LETTRE SUR L ARRIVEE DE LA REINE D ESPAGNE A BURGOS
A Burgos. le 2î novembre 16791.
Le 17 de ce mois, la reyne d'Espagne est arrivée à Brebiesca où M. le marquis de Villars est venu lui faire les révérences. Il vint chez moy dès le même soir et j'allay chez luy de mesme aussy ; je l'entretins tant pour lui donner connoissance de choses qui pendant le voyage estoient venues à la mienne que pour luy demander son avis sur la conduite que j'aurois à tenir durant le séjour que j'avois à faire à la cour d'Espagne. Le 18, de grand matin, nous sommes partis de Brebiesca et sommes venus coucher à Burgos où le roy devoit attendre la reyne, laquelle a trouvé la journée si longue qu'elle n'a pu la faire comme elle le croyoit. Le marquis d'Astorgo Ta fait coucher à Quinta la Paille, à trois lieues d'icy; le roy avoit résolu apparement de faire la cérémonie du renouvellement des nopces sans M. de Villars et sans moy, et, pour mieux réussir, il avoit fait dire qu'elle se feroit secrètement à Burgos
I. Charles II, roi d'Espagne, épousa le 31 aoûtl679la princesse Marie-Louise , fille du duc d'Orléans , laquelle mourut empoisonnée, croit-on, le 12 février 1689. Cette lettre raconte l'arrivée de cette princesse quand elle fut amenée en Espagne par le prince d'Harcourt, Alphonse de Lorraine-Elbeuf, et par sa femme Françoise de Brancas, dame du palais de la reine. Le prince est l'auteur de cette relation.
où il avoit résolu d'attendre la reyne. Cependant, j'ay appris qu'il partoit de grand matin pour aller l'espouser à Quinta la Paille ; j'en ay donné avis à M. de Villars, et nous nous y sommes rendus une heure avant S. M., laquelle a esté fort surprise de nous y trouver : les grands, qui voyoienl que nous aurions la bonne place, avoient résolu le roy de nous faire la finesse. Le marquis d'Astorga et la caméraja major nous dirent de sa part qu'il ne falloit pas nous y trouver et que la cérémonie devoit se faire secrètement. A quoy M. de Villars, qui parle espagnol, luy a répondu que les instructions du Roy notre maistre nous chargeoient po^ sitivement d'y assister; que si le roy d'Espagne ne le vouloit pas souffrir, nous le supplions, pour notre décharge, de nous donner un acte signé de sa main qui marquât qu'il ne Tavoit pas voulu. Comme ils ont vu que nous étious fermes sur ce point, ils ont envoyé un homme au devant du roy luy en rendre compte : le roy a respondu que M. de Villars, ma femme et moy y pourrions estre, mais sans aucun autre François, ce qui a esté exécuté. Le roy y est arrivé à 11 heures. M. de Villars et moy sommes allés le recevoir à sa des-» cente de son caresse ; le marquis d'Astorga luy a dit mon nom; aussitost il monta à l'antichambre de la reyne, précédé de plusieurs grands et suivi immédiatement de moy et de M. de Villars : l'antichambre servoit de chapelle. La reyne attendoit le roy, elle estoit entre Tautel et son prie-Dieu; le roy s'est advancé vers la reyne, elle luy a pris la main comme pour la baiser et a fait mine trois fois de suite de le vouloir faire; il l'en a toujours empeschôa. Sii'osoia en mander ma pensée, je dirois qu'il a Tair un peu
épais, les manières ne m'en paroissent pas déliées et il n'a aucune grâce dans sa personne : il est petit comme le marquis de Richelieu, la taille fine, grande quantité de cheveux blonds et crépus par le bas, il a le teint blanc et délicat, le nez aquilin, mais grand et élevé, la boiiche grande, mais assez bien façonnée, la lèvre vermeille et les dents belles, le menton large et pointu, le col long beaucoup trop, la voix fort grosse; les. mains et les jambes belles, mais il n'a aucun air ; la reyne et luy se sont mis à genoux. Les grands avolent pris la droite, estant entrés les premiers, M. de Villars pria le roy qu'il trouvât bon que nous fussions placés comme nous le devions ^ et quoyqu'on y fût dans ce moment, M. de Villars et moy avons passé à sa droite et nous sommes mis devant les grands. La cé^ rémonie s'est donc faite; elle est fort peu différente de la françoise; ce qu'il y a de plus est un lien blanc que l'on met en las d'amour autour du marié et de la ma«riée. On luy a mis aussy une toille de gaze blanche qui se tient sur l'espaule de l'homme et la teste de la femme ; elle sieyoit peu au roy, mais parfaitement à la reyne qui ne fut jamais si belle. Le tout estant finy, le roy prêt à sortir, je me suis advancé et luy ay fait un compliment de la part du Roy mon maistre, auquel il a respondu aussy civilement qu'il le devoit : M. de Villars a fait le sien et nous avons pris congé de luy et sommes venus disner à Burgos. J'oubliois de dire que ma femme aussy luy a fait sa révérence ; Mesdames de Clérembaut et de Grancey se sont mises à genoux et luy ont baisé la main, comme estaut de la maison de la reyne. Ils ont entré seuls dans la chambre, le roy ayant dit qu'il ne vouloit pas de tiers dans sa conve^
sation ; je crois que les gestes y ont pris plus de part que les paroles, car ils ne s'entendroient pas encore. On leur a servy ensuite à disner, après quoy ils sont montés tous deux en carosse pour venir à Burgos : le roy paroist fort amoureux ( — sept lignes raturées—), elle alla disner à un couvent hors la ville qu*on appelle les Oualgos d'où elle revint ensuite et fit son entrée à cheval vestue à l'espagnole ; elle estoit sous un dais porté par plusieurs des messieurs de la ville; devant elle marchoient trois grands et après madame de Terranova et madame de Mortara, les dames et filles d'honneur et les duègnes. Il y eut le soir feu d'artifice et comédie et pendant tout le temps que nous avons séjourné à Burgos ; le lendemain, 21 , j'envoyai un gentilhomme espagnol que M. de Villars m'a donné pendant mon séjour, au secrétaire des dépesches, demander mon audience secrette qu'on n'avoit pu m' accorder le jour précédent ; je l'eus ce jour là et mesme mon audience publique et mon entrée; ce sont bien des affaires en un mesme jour, mais la brièveté du temps donna lieu à toutes ces choses. On m'a envoyé prendre chez moy par le marquis de Gastelnovo et le corrégidor de la ville qui a fait les fonctions d'introducteur, celuy qui l'est estant malade à Madrid ; je crois que c'est flatterie : cependant, on a paru content de la noblesse qui m'a suivi et de la quantité de livrées que j'avois ; je suis sorty de chez moy à midy et suis allé à cheval jusqu'au palais.
J'avois à ma gauche la dame major et Tintroducteur marchoit devant moy, et devant luy, deux à deux, les gens de qualité qui m'avoient accompagné, 12 gentilshommes à moy et 8 ou 10 François qui se sont
trouvés icy, après ma carosse remplie de 12 pages et devant 32 hommes de livrée. J'ay fait les complimens du Roy mon maistre au roy et leur ay fait connoistre la valeur du présent ; il s'est fait expliquer ce que je luy avois dit et m'a respondu entr' autres choses qu'il espéroit que cette union»serviroit de base à une paix qu'il souhaitoit si fort entre les deux couronnes. Il me fit l'honneur de me dire plusieurs choses obligeantes pour moy. De là j'allay chez la reyne en audience publique. Aujourd'hui 22, ma femme et moy avons esté à une feste de taureaux, j'avoue que c'est à mon gré un médiocre spectacle. J'ai eu mon audience de congé dans laquelle j'ay reçu plusieurs marques de considération du roy; de là j'ay esté prendre celle de la reyne qui m'a donné mille assurances de respect et de tendresse pour le Roy et pour moy, elle s'est attendrie extrêmement et a rassemblé le conseil d'Estat trois fois pour sçavoir la manière dont ils me traiteroient, et m'a apposté sur les registres d'Espagne dans lesquels il n'est pas marqué que hormis les souverains aucun prince ayt reçu de TAltesse des grands, et sur cela ils avoient résolu de me donner de l'Excellence. M. de Villars luy dit que jamais je ne changeray la chose. Je n'ay pas demandé à changer les coutumes d'un royaume, mais j'ay dit si haut qu'ils n'ont pu en prétexter cause d'ignorance que je querelerois le premier qui me donneroit de l'Excellence, qu'à la fin il a esté réglé qu'ils me parleroient en tiers personne et que tout le reste me donneroit de l'Altesse, ce qui a esté exécuté, car le marquis de Gastelnovo qui est de famille de grands m'en a donné en venant au devant de moy pour raudience.