‹ Les amis de la marquise de Sablé;Chapitre 94 sur 105 · MADEMOISELLE DU VI6EAN · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DU VI6EAN

M. Cousin n'a trouvé dans les portefeuilles de Valant que deux billets de la sœur Marthe de Jésus : j'ai été assez heureux pour en découvrir deux autres qui sont réellement piquants et agréables. Tout le inonde connaît la belle et pure jeune fille qui a été pendant plusieurs années l'idole de Condé et qui a été liée avec tout ce que la cour et Paris renfermait alors de considérable, ayant ensuite eu le .bonheur de conserver, retirée au couvent des Carmélites, ses illustres et fidèles amitiés. Marthe du Vigean était fille de François Poussart de Fors, baron du Vigean, et d'Anne deNeufbourg: son père était protestant, mais ses deux filles i furent élevées dans la religion de leur mère, tandis que les deux fils suivirent celle de M*, du Vigean *. Madame du Vigean occupait une place notable

1. La seconde fut mariée à M. de Pons, puis au duc de Richelieu, neveu de la duchesse d'Aiguillon.

2. Le marquis de Fors, tué au siège d'Arras; — le baron du Yigean , marié à mademoiselle de Nettancourt, assassiné en

dans la société du temps, et devnit à son intimité arec Voiture une certaine influence dans le monde lettré : elle passait ses étés à la Barre, près de Montmorency, et y avait de brillantes réceptions, où venaient la princesse de Condé et môme la reine. Ses deux filles y étaient également goûtées, et tous les poëtesde la préciosité ont loué à l'envi leur beauté, leur grâce, leur esprit. Voiture les place, sans hésiter, sur la même ligne que mademoiselle de Bourbon et mademoiselle de Bouteville. « La marquise du Vigean étant malade, lit-on dans la Vie de saint Vir^ cent de Paul, Vincent alla chez elle pour la consoler. Sa visite finie, au défaut de la mère, la fille se chargea de le reconduire. — Mademoiselle, lui dil-il, vous n'êtes pas faite pour le monde. — Elle comprit le sens de cette expression générale à laquelle elle auroit volontiers répondu ; Si cet homme était prophète, il ne me tiendroit pas un pareil propos. Elle déclara au saint qu'elle n'avoit aucun goût pour la vie religieuse , et comme elle n'ignoroit point le crédit qu'il avoit auprès de Dieu, elle le pria fort de ne lui demander point qu'il la fît changer de sentiment. Vincent sortit et ne répliqua rien. Mademoiselle du Vigean le quitta plus résolue que jamais de s'établir dans le siècle. » Nous voyons, en efTet, qu'elle fut menée bien jeune dans le monde , car on sait maintenant qu'elle est née en 1622, et elle figura parmi les danseuses citées par d'Ormesson au sujet du grand bal donné au Louvre par Louis XIII, en 1635. Cinq ans plus tard, Lenet nous apprend que le duc d'Enghien la rencontrant sans cesse , commença « à prendre pour elle une estime et une amitié qui devint plus tard un amour fort passionné et fort tendre. » Le mariage qu'on imposa, l'année suivante, au jeune prince avec Glaire de Mailly-Brezé, ne le changea nullement : il se montra d'une extrême froideur pour sa femme, réservant pour mademoiselle du Vigean, dit encore Lenet, «t toutes les marques d'une passion tendre et respectueuse. » Cette passion grandit singulièrement, ou du moins se montra beaucoup plus ouvertement. Après la mort de Richelieu, le duc songea à faire rompre son mariage, en même temps qu'il favorisait les amours de mademoiselle de Bou-

teville avec le marquis d'Andelot queM. du Vigean voulait faire épouser à sa fille.

Je neprétendspas raconter à nouveau ce touchant roman qui constitue l'histoire de la liaison du grand Condé avec mademoiselle du Vigean. Celle-ci espérait la cassation du mariage, malgré l'impossibilité évidente de ce résultat, car après tout la duchesse d'Enghien était irréprochable dans sa conduite et venait de donner le jour à un fils. Elle refusa toutes les alliances qui lui furent proposées , le marquis d'Huxelles, le marquis de Saint-Mégrin , etc. Il fallait pourtant une fin à cette situation chaque jour plus fausse : en 1645, le duc d'Enghien, vainqueur à Nordlingen, pendant une grave maladie fit, à ce qu'il paraît, de sérieuses réflexions : une fois guéri, il prit la résolution de changer de vie. Mademoiselle du Vigean, dont tout ce roman n'avait nullement atteint la réputation, se soumit sans se plaindre, et chercha immédiatement dans la religion les secours qui pouvaient lui faire supporter ce coup cruel. Elle prit sur l'heure la détermination d'entrer dans un couvent, maison chercha à la détourner de cette pensée, quoique certains auteurs aient, très à tort, prétendu qu'elle fut jetée malgré elle aux Carmélites. Madame d'Aiguillon insista principalement près d'elle, et pendant deux ans ces tentatives furent renouvelées. La duchesse lui demanda encore un an de délai, et après bien des pourparlers et des larmes, on convint de dix mois. « Un beau jour, écrit Anne de Fors à son frère le marquis de Fors (7 juin 1647), elle me dit : « Ma sœur, je ne donneray pas tout le « temps que j'ai promis ; car je m'eniray devant qu'il soit « huit jours. » Je la priay de me donner le temps d'écrire à ma mère pour qu'elle vînt luy parler,.... Cependant j'allay encore à l'hostel de Longueville sçavoir de ses nouvelles, parce qu'on m'avoit dit qu'il étoit venu un courrier, et madame de Longueville m'écrivit pour m'en mander, et au bas du billet elle prioit ma sœur de venir la voir. Elle sortit donc pour y aller, et comme elle fut à moitié du chemin, elle dit à ses gens qu il falloit qu'elle allast faire un tour aux Carmélites et qu'elle ne leur diroit qu'un mot. Elle fit tourner le carosse et s'y en alla, où elle est

encore et ne prétend pas en sortir » Elle n'en sortit

plus, en effet, et donna constamment l'exemple des plus grandes, j'allais dire des plus parfaites vertus. Entrée pendant l'été de Tailnée 1647, elle prit le nom de sœur Marthe de Jésus, et prononça probablement ses vœux en 1649 : les renseignements précis manquent à ce sujet. Elle fut sous-prieure du monastère en 1656, et mourut le 25 avril 1665, après trois mois et demi de maladie. Le prince de Condé ne chercha jamais à la revoir, mais il ne Toublia jamais non plus, et Lenet constate, dans ses Mémoires^ que ce prince « conserva toujours pour elle une mémoire pleine de respect. »

Les documents font malheureusement défaut pour la seconde partie de la vie de mademoiselle du Vigean^ alors qu'elle s'appellait sœur Marthe de Jésus. Nous trouvons cependant dans la déposition qu'elle fit le 17novembre 1650 pour l'affaire de la béatification de la Mère Madeleine de Saint-Joseph (mademoiselle de Fontaine), quelques détails bons à recueillir : « Fort peu de temps après mon entrée céans, ayant encore l'habit séculier et recevant grande contradiction de mes proches sur ma demeure en cette maison, je m'adressois souvent à la bienheureuse pour qu'elle m'obtînt la force de persévérer dans ma vocation. » Cette môme pièce nous apprend qu'au mois d'avril 1649, elle fut malade «d'une fièvre continue dont je pensojs mourir.»

Je terminerai par un extrait de la circulaire adressée parla prieure des Carmélites à toutes les maisons de l'Ordre, lors de la mort de sœur Marthe de Jésus, ainsi que cela avait lieu à chaque décès de religieuse. «... Cette chère sœur avoit un don éminent de piété, ne se lassant jamais de prier. Toutes ses matinées se passoient au chœur, et plusieurs heures de l'après-diner, toujours à genoux. L'assistance à l'office divin étoit ses délices, et sa plus grande joie étoit de pouvoir y servir, quelque mal qu'elle en ressentît. Un jour une sœur lui dit que l'effort qu'elle faisoit pour y chanter contribuoit à son mal de poitrine. Elle répondit qu'elle n'étoit pas digne de souffrir pour une si bonne cause, ajoutant que le cardinal de Bérulle disoit que nos corps étant de nature à être usés, ce

nous étoit un grand bonheur qu'ils le fussent pour Dieu On ne peut exprimer ce qu'elle a souffert pendant sa dernière maladie dans laquelle la langueur s'unit à la violence, avec des douleurs extrêmes et un étouffement qui lui ôtoitle repos des nuits entières; état qu'elle a porté avec la douceur et la patience la plus parfaite. Lorsqu'on lui demandoit le matin des nouvelles de sa nuit, elle répondoit : Je l'ai passée avec Notre Seigneur, et je ne l'ai pas trouvée longue. »

UE direz vous, ma très chère sœur, que je ne vous ai pas remerciée de ce que vous nous envoyasles hier et d'un si bon cœur. Nostre mère Marie Madeleine est si touchée de vos bontés qu'elle m'a ordonné de vous dire que vous ne luy partez point du cœur ; elle vous plainct si fort de ce que vous souffrez et de ce que souffrent vos chères voisines qu'elle nous en parle tout le jour et me disoit encore hier que son ancienne amitié pour vous estoit toute renouvellée. Je ne vous dis rien de la mienne, croyant bien que vous estes très persuadée qu'elle fest telle que vostre bonté vous la peut faire désirer.

Sœur Marthe de Jésus.

(Sœur indigne.)

La Reyne d'AngleteiTe trouve vos confitures admirables; nous les garderons soigneusement pour quand les reynes viendront céans.

Ce lundj matiii.

J E n*ay point voulu vous respondre, ma chère sœur, qu'après avoir fait toutes sortes de perquisitions pour sçavoir s'il estoit vray qu'on eut manqué à la promesse que nous vous avons faite ; j'ay trouvé que non et que c'est un portier qui brusle chez luy les herbes dont vous vous plaigniez, et la fumée en estoit en telle sorte dans Bostre jardin que les jardiniers dirent qu'ils en avoient pensé estouffer; ainsi, ma très chère sœur, ce n'est pas de nostre côté que le mal vous vient, et je vous promets encore que jamais vous ne recevrez cette incommodité par nous qui vous honorons et aimons au delà de ce qui peut se dire et qui compatissons aussi à vos peines autant que vous le pouvez désirer d'une personne qui vous est entièrement acquise en nostre Seigneur.

Sœur Marthe de Jésus.

(Sœur indigne.)

Envoyez chez ce portier, ma chère sœur, pour luy faire mettre ordres à ses herbes.

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