LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE
Le nom de madame la duchesse de Longueyille suffit sans plus ample commentaire. Ce billet est curieux à causcdes sentiments presque respectueux que la duchesse y témoigne à l'égard do madame de Sablé , et piquant par les détails qu'il fournit sur le goût de la belle pénitente pour les douceurs de la table. « Si vous avez quelque chose de nouveau pour manger, apprenez le moy, car je ne songe tantôt plus qu'à cela. » Madame de Sablé était célèbre par sa gourmandise. Mademoiselle, dans VHistoire de laprincessc dePaphlagonie^ dit que «la princesse Parthénice (madame de Sablé) avoit le goût aussi délicat que l'esprit; rien n'égaloit la magnificence des festins qu'elle faisoit; tous les mets en étoient exquis. » Tallemant assure que « depuis qu elle est dévote, c'est la plus grande friande qui soit au monde. Elle invente, ajoute-t-il , toujour» quelque nouvelle friandise; On l'a vue pester contre le livre intitulé le Cuisinier français, qu'a fait le cuisinier de M. d'Huxelles : il ne fait rien qui vaille, disoit-elle; il faudroit le punir d'abuser ainsi le monde. » La Roche-
foucauld appréciait grandement ce goût délicat et la science approfondie de la marquise en matière de curiosités culinaires ; souvent il lui envoyait quelqu'une de ses maximes et demandait en échange quelque bonne recette : « Voilà tout ce que j'ay de maximes, écrit-il un jour ; mais comme on ne fait rien pour rien, je vous demande un potage aux carottes, un ragoût de mouton. » Nous voyons souvent les amies de madame de Sablé la remercier de confitures ou autres friandises qu'elle leur donnait très-généreusement. M. Cousin démontre que seule madame de Longueville dédaignait ces gourmandises et cite plusieurs passages de lettres où la duchesse affecte une grande indifférence pour le plaisir de la table. Ce billet est donc d'autant plus curieux : il prouve qu'il y eut un moment du moins où la belle duchesse « ne songeoit plus qu'à cela. »
Les deux lettres qui suivent sont très-intéressantes et montrent avec quelle conviction madame de Longueville s'était convertie,, et combien elle était accessible aux scrupules.
J'arrive hier de la campagne, et la première pensée qui m'est venue, c'est d'envoyer sçavoir de vos nouvelles, n'osant vous aller voir que vous ne m'en donniez la permission, quoique je me porte fort bien. Dieu mercy ! Je vous envoie la recepte du beuf d'Angleterre, sy on ne m'a pas trompée, et vous en serez quitte pour le bazarder comme moy. Je me promets quelques bouteilles de votre eau, ayant toute bruslé celle que vous m'aviez donnée dans ma maladie. Si vous avez quelque chose de nouveau pour manger , apprenez le moy, car je ne songe tantost plus qu'à cela, et permettezmoi de vous dire cette douceur : les premières incli-
nations sont toujours les plus fortes. Je Je sens par celle que je conserve pour vous.
LONGUEVILLB.
Prenez quatre, six ou mesme huit livres, si on veut, de beuf du simier de l'endroit où il y a du gras et du maigre, le mettez tremper huit heures dans du bon vinaigre, au bout de (luoy on le retire et on le bat extrêmement pour en égoutcr le vinaigre et pour le faire tendre : ensuite on le sale deux jours, ensuite on le fait cuire avec de Peau et la moitié de la saumure, doucement et longtemps.
1 ouT ce que vous me dites sur le chapitre de cette affaire qu'on me fait est le plus juste du monde. Les occasions ne nous font point ce que nous sommes, mais elles nous montrent qui nous sommes. Je l'esprouTe clairement en celle-cy qui m'a fait voir que j'ay cherché Testime des hommes par ma justice extérieure, que je me suis complu, que je me suis voulu distinguer par là des autres personnes qui font profession de piété; que j*ai cherché dans l'approbation des hommes la récompense de ces qualités que je vois bien qui n'esloient que naturelles. La preuve de cela est bien claire. Si je les avois rectifiées en les exerçant parrapport à Dîeu,8i je rose dire, la droiture de mes intentions là-dessus m*auroit suffi et je n'aurois pas été touchée du traitement que me font les hommes, ayant eu quelque sujet d'espérer que |Dieu me jugeoit autrement qu'eux. Je
3ois donc dire du profond de mon cœur : JiLStus es^ Do^ mine, et rectum judicium tuum. — Rien n'est plus juste que Dieu se serve des hommes pour punir le péché, d'agile plus pour eux que pour luy. Quél(Jue mal ç(ue l'ayô donc pour cette affaire, il est très juste, et voilà à quoi elle me servira, quoi qu'il en arrive, de me raii*e coniioistre à moy mesme quelle je suis : je ne faisois <ïu*en douter, j'en suis eâclàircie par cette funeste expé* Tience. Mais comme ce n'est pas aâsez de connolstre les jjlayeSjSi on ne travaille à leur guétison, adressée- voue à Dieu par vos prières pour luy demândet* cette seconde grâce qui sera Taccomplissement de lapremièi*e et sans laquelle la première me seroit fort inutile. Il est dit en quelque endroit de TEscriture que Dieu jugera nos justices : cela est bien pour moy et j *ose efspérer qu'aprèâ avoir jugé les miennes en ce monde, il n'attende pas à les punir en Tautre. J'ay suivi exactement mes règles sur la communion jusqu'à Tous-les-sainls, mais toutes ces affaires icy estant arrivées depuis, j'ay esté un peu interrompue. Dieu me fit la grâce de n'estre point esmue du commencement de celle de madatne de Neiiioui^Sj ainsy je n'avois rien changé pour cela. Je me confessay à Merule lendemain de la Saint-Martin, et je remis icy à communier à la Présentation; mais cette affaire icy estant arrivée etm'ayant découvert ce que je suis, j'avoue que j*ai eu besoin de me remettre : puisque je n'ay ici que le bon M. le vicaire pour me confesser, qui fie comprendra pas grand'chose à tout ce que je lui diray. Cependant si on le juge ainsy, je me disposerai pour le premier dimanche de TAvent ou pour le jour de la Saint-André.