‹ Les amis de la marquise de Sablé;Chapitre 92 sur 105 · M. l'abbé de Lalane · texte numérisé non relu

M. l'abbé de Lalane

4. Il s'agissait alors de l'admission du P. Singlin chez la duchesse.

Vous croyez bien, madame, que je seray ravie que ma sœur Catherine* vienne voir vostre amyîcy, 'qu'elle y soit donc sur les trois heures, s'il vous plaist : je vousdiray pourquoyje ne la veux pas plutost. Je vous manderay par elle des nouvelles de notre affaire, si j'en sçais devant que les gens se séparent ; vous en sçaurez toujours vendredy. Faites bien pour Dieu, ma bonne madame, et me croyez bien à vous, car j'y suis du fond de mon cœur : je vous feray rire quand j'auray l'honneur de vous voir, de la manière dont les bons pères sont dans les casettes de M. Fouquet. Je voudrois qu'on lui fist remarquer qu'il n'y a point de jansénistes.

Ordonnez s'il vous plaist à ma sœur Catherine de faire bien toucher à la sœur Epine tout ce que je luy envoyé : vous ferez, s'il vous plaist, sçavoir aux bonnes mères que j'ay parlé à M. de Laon pour le miracle qui s'est fait dans son diocèse, il m'a promis de m'escrire. Je n'ay pas manqué de luy dire que nous ne nous vanterions pas de luy avoir donné un tel employ ; il m'en

1 . La sœur Catherine était une novice de Port-Royal, qui fut mise pendant quelque temps près de madame de Sablé; quand elle rentra au cloître, la mère Angélique de Saint-Jean dit d'elle : c Elle a été si longtemps à l'école de la tendresse, qu'il lui en coûtera plus qu'à une autre pour apprendre le langage des Évangiles. »

parut un peu penaud, mais il m'a dit qu'il ne s'en soucioit pas. J'ay un grand scrupule de ce que je vous ay esté nommer cette femme ; je vous assure qu'il n'y a point de mal à croire d'elle : vous estes si propre à tenter les gens que l'on n'a plus de retenue dès que vous montrés quelque désir de sçavoir quelque chose.

Madame de Longueville m'a mandé votre conversation d'hier sur ce qui me touche. Je vous rends grâce, madame, de toutes vos bontés, elle m'a assurée que je vous puis aller voir, dont je suis très ayse : vous croyez bien que je me serviray de la permission que vous m'en donnez dès que je le pourray : en attendant je vous conjure de ne point parler à la personne que vous sçavez sur ce qui regarde le bien : prenez seulement vos mesures s'il vousplaist et si vous pouvez, pour que cette terrible aventure dernière ne fasse point de bruit et qu'on fasse bien avec cette dame en luy faisant voir qu'elle n'a point fait plaisir de croire en tel conte. Pour le reste, quand j'aurai eu l'honneur de vous voir, vous en userez comme vous le jugerez à propos, mais jusque-là n'en parlez pas, je vous en supplie, et ayez la bonté de ne parler que de vous mesme dans tout cela, car si quelque chose peut faire taire, c'est de luy tesmoigner que c'est une confiance de vous que vous ne voulez pas qui me revienne, si je sçaistout cela de mon chef, il n'y a personne à qui il n'en fiasse une confidence : je ne vous aurois pas escrit là dessus

parce que jesçais bien que vous sçavez mieux que moy comment il faut faire sans que je voulois vous conjurer de ne rien proposer qui regarde le bien. Cette personne n'est pas en estât d'en faire de celuy qui pourroit soulager les autres; je vous donne, madame, le bonjour, et je vous avoue que j*ay une grande impatience d'avoir l'honneur de vous voir.

J E ne dors pas, pour n'en avoir pas d'envie, mais c'est ce que je sens qui me l'oste, car dès que je suis au lit pour dormir, il me prend un battement et une inquiétude depuis les pieds jusqu'à la teste, une rougeur au visage et une sécheresse dans les yeux et dans le nez qui m'empeschent bien d'avoir envie de dormir, dès qu'il m'en prend un peu et que l'assoupissement vient, je me réveille avec des tressaillemens forcenés et des plaintes ou pour mieux dire des espèces de cris qui me réveilleroient quand je n'aurois que cela. Je me sens consumer depuis les pieds jusques à la teste et mes entrailles sont dans une esmotion pendant tout cela, comme si j'avois la fièvre. Voila ma sorte d'insomnie qui me laisse une telle foiblesse de teste que je suis incapable de penser à rien. Quand je puis, c'est-à-dire quand mon estomach est entièrement vuide, je bois du sirop de gomme battu dans de Feau. Je ne fais rien que me laisser là. J'ay une lampe auprès de moy pour voir clair, afin de ne faire lever i)ersonne et je vois quelle heure il est. Je passe depuis trois mois quasy toutes mes nuits ainsy, surtout quand il y a longtemps que je n'ay esté saignée et baignée, car ces deux re-

mèdes me procurent quelqu'adoucissement. Tout le reste ne me fait rien qu'aigrir mon mal, ce me semble. Je prieNotre-Seigneur que la vertu ne soit pas de cette nature-là. H y a quelques nuits où je ne me sens pas tant de mal, mais seulement im grand esTeillement et une grande sécheresse.

Voila l'escrit que je vous ay promis et mon eschaxpe que je vous envoie, je suis sy extrêmement enrumée que j'ay peine à escrire. Madame de Longuevîlle m'a ordonné en partant de faire prier Dieu pour qu'elle ne fasse rien dans son voyage qui la rende indigne de la grâce qu'elle espère recevoir à son retour. Vous auras la bonté d'en prier nos mères s'il vous plaist. Madame, je suis bien mortifiée de ce que mon rume m'empesche d'aller chercher quelque petit coin pour dormir, car je vous avoue que j'ay ime grande envie de passer quelques jours avec elles. J'ay bien dans la teste ce que M. de Montigny vous a dit de moy : hélas I je suis si indigne d une si grande grâce que l'est celle qui dégage les gens tout à fait du monde, que je ne l'ose espérer quoique je la désire passionnément, — Je n'ay point encore retiré la copie du bref; M. le doyen prie fort qu'on n'en parle pas, afin que la cognoissance qu'on auroit qu'il a esté vu ne donne pas la hardiesse de le publier. Je ne sçais rien du tout des affaires de nos amys : il me semble que c'est bon signe : on attend sans doute ce que l'on prétend extorquer de Rome contre eux ; songez comment ces gens du conseil de

conscience sont puisqu'il faut qu'ils arrachent par force de Rome ce qu'on ne leur donneroit pas de bon gré, quelqu'envie qu'on a en ce païs-là de nuire à nos amys.

?UAND mesme on entend de certaines gens, on ne se peut empescher de condamner ou au moins de douter que nos amys ayent tort, et puis quand on veut approfondir, on trouve que ce n'est plus ce qu'on a ouy dire et que les choses sont toutes différentes. Je vous dis tout cela parce que je pense qu*il n'y a quasi que nous deux qui nous soyons conservées comme nous sommes pour eux et afin que vous voyez ce qu'il y a à faire pour arrester si on peut tous ces dits; ce ne sont plus les ennemys, mais les amys qui leur font tort. J'ay ouy dire que M. de Gomminges est fort modéré, mais ce n'est pas tout cela que je veux c'est un véritable rapport de tout * : enfin, il a fallu que je vous en parle pour me décharger un peu le cœur...J'enverray votre lettre à madame de Longueville, ce n'est pas un embarras ny la lassitude qui Tempesche de vous escrire, car elle me mande de luy faire sçavoir quand vous n'aurez point de

1. La persécution avait été reprise contre le monastère de Port- Royal: on avait fait sortir les pensionnaires et les novices. Mgr de Gomminges, grand ami d'Arnauld d'Andilly, voulut essayer de rétablir la paix entre les Molinistes et les Jansénistes , et ses efforts semblèrent si bien marcher au début que M. de Choiseul écrivait : « Enfin il paroît visiblement que Dieu conduit cette affaire. » Il vint à Paris avec le père Ferrier et entama des conférences auxquelles furent convoqués MM. Arnauld, Singlin, de Barcos, autorisés pour

peur pour le faire. Oserois-je vous supplier de sçavoir tout doucement si M. le comte de Maure a reçu une lettre que je luy ay escrite, car si elle estoit perdue j'en ferois une autre. Après avoir bien tourné toutes les feuilles de vostre lettre, j'ay enfin tout trouvé: je Tenverray à madame de Longue ville. Adieu, madame, je suis toute à vous, je ne sçaurois chercher d'autre défense pour finir, je n'avois pas peur que vous vissiez ce qui estoit dans ma poche, c'estoit un billet de M. Quelis et d'une autre personne qui luy escrit : vous entendez bien que voilà une grande imprudence à moy de ravoir laissé là et que je ne vous craignois pas, mais ceux qui le trouveroient dans ma poche pourroient la lire.

• •.... J E ne sais rien de nouveau : âme vivante n'a vu le bref. qui s'adresse au Roy * : je dis des personnes qui le pourroient redire. Je vous donne le bonjour: mandez-moy,par charité, si votre amy ne viendra pas disner ; je vous assure qu il le faut, car plus il sera icy de bonne heure et mieux ce sera : mais il faut aussy que je le sçache, non pas pour luy faire des aprets, mais

cette circonstance à revenir de l'exil : ils refusèrent de paraître et se firent représenter seulement par l'abbé de Lalane et M. Girard. Ces tentatives n'amenèrent aucun résultat, Arnauld y apporta la plus complète mauvaise volonté, et finit par se retirer le 22 février 1663; les négociations continuèrent cependant, mais aboutirent seulement à l'esclandre causé par la lettre du l"" août par laquelle Arnauld recommença violemment la guerre.

1 . Bulle du 15 février 1665, sommant les évéques récalcitrants de signer le formulaire.

afin de disposer mes petites affaires comme il faut à Pesgard de mes gens.

(1665 ou 1666.)

Ayant envoyé la lettre à quelqu'un de ses

amys pour la donner au Roy, cet amy n'aura pas voulu le faire à cause du bruit qu'a fait celle de M. d'Angers jusques à ce qu'il en ait instruit M. d'Alet et qu'il ait un nouvel ordre de luy * : c'est que vous sçavez que M. de Saint-Cyran * a mandé que la lettre esloit du 4» juillet : cela se dit au moins, les menaces qu'on a fait au notaire apostolique s'il délivroit cet acte de messieurs les curés de Paris est une chose bien violente, ce me semble : nous causerons de tout cela quand j'aurai Thonneur de vous voir, car j'en suis bien plaine.

1. C'est en 1665 seulement que Nicolas Pavillon, évéque d'Aleth, se prononça à l'égard du formulaire. — Cette grave affaire peut être précisée en quelques mots. Le formulaire se divisait en deux parties : l'une comprenant un résumé de la doctrine déclarée contraire à la foi, et devant .nécessairement être imposée à la soumission des fidèles; l'autre purement historique, où cette doctrine énoncée était attribuée à Jansénius, et pour laquelle il n'y avait pas lieu d'invoquer la même obligation, puisqu'il ne s'y agissait point de questions de foi. Quatre évoques (d'Angers, d'Aleth, de Beauvais et d'Amiens), soutenaient précisément cette thèse et repoussaient la créance forcée du fait. Le mandement de monseigneur d'Aleth est du l**" juin 1665, et fut misa l'index le 18 janvier 1667.

2. Martin de Barcos, neveu de Duvergier de Hauranne et son successeur dans l'abbaye de Saint-Cyran, en 1644. Élève de Jansénius, il marqua d'une façon considérable dans les luttes religieuses de ce temps. Mort le 22 août 1678.

J E VOUS conjure de me mander des nouvelles de vostre santé. Je ne vous en demande point quand madame de Longueville vous escrit parce que je sçais celles que vous luy en mandez et que je ne veux pas vous donner la peine d'escrire deux lettres à la fois *, je vous assure que nous parlons très souvent de vous d'une manière qui vous persuaderoit, si vous la voyez, que vous estes bien avant dans nos cœurs. Il ne faut pas me recommander de prier pour vous, car je le fais de mon propre sentiment, le mieux qu'il m'est possible; mais hélas, ma pauvre madame, je suis si misérable que je ne dois pas espérer que vous en receviez du secours, ainsi c'est plus pour satisfaire à mon extrême amitié pour vous que pour vous soulager que je le fais.

1. Mademoiselle de Vertus, avons-nous dit, accompagnait louvent madame de Longueville à la campagne ou en voyage.

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