L'ABBÉ DE LA VICTOIRE
Claude du Val de Coupeauville, un des lettrés du temps, était prieur de Saint-Luc-du-Bois-Achard et depuis 1639 abbé commendataire de la Victoire, abbaye située près de Senlis. Il mourut le 8 décembre 1676.
L'abbé de la Victoire se prétendait marié par un lien idéal à la marquise de Sablé. « Il ne peut arriver de mauvaise intelligence entre nous qui ne tienne du divorce; car, ne vous ayant pas épousée pour vous donner un meilleur parti, je n'ai pas laissé de me faire dans le cœur un mariage clandestin avec vous qui durera éternellement.» Issu d'une ancienne famille de Rouen, il fut introduit à la cour par Voiture et s'insinua fort intimement dans les bonnes grâces du prince de Condé. L'abbé de la Victoire s'est fait une véritable réputation par ses bons^ mots et ses heureuses réparties. Un jour, lareine-mèrç passait à la Victoire et admirait Texcellente tenue des bâtiments. — « Madame, s'il plaisoit à Votre Majesté de m'en donner deux ou trois vieilles abbayes), je vous promets que je les ferois fort bien raccommoder. » Son ava-
rice seule obscurcissait ses brillantes qualités. Un jour il invite Godeau à venir à son abbaye et à y loger, avec d'autant plus d'empressement que l'évêque avait vendu ses chevaux. « Vous viendrez en chaise. — Mais les porteurs qui seront au moins quatre, qu'en ferez-vous? — Je les attraperay bien, je vous envoyeray quérir en carrosse à une lieue de la Victoire. »
Littérateur élégant et savant, l'abbé de la Victoire a laissé les traductions de plusieurs épîtres de Cicéron qu'on retrouve dans les portefeuilles de Valant, et qu'il envoyait toujours à la marquise de Sablé, sa plus constante amie. Il faillit cependant se brouiller avec elle pour le plus singulier motif du monde. Tallemant nous raconte que, las de venir sans cesse frapper inutilement à la porte de madame de Sablé, l'abbé s'avisa de dire en parlant d'elle « feue madame la marquise de Sablé, » en ajoutant qu'il fallait faire tendre sa porte de tentures noires. « Cela fut rapporté à la marquise, car il l'avoit dit en plus d'un lieu : ce discours luy donna de l'horreur. Elle eut peur d'estre morte, et en fut brouillée longtemps avec luy. »
31 juillet.
Il s'est fait icy un jardin potager où il est si fou de croire qu'il vous verra, quoiqu'il n'y ait ni médecin, ni chirurgien qui sçache saigner Mais en attendant vous m'obligerez sensiblement, si vous me faites sçavoir des nouvelles de vostre santé et des pauvre» dents, perles usées : je fais tous les jours de grandes réflexions sur leurs martyrs
M. Valant me fit voir la lettre de M. Pascal, laquelle est la plus obligeante du monde. Mais, madame, je ne sçais que penser d'un tesmoignage siadvantageux; car si je considère d'une part la sincérité et le sçavoir sublime de ce grand homme, de l'autre aussi je sçais que la charité est la première des vertus chrétiennes, de sorte que j'ay de la peine à distinguer entre la justice et la grâce, principalement d'une personne qui sans doute le met en pratique avec tant de chaleur qu'il le soutient. Quoy qu'il en soit, je luy suis extrêmement obligé d'avoir daigné jeter les yeux sur un ouvrage aussi peu considérable, et je vous rends de très humbles grâces de m'avoir procuré cet honneur
A la Victoire, 1" juillet.
UE je serois heureux si ma vie pouvoit estre utile à une personne qui m'est aussi chère que vous. Croyezmoi, ne jugez point la personne qui vous soit agréable; quoique votre esprit vous fournisse tout et mesme trop pour votre repos, vous le devez voir. Et comme quoy la solitude ne me feroit-elle point beaucoup de peine puisque souvent j'ai observé que la compagnie n'arreste mesme pas des pensées pénibles qui vous vien-
nent Il faut que je prenne la liberté de vous dire
que vous vous faites bien des maux propres qui ne vous toucheront jamais
J 'a Y passé mon quatrième accès, c'est demain le cinquième; si vostre boutique n'est point espuisée et qu'après roy et reyne je puisse y avoir quelque charité, je vous en seray infiniment obligé, sinon qu'une prise de poudre de vipère est de la pure mocquerie, car mes accès ont toujours esté très sérieux; j'auray besoin d'instruction pour prendre ce remède très à propos: entre mes fièvres, je souffre de ne point vous voir.
Abbé DE LA Victoire.
35 octobre 1675 (Port-Royal-des-Champs.)
i\E me reprochez point ma dureté, madame ; je vous asseure que ce n'est que par tandresse que je ne vous dis point adieu, quelque courte que soit mon absence je sens tousjours beaucoup de peine lorsque je ne suis pas auprès de vous, et quoy que je ne vous quitte que
des yeux, je dérobe mon départ comme j'eschappe autant que je puis à toutes les pansées qui me donnent de Tennuy, et vous ne sçauriez croire après que j'ay gagné cela sur moy avec quelle attention je me redonne vostre presance. Elle est si forte que je vous voy bien plus icy qu'au Port Royale où Ton trouve assés souvent des accès incertains à la porte par les tems maigres et par tant de craintes dont elle est assiégée. Je suis icy auprès de vous tous les vandredys et les samedys comme aux autres jours; j'y estemue et tousse en toute liberté. Pleust à Dieu avoir ce degré d'esprit dont vous me flatez, je n'aurois pas la peur que j'ay lorsque je suis en conversation avec vous; et à rheure que je vous escris la justesse et la délicatesse du vostre sont dangereuses pour le peu que j'en ay que j'ay purement abandonné à la nature qui en fait ce qui luy plaist. Je connois bien au moins qu'elle ne m'a pas donné les grâces ny le choix des choses qui viennent des sources plus heureuses, mais en recompanse j'ay. très bon marché de l'art : si ce qui y est vous plaist je me tiendré fort bien partagé sans me soucier de ce que les autres en trouveront à dire et de ce qui mesme seroit condamné par l'Académie pour n'estre pas correct. J'ay quelque coin de rusticque qui me fait trouver icy du plaisir dans ma solitude à ne voir que des bois et des ruisçeaux; l'esté ne nous a point donné de si beaux (jours) que ceux de ceteautonne; et quelque mespris qu'ayés fait du soleil, cette dame qui a acomply la vie avant que de mourir lorsqu'elle luy estoit comparable par sa beauté, j'ay toujours sçeu que ce n'estoit qu'une pure jalousie d'astre et que la lumière ne lui desplaisoit pas. J'en jouis icy dans un
profond repos et lorsqu'elle est retirée je m'entretiens avec Messieurs du Port Royale qui me font une très bonne compagnie ; je brouille assés de papier sur des matières fort différentes, mais cela ne sert qu'à me faire connoistre qu'on ne se doibt point mesler d'escrire après eux. Vous me reverrez bien tost après la feste ; vous faites en vérité seule toute Timpatiance de mon retour.