‹ Les amis de la marquise de Sablé;Chapitre 75 sur 105 · LE MARQUIS DE MONTAUSIER · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE MONTAUSIER

Tout le monde connaît la vie du duc de Montaoaier depuis rexcellentc étude que lui a consacrée M. Amédée Koux. Né en 1610, Charles de Sainte-Maure entra au service de très-bonne heure, et mérita par ses service» lo grade de maréchal de camp dès l'année 1638 : gouverneur d'Alsace peu après, le marquis de Montausier eut à se distinguer fréquemment pour la défense de cette province. Pris malheureusement au combat de Dettingen, il passa dix mois en captivité et rentra avec la résolution de demander la main de la belle Julie d'Angennes, dontil était amoureux depuis plusieurs années et à laquelle il avait déjà dédié la fameuse « Guirlande à Julie. * Il abjnr* alors le protestantisme et se maria au mois de mail^* Il emmena presque aussitôt sa femme en Saintongei dont il avait obtenu le gouvernement avec le grade de lieutenant général, et il y resta de longues années, presque sans reparaître à Paris. Demeuré constamment fidèle au roi pendant les troubles de la Fronde, M* de UoDr tauBier fut pourvu en 1662 du gouvernement de la Nor*mandio et il eut à s'y faire remarquer immédiateiaen*

par son dévouement à l'occasion d'une peste qui ravaiçeaitle pays. Sa femme avait été pourvue, en 1661, de la charge de gouvernante des enfants de France, qu'elle écliangea en 1664 contre celle de dame d'honneur de la reine. La faveur, la plus méritée d'ailleurs, ne cessa de suivre M. de Montausier. Duc et pair en 1664, il fut choisi en 1668 comme gouverneur du Dauphin. Il conserva ces fonctions après la mort de sa femme, arrivée en 1671, et semble même y avoir cherché dans un travail opiniâtre le seul soulagement possible après une si grande douleur. Le mariage du Dauphin mit £n à sa mission, et depuis lors le duc de Montausier vécut complètement à l'écart : c'est pendant cette période qu'il laissa se développer la seule ombre qu'on puisse reprocher à son honorable et utile existence , la rudesse excessive et chagrine de son caractère. Ce défaut, comme l'a remarqué M. Roux, a suffi pour voiler aux yeux des contemporains et de la postérité l'éclat des vertus les plus brillantes et les plus solides; il rendit M. de Montausier odieux à bien des gens qui ne surent pas, comme Molière, découvrir sous le masque du misanthrope, — on sait qu'il a été le type de ce rôle, — le visage de l'homme de bien; il empoisonna enfin sa vieillesse en la faisant assister à de pénibles dissensions de famille que la prudence la plus ordinaire eût aisément conjurées. Le duc de Montausier mourut le 17 mai 1690.

Les lettres que je publie témoignent de l'estime toute particulière de M. de Montausier pour la marquise de Sablé. Je m'étonne que M. Amédée Roux n'ait pas même mentionné dans son travail cette intimité. Il a seulement publié, à la fin de Tappendice, la lettre par laquelle M. de Montausier remercie madame de Sablé d'avoir accepté l'offre qu'il lui avait faite d'aller habiter l'hôtel de Ram. bouillet*: encore se contente-t*il de supposer que cette lettre s'adresse « probablement » à madame de Sablé *. Le

1. C'est par erreur que, page 27, nous avons indiqué cette lettre du 22 juin 1675 comme inédite : nous avons depuis constaté sa publication par M. Roux.

doute a*est pas certes permis en présence de Taxiiiotatioii spéciale de Valant. La liaison de madame de Sablé avec madame do Montausicr datait cependant de loin, car son mariage donna naissance à une querelle assez plaiiante dont Tallemant nous a soigneusement conseryé le récit « La marquise de Sablé se plaignit qu'on ne Tavoit pas conviée. Mademoiselle de Rambouilletjuroit qu'elle luy ayoi^ dit que co scroit une incivilité de luy donner la peine d^ faire six lieues, ù elle qui cstoit toujoursquasy sursonli^ et qui n'cstoit pas autrement portative, car ce fut ce ter m ^ qui la chocqiia le plus. La marquise, irritée, quoyqu'oK:: Teust reconviée après , n'en vouloyt point ouyr parler, ^ 1 pour montrer qu'elle estoit aussi portative qu'une autr^ , elle monta on carrosse , en dessein d'aller Voltiger et &e faire voir autour de Rucl. Pour cela, une demoiselle à ell^, nommée la Morinière, à qui elle avoit fait connoistro à apprendre les vents, regarde bien la girouette, et après l'avoir asscurcc qu'il n'y avoit point d'orage à craindre, on part; mais elle ne fut pas plutôt au delà du pont de Ncuilly que voilà tout le ciel brillant d'esclairs. La frayeur la prend ; elle fait toucher à Paris , et le tonnerre estant assez fort, quoyqu'elle eust une grosse bourse de reliques, elle se cache dans les carrières de Chaillot, avec protestation de ne songer plus à se venger. A quelques jours de là, la paix se fit. »

A Rouen, ce 11* de may 1665.

Vos placets, madame, sont des ordres si absolus qu'on n'y peut désobéir, au moins quand on scait aiissi bto connoistre et respecter le mérite que je fais. IdoBi M. de Tiersan ' est assuré que je feray pour son service

1. Tallemant consacre une historiette très-peu bienveillw'* à Gilles Ruellan, sieur de Roche-Portail, qui acquit la baronni* de Tiersan, dont son fils porta le nom.

ce qui dépendra de moi. J'apréhende bien qu'il ne se sente de mon peu de crédit, et c'est le moyen que j'en aye du dépit et de la confusion ; car, madame, à quoy seray-je bon, si je ne le suis pas mesme à rendre un office si peu considérable que celuy-là à une personne qui a l'honneur d'estre protégée par vous ; moy qui ay si souvent éprouvé les effets favorables de vostre généreuse et puissante protection. J'attendois à répondre à cet ordre si obligeant et si civil que j*ay reçeu de vous, que j'eusse veu M. de Tiersan, et j'avois mandé à M. Lambert de vous le faire sçavoir ; mais j'ay appris aujourd'huy qu'il estoit icy et qu'il m'estoit mesme venu voir sans que je l'eusse connu, de sorte que je ne luy en avois rien dit. Mais, madame, je répareray cela • et i'iray demain voir et luy faire connoistre que personne n'a tant de pouvoir sur moy que vous, que j'honore avec un profond respect et à qui je suis sans réserve.

MONTAUSIER

Ce 7« juin 1665, à Rouen.

&I VOUS sçaviez, madame, avec quelle confusion je me présente devant vous, et quelle honte j'ay de faire ce que je fais, vous auriez pitié de moy. Vous sçavez le respect, la considération, et si j'ose dire, l'amitié et la tendresse que j'ay pour vous, et le .pouvoir absolu que vous avez sur moy. Vous n'ignorez pas non plus l'exactitude dont je fais profession pour tenir ce que j'ay promis. Cependant, madame, je me vois obligé de vous supplier

très humblement de me dispenser, voilà qui cependant est bien vilain, d'obéir au commandement que von» m'avez fait de servir M. de Tiersan, contre M. de la Barre ^ et de trouver bon que je ne tienne pas la parole que j'ay donnée là-dessus. Vous vous rappellerez bien, madame, que quand vous me fites Thonneur de m'en parler, je m'excusay d'abord sur madame deBourgon*, et que je ne débrouillai par trop bien toute pette affaire. Je ne la débrouille que trop bien à cette heure, car madame de Bourgon est une femme qui me doit et à qui je ne voulois pas nuire, mais je dois à M. de laBarre et ne luy dois pas faire de mal : il m'en a pu faire et ne m'a pas pressé, au contraire. Il m'a fait plaisir et me . peut incommoder à l'avenir en me prêtant. Voilà, madame Testât des choses; je vous mets juge de ce que je dois faire et maîtresse de toutes mes actions. Ordonne» ce qu'il vous plaira et j'obéiray avec promptitude, estant assuré que je ne puis manquer quand je feray ce que vous me commanderez. Tout ce que je puis dire, c'est que si vous avez trouvé à propos que je ne sollicite pas contre M. de la Barre, je ne solliciteray pas contre M. de Tiersan non plus, quoique l'autre pût dire. Mais, madame, consolez moy un peu de ce que, trouvant si peu d'occasion de vous témoigner ma reconnoissance et mon zèle par mes actions, et s'en estant rencontré une petite, mon malheur y a fait naître un obstacle si considérable. Outre toutes les raisons qui me font rougir, la dernière lettre que j'ay eu l'honneur de recevoir de vous achève de me confondre. Elle est si belle, elle

1. Probablement Martin, sieur de la Barre, payeur de rentei, « garçon de plaisir et riche. »

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