toujours d*Esprit dans ses lettre!
^▼ec Tine déférence évidente. Mais aussi il trouva en lui JLn défenseur intelligent et dévoué. M. Cousin n*liésite cnôzne pas à croire que c'est pour expliquer la doctrine de son ami qu'Esprit publia son traité de la Fausseté des vertus humadnes, ouvrage assez remarquable et dans lequel Fauteur sait demeurer lui-même, tout en se rapprochant considérablement de La Rochefoucauld *. Cet ouvrage fut évidemment fait, pour une notable partie, dans le salon de madame de Sablé : de même que La Rochefoucauld soumettait ses sentences au jugement du docte cénacle, de même Esprit lisait très-probablement les chapitres de son livre avant d'en arrêter définitivement la rédaction. Nous en retrouvons dans les portefeuilles de Valant des copies qui renferment quelques variantes et témoignent de l'intérêt qu'elles inspiraient à la marquise par le soin avec lequel son docteur-archiviste nous les a conservées. La lettre que nous publions aujourd'hui démontre surabondamment la part prise par madame de Sablé à ce travail. Jacques Esprit habita presque constamment le Midi depuis la mort du prince de Conty, arrivée en 1663; il maria deux de ses filles et fit entrer la troisième dans un couvent. Il mourut à Béziers le 6 juillet 1678. Tallemant en parle avec peu de faveur. L'abbé d'Artigny disait de lui: c II étoit de ces hommes amphibies qu'abusivement on appelle abbés, parce qu'ils portent un petit collet. Il faisoit Tempressé auprès des dames et composoit des vers de galanterie. » Chapelain est plus explicite : « Son fort est dans la théologie et il a peu de fond hors de là. Pour de l'imagination et du style , il en a beaucoup et écrit élégamment en prose et en vers françois. L'inégalité de sa vie, quoique toujours innocente, le fait connoître pour un homme de peu de tête, et n'a pas empêché qu'on ne Tait aimé à cause de sa bonté. De prédicateur, il est devenu courtisan , et de courtisan père de famille, le tout
1. M. Cousin s'attache, avec raison, à démontrer que c'est • tout à fait à tort que l'on veut voir dans les deux volumes de ce traité, imprimé en 1678, un commentaire des Maximes du duo. C'est, au contraire, un livre très-original par lui-même*
pour faire fortune, dont il avoit graiib besoin. » Outre son traité de \h Fausseté des vertus humaines, Esprit a laissé la Paraphrase de quelques psaumes, deux rondeaux galants imprimés dans le recueil de Cotin et des vers sur la paix, cités par Loret, le 29 janvier 1661.
A Bézier8,.cel9* novembre 1678»
1e croirois, madame, manquer à ce que je vous dois ai je ne vous donuois avis que j'ay envoyé vostre livre à Paris ^ Je l'apelle vostre parce que vous estes en p^urtie cause qu'il voit le jour par Taprobation que vous luy avez donnée lors môme qu'il n'estoit encore qu'informe, et par le but que je me suis proposé de vous taire voir ce qu'il y a de plus beau et de plus exquis dai^s la pliilosophie morale des platoniciens, péripatétioiens, ciré? naiques, ciniques, stoïciens et épicuriens, dont j'ay enchâssé les sentimens de la manière que j'ay cru la plus capable de vous plaire. Vous y trouverez aussy , madame, un grand nombre de réflexions de celles que vous aimez, et quantité d'erreurs populaires ^ôtFoiles. J'y ay osté quelques phrases que vos messieurs , c'està-dire M.Nicole, a trouvé trop singulières et un endroit qu'il n'a pas approuvé. Eu vérité, c'e9t un homme admirable et rien ne Test plus qu'un escrit qu'il m'a envoyé sur le sujet de Tenchaînement des verlua. Je vous suplie, madame, de vouloir bien luy témoigaer la reconnoissance que j'ay du bon avis qu'il m*a donné. Au reste, madame, rien n'est pareil à celle que j'ay des
!• Le livre fui terminé, comme on le voit, bien avo&t l^épe^Q• où il fut définitivement livré au public.
3ins et de la tendresse que me témoigne madame de ongueville. Elle a adopté mon livre, s'est chargée 'en procurer l'impression , elle a en teste de me le )ndre utile et, pour y parvenir, il n'y a rien qui ne ly vienne dans l'esprit. Vous savez , madame , quel Bur j'ay eu toute ma vie pour elle, et vous jugez bien ae tout ce qu'elle fait ne le détruit pas. Je ne vous Liplie pas de vous joindre à elle et de vous charger ussy de la destinée de mon livre, parce que je ne vous y point oubliée et que je sais que vous ne m'avez loint oublié.
EspRrr.