LA DUCHESSE DE LIANGOURT
Jeanne de Schomberg jouissait, dans le cercle de xnidame de Sablé, d'une réputation incontestée d'esprilet de vertu. Fille du maréchal de Schomberg et de Françoise d'Epinay-Duretal, elle était belle-sœur de la duchesse de Schomberg, et, ayant été séparée de François de Cossé, comte de Brissac, qu'elle avait épousé au mois d'avrill618. elle se remaria avec Roger du Plessis-Liancourt, duc de la Roche-Guyon, pair, marquis de Liancourt, Gnercheville, comte de Duretal, chevalier des ordres, premier gentilhomme de la chambre. Sa vie est assez peu connue pour que je saisisse le prétexte de ce billet : on n'en connaît jusqu'à ce jour que deux autres dans lesquels elle juge sov(Nrement les Maximes de La Rochefoucauld, et qu'à publiés M. Cousin.
Jeanne de Schomberg avait été soigneusement élerée par son père, qui cultiva également son instruction et ses manières. « Fort brune, mais fort agréable, dit Tallenaiant, elle étoit fort spirituelle et fort gaie; » aussi les adorateurs ne manquèrent pas autour d'elle. La disgrâce de Sully Tempêcha d'épouser un de ses £ls ; contrainte de s'unir
au comte de Brissac, qu'elle haïssait, elle sut le tenir à distance et faire casser promptement le mariage. Deux années après, à yingt ans, elle donnait sa main à M. do Lisincourt, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle : beau, bien fait, galant, mais peu spirituel, elle l'aimait ce- [^ei^fiantdepuis longtemps, et cette aifectionne cessa jamais. rallemant dit méchamment que la rupture du premier piiariage « fut toujours pour elle une espèce de traité qui le ^ttouj^ours aller bride en main. :» Elle montra effectivement durant toute sa vie une excessive pruderie, telle même « qu'elle n'auroit pas voulu parler à quelque homme que ce fût, sans que la porte demeurât ouverte, et qu'il y eût une troisième personne. »M. de Liancourt recherchait les gens d'esprit ; il était très-lié avec le poëte Théophile ; il aimait aussi le monde , la galanterie et il était fort à la xn9t(}e, mais il n'était pas moins brav^ à la guerre que bHllant dans un salon : il sç distingua en plus d'une rencontre avec le régiment de Picardie qu'il commandait; il eujt aussi d'assez nombreux duels.
. Jeanne de Schomberg n'ignorait aucune des galanteries de son mari : elle en. souffrait cruellement, mais courageusement ; elle attendit avec patience, priant et ne négligeant rien de ce qui pouvait ramener l'inffdèle; elle passait beaucoup de temps à Liancourt, enBeauvoisis, qu'elle embellissait avec un luxe presque royal. Un jour M. de Lian- QOUrt apprit qu'une note de parure, donnée par lui à une de ses maîtresses, avait été par erreur remise à sa femme, qui l'avait acquittée sans mot dire. Elle semblait alors s'occuper uniquement des travaux qu'on exécutait à Liancourt; le résultat qu'elle obtint fut magnifique et tous les contemporains vantent la merveille de cette résidence', où Jeanne de Schomberg avait soin de réunir toujours une compagnie nombreuse, mais soigneusement choisie. Son mari tomba malade gravement et fut admirablementsoigné par elle, mieux encore quand il eut la petite vérole. Ces efforts durent être longuement soutenus , car ce ne fut
L Voyez la description rimée de la Uaison de Liwncowi (fi«cueil de pièces en prose les plus agréables du temps, Sercy, 1662),
qu'après dix-huit années do pcrscvéranco que M. de Liancourt écouta sa femme et oommença à Tapprécier. H se décida aussi, vers 1633, à prêter l'oreille aux conseils des pieux amis de la comtesse; il se lia avec M. d*Andillj, avec M. de Saint-Cyran, qu'il osa aller plusieurs fois visiter à Vincennes. Madame de Liancourt avait enfin triomphé et elle devait jouir pendant trente-six ans de ce triomphe. «Tous ceux qui l'ont connue ont toujours admiré sa conduiteà Tégard do son mari et Tont regardée comme un modèle accompli de Tamitié conjugale la plussagefla plus chrétienne, la plus honnête , la plus appliquée et la plus agréable que l'on ait eu de nos jours dans aucmn mariage. » A dater de ce moment aussi M. de Liancourt montra la plus grande alTection à la compagne qu'il avait si longtemps négligée : comme elle était dangereusement malade, il fit vœu de vendre, si elle guérissait, pour 50,000 écus de tableaux qui garnissaient sa galerie et de donner cette somme aux pauvres; vœu qu'il eut la satisfaction d'accomplir. Madame de Liancourt occupait une position éminente dans les sociétés; elle y était considérée à cause de sa ver|u comm^ une personne vraiment supérieure et dont l'opinion s'imposait sans appel. Son. mari ne parait pas avoir grandi moralement en se convertissant : « Il dépense tout son bien en médecine , il est toujours malade, disait de lui son neveu, le graud La Rochefoucauld y eu conseils de gens d'affaires, et il a toujonn des procès qu'il perd, en bonnes œuvres, et on lui refuse Tabsolution à sa paroisse. » — Ce dernier mot mérite une explication.
M. de Liancourt vivait dans la plus grande liaison avec messieurs de Port-Royal ; il logeait chez lui k Paris le Père des Mares et l'abbé de Bourzeis ; il avait mis au monastère la fille unique de son seul fils, tué au siège de Mardick ^ ; enfin il s'était fait arranger un modeste appartement à Port-Royal-des-Champs. Tout cela lui donnait
1. Cette enfant épousa dans la suite le duc de La Rochefoncauld, fils de l'auteur des Maximes, et lui porta la terre de.Lian* oourt, qui fut depuis érigée en duché non pairie.
naturellement une réputation de janséniste renforcé, et à Ce titre il se vit refuser rabsolution, le 31 janvier 1655, par le curé de Saint-Sulpice, sa paroisse, refus basé sur dQS griefs dontlecurén'exposapasles causes. M. de Liancourt se retira sans se plaindre ni céder, mais l'affaire fit grand bruit : Arnauld s'en indigna et écrivit à ce propos sa première lettre à une personne de condition, qui provoqua un tapage bien autrement grand et aboutit à la radiation du célèbre janséniste de laliste des docteurs de laSorbonne, jugement qui, par contre-coup, — à quoi tiennent les événements, — décida Pascal à composer ses Provinciales.
Madame de Liancourtpartageait complètement les idées religieuses de son mari et comptait parmi ses amis la plupart de « messieurs » et de « mesdames » de Port- Royal. Quand elle maria sa petite-fille au prince de Marsillac, en 1665, elle composa un traité intitulé : Règlement donné par une dame de haute qualité à N, .. sa petite-fille *, qui témoigne d'une exquise élévation de sentiments. Elle avait également écrit pour elle-même un Règlement particulier où l'on remarque cette admirable pensée : « Autant de fois que je trouverai quelque chose de beau ou bon, j'en ferai quelque action de grâces à Dieu intérieurement, et quel que acte d'amour. » Elle recommandait aussi que si la nuit quelque bonne chose à faire venait à la pensée, on se levât de suite pour en prendre note: pour elle, elle n'y manquait jamais.
La fin de sa vie fut assombrie par un long procès entamé par sa belle-sœur à la mort du second maréchal de Schomberg, son mari, en 1656. Les deux dames n'en étaient pas moins dans les meilleurs termes. Madame de Liancourt oulait aller solliciter les juges avec madame de Schomberg ; elle voulait que son avocat renseignât exactement celui de la duchesse ; elle revisait surtout très-scrupuleusement les mémoires pour en enlever tout ce qui lui paraissait le moins du monde dépasser la mesure de la plus parfaite convenance. La maladie la surprit au milieu