‹ Les amis de SiskaChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comme à Bonnaire et à Siska, les journaux du matin annoncèrent à Conolès le dernier exploit de l'A. G. G. I., mais si les deux premiers virent en l'Espagnol l'auteur du crime de la rue d'Aumale, Conolès, qui savait à quoi s'en tenir, se garda bien de sortir le lendemain, pensant que Lucien viendrait le voir. Mais pas de Lucien, le lendemain, le surlendemain, ni les jours suivants ; le chef de l'école panachiste ne se trouvait pas à son aise.

A côté de Bertha, qui s'étonnait de le voir rester à la maison, mais qui ne s'en plaignait pas, il attendit. Pourquoi Lucien ne venait-il pas ? Cette absence l'inquiétait, le troublait. Peut-être était-il pris, ce chef ? Mais non. Les journaux l'auraient annoncé. Conolès se perdait dans des conjectures... et il finit par croire que la police était sur les traces de l'assassin.

Il comprit alors que Lucien s'abstînt de chercher à le voir ; lui-même, à sa place, en aurait fait autant... Mais il se dit que si son camarade avait dû, par une imprudence quelconque, donner l'éveil aux soupçons, lui-même pouvait également être inquiété.

Et il verdit de peur.

Bertha ne comprenait rien à ses allures.

Il ne se confiait pas à elle, même il se montrait plus brutal encore qu'auparavant.

Qu'avait-il donc? Il ne se mettait pas à la fenêtre, le soir, pour respirer comme elle le faisait avec plaisir. Il ne voulait pas qu'on allumât la lampe et quand il entendait des pas, dans l'escalier, il prêtait l'oreille et se dirigeait à pas de 'Chat vers le paravent, derrière lequel il pensait se -cacher.

— Je n'y suis pour personne, avait-il dit à Bertha. Tu répondras, si on te demande d'autres renseignements, que je ne suis pas rentré à la maison depuis déjà huit jours, que je suis en voyage. Et cache la valise.

Elle le contemplait avec des yeux stupides.

— Mais pourquoi as-tu peur ? l'interrogeait-elle •quand elle le voyait blêmir.

— Moi... peur? Idiote! Tu m'as jamais vu avoir peur ?

Dès que la main de la pauvre fille voulait prendre, doucement, les doigts fiévreux de l'Espagnol, il la repoussait avec rage : « Quitte la main » !

Elle ne voulait pas exciter sa colère et gardait alors un silence terrifié.

Gonolès avait appris aussi le suicide de Bon-

naire et il jugeait le moment critique. Parfois, il se révoltait contre Lucien et il se reprochait d'avoir accepté de l'aider dans des entreprises pour lesquelles il n'était pas fait. Le volume de Quincey : De Vassassinat considéré comme un des Beaux-Arts, traînait sur la table. Conolès ne le voyait jamais sans horreur et il finit par le dissimuler derrière une pile de leur linge, dans l'armoire de Bertha. Parfois, il faisait appel à son orgueil... Mais la crainte reprenait le dessus et il n'avait plus confiance dans son étoile.

Il avait été imprudent. Sa liaison, si courte qu'elle eût été, avec Pablo et la pauvre petite Soledad, pouvait suffire à le mettre en danger... En outre, il se doutait bien que ses théories développées au quartier Latin devant une jeunesse envieuse et bavarde devaient trouver de malveillants commentateurs.

Tout était-il donc perdu ? Tout... Il tremblait. Il accusait le destin de s'acharner sur lui. Sa barbe poussait sans qu'il la taillât. Il ne se tenait plus. En huit jours, de brillant et loquace qu'il était, il devint sordide et ténébreux. Bertha le préférait ainsi. Il risquait moins de lui échapper avec des ongles noirs et du linge Isabelle... Elle finissait d'ailleurs par comprendre sa frayeur et elle lui racontait, pour lui donner du courage, des

aventures qu'elle avait lues dans des romans policiers et qu'elle imaginait de bonne foi lui être arrivées, Conan Doyle, Sazie et autres Zévacochonneries !

Il l'écoutait avec la soumission parfaite d'un enfant malheureux. Il la croyait sur parole et quand le récit de la pauvre sotte s'embrouillait, il demandait des explications qu'elle lui fournissait de son mieux.

Au bout d'une semaine, Conolès n'avait pas encore quitté son petit logement. Plusieurs fois, des amis du quartier Latin étaient venus sonner à sa porte, sans que Bertha eût ouvert. On l'oubliait. La police suivait d'autres pistes et Conolès reprenait peu à peu de l'assurance, du verbe et de la gaîté.

Lucien donna un grand coup dans la porte en arrivant chez Conolès.

Personne ne répondit.

— Au nom de la loi...

Dans l'appartement, ce fut une minute d'épouvante... et la porte s'ouvrit.

Bertha, plus blanche qu'un buste en marbre, reconnut Lucien :

— Qu'y a-t-il donc ?

— Mais rien, une petite farce. Je viens voir le coupable, voilà tout.

— Bougre d'idiot, grogna Gonolès qui suait à grosses gouttes, en écartant le paravent.

— Ah ! vieux frère, tu étais à l'abri ? Bonne idée ! Tu es vert pomme... Voyons, mets tes souliers, ton chapeau et filons.

Bertha stupéfaite les regarda partir sans comprendre. Elle ne comprenait jamais.

Il pouvait être cinq heures et la chaleur était tombée.

— M'expliqueras-tu, fils des Espagnes?...

— Oui, mais d'abord, pourquoi n'es-tu pas venu le lendemain de l'affaire ?

— Tu le sauras.

— Je te croyais arrêté, jugé, guillotiné.

— Hé, là, là ! Tu vas vite ! On ne part pas les uns sans les autres ; nous n'en sommes pas encore à la fin. Tout à l'heure, je te remettrai ta part et la vie sera belle.

Gonolès ne dit rien. Il voulait, avant tout, toucher l'argent : ensuite, il parlerait. Cette existence ne lui convenait plus. Décidément, il n'était pas fait pour elle. Lucien le comprendrait. D'ailleurs, depuis le suicide de Bonnaire, l'Association se limitait à eux seuls, et ce n'est pas à deux qu'on

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peut espérer mener très loin une entreprise aussi vaste.

Ils pénétrèrent dans un café désert qui sentait la bière aigre et la sciure de bois.

A la caisse, une énorme vieille somnolait, abritée par des piles de morceaux de sucre.

Le garçon ronflait sur une chaise, la bouche ouverte, sa serviette tombée à terre.

— Deux demis, lança Gonolès.

Le garçon s'éveilla en sursaut, ramassa son linge malpropre, répéta la commande.

Ils s'installèrent tout au fond de la salle, invisibles de la rue.

On les servit et, têtes penchées, ils causèrent avec une discrétion de diplomates.

— J'ai dû quitter Paris, le soir même, commença Lucien à voix basse. Puis, il sortit de son portefeuille une enveloppe et la tendit à Gonolès, qui la palpa tout aussitôt.

— Combien me donnes-tu ?

— Douze mille francs, enfant de l'Ibérie.

— Merci. Ça va bien !

L'enveloppe disparut dans une poche intérieure de Gonolès, qui ne savait comment expliquer ses projets de lâchage. Lucien ne le regardait pas : il avait légèrement glissé sur la banquette et paraissait absorbé dans une rêverie inquiétante.

Au bout de quelques minutes, il demanda :

— Tu n'as eu vent de rien ?

— Non. Je ne suis pas sorti depuis... depuis l'histoire.

— Ah !... Pour moi, qui suis sorti, j'ai appris des choses curieuses.

— Lesquelles ?

— On parle beaucoup de toi dans les bars du quartier Latin, beaucoup trop.

— De moi ?

— ... turellement.

— Et qu'est-ce qu'on dit ?

— On dit que tu es l'auteur de l'incident.

— Moi ? Quels abrutis ! s'exclama sourdement Conolès, déjà dressé comme s'il allait fuir.

L'instant lui parut propice. Il ajouta :

— Ecoute, Lucien, j'ai beaucoup réfléchi cette semaine.

— Et tu plaques ?

— Mon Dieu...

— Tu as raison, railla Lucien. L'affaire est mauvaise pour toi.

— Gomment, pour moi? Mais...

— N'ouvre pas la bouche... Il suffit d'ouvrir les yeux. Où allons-nous ? Penses-tu que Bonnaire, avec son geste stupide, ne nous ait pas brûlés? Nous nous trouvions tous au Patronage le jour du

vol et ces gens-là seraient trop bêtes s'ils n'établissaient pas entre le vol, la disparition des billets de l'abbé Carré et le suicide de Bonnaire, certains rapports fâcheux. En outre, ils seraient forcément amenés à conclure que Bonnaire n'a pas fait le coup tout seul. On cherchera le mobile du vol. Siska s'est un peu trop montrée. Tu saisis ?

— Oui, tu veux dire qu'entre Bonnaire et Siska il y aurait...

— Je veux dire, mais c'est toi qui le dis. Soyons prudents.

— J'allais te le conseiller.

— Pas de preuves nulle part, pour la rue d'Aumale, pas de lettres compromettantes ? questionna Conolès.

— Rien, assura Lucien qui mentait en pensant à la lettre de Bonnaire et au lambeau de soie qu'il avait arraché au corsage de l'Argentine.

Conolès respira.

— Je ne lâche pas l'Association, déclara-t-il après avoir bu. Je te demanderais plutôt de nous reposer quelque temps. La saison ici ne vaut rien et nous avons assez d'argent pour nous offrir une bonne petite villégiature.

— La valise, Conolès ! ricana Lucien.

— Eh ! oui, la valise et le repos bien gagné. Je

ne me sens pas tranquille à Paris. Je voudrais partir.

— Oui, tu sens que les oiseaux sont ivres... L'idée n'est pas mauvaise. Mais comment expliquer cette aisance soudaine ? Parmi les gens qui te connaissent, personne ne manquera d'observer que l'affaire de la rue d'Aumale est encore toute fraîche. Il faut attendre.

Lucien se replongea dans son rêve. Il avait allumé une courte pipe anglaise d'où montait un capricieux et mince panache de fumée.

— Attendre ! répéta Conolès.

Au bout d'un moment Lucien proposa :

— Pourquoi ne pas jouer, doucement?

— J'ignore les règles de tous les jeux et j'ai peur, si je gagne, d'être malheureux en amour.

— Ne fais pas l'idiot ! Il ne s'agit pas de gagner, mais de donner le change, tout bonnement. Nous jouerons ensemble. Accepté ?

— Accepté.

— Et puis, ajouta Lucien, habille-toi désormais de façon moins voyante. Ce qu'il faut, c'est que nous portions l'étoffe la plus banale, foncée de préférence, un de ces gris qui sont de toutes les saisons, ou un imperturbable bleu marine... et que l'adresse du mauvais faiseur ne nous distingue pas de vingt mille autres individus.

— Tu as fini ? demanda Gonolès.

— Non, le chapitre des chapeaux maintenant : melon obligatoire ou canotier quelconque, acheté dans un grand magasin, payé comptant. Sois simple, comme la colombe. Pas de bijoux. Pas de chaîne de montre surtout. Accrochent l'œil. En principe, rien dans les poches, sinon montre dans pochette de chamois (ne glisse pas), argent dans gousset, mouchoir dans une poche pantalon, revolver dans poche ad hoc.

Gonolès se récria, travaillé d'inquiétudes :

— Tu n'est pas franc avec moi, Lucien ! Tu prépares une nouvelle affaire, j'en suis sûr !

Sans lui répondre, Lucien poursuivit :

— Ah ! pas de papiers, par exemple ! aucun papier ! Et quant aux cartes de visite, a fortiori... Non, pas même de journal ; le jeter aussitôt lu. Prendre d'ailleurs l'habitude de vérifier la contenance de ses poches quarante fois par jour.

— Mais, c'est l'enfer !

• — Moins que rien. Tout cela a l'air compliqué, parce qu'énuméré, détaillé. En réalité, c'est beaucoup plus facile que de traverser le carrefour de Ghâteaudun.

— Tu m'as remis douze billets...

— De quoi réaliser un sac sérieux ou en avoir

l'air. Joue ou fais semblant, mais va au tripot. Moi, j'irai.

— Ah ! tu ?...

— Oui. Je...

Et sournoisement, Lucien demanda, d'une voix Duatée de prévenances :

— Tu aurais quelque chose à objecter, mon ami, mon bon Gonolès ?

— Non, je t'approuve. Je risquerai une centaine de louis et perdu ou gagné, je me trotte... Ah ! la fraîcheur de la vie libre... Ah ! le repos, le bienfaisant oubli !

— Pas de développements. J'ai compris. Garçon ! deux demis encore, et payez-vous.

Ils burent. Le soir, dehors, était venu, et inconnus parmi les gens qu'ils heurtaient sur le trottoir encombré, les deux amis convinrent du surlendemain pour aller tenter la chance avec un cœur égal.

Naturellement, Siska fut des leurs, ainsi qu'Ai fred, qui n'avouait pas avoir pris une culotte funèbre à son dernier séjour à Bruxelles, et voulait se refaire. On constitua deux couples : Gonolès-Siska, Lucien-Alfred et l'on descendit la rue Fontaine.

Une belle nuit claire s'étendait sur Paris. A Montmartre où tous quatre avaient dîné, les terrasses des cafés regorgeaient de buveurs transpirants.

Il faisait doux ; par instant une brise légère se levait, agitait d'un frémissement délicieux les cimes des platanes du boulevard, et retombait. Les larges lumières orangées des petits bars éblouissaient. Tout s'annonçait bien et, comme onze heures sonnaient, le premier couple gravissait l'escalier d'un tripot célèbre dont le rouge et le noir n'évoquaient aucun stendhalisme.

On n'y jouait pas fort, ce soir-là. Autour du tapis vert, sous d'énormes abat-jour qui concentraient la lueur électrique des lampes sur les mises des pontes, la chance tournait, indécise, et les râteaux des croupiers ne raclaient que des louis peu nombreux.

Siska s'assit entre une maigre femme plâtrée et un énigmatique « pays-chaud ». Conolès fit le tour de la table. Il y avait là quelques figurants qui valaient d'être vus : des vieux surtout et des exotiques à cravates rouges, piquées de perles trop grosses, des filles trop peintes, des gigolos trop blancs.

Personne à la table de bac. Mais la boule tournait, sans relâche.

Le « Faites vos jeux » languissait, revenait, s'attardait, puis, net et dur, tombait un « Rien ne va plus )',

Un larbin promenait sur un plateau le « premier service », sandwich, cigares, orangeades... Chacun prenait à sa guise et déposait une pièce sur le plateau.

Pas drôle, un peu moche, en somme, cette boîte où l'on respirait une atmosphère lourde, empestée de tabac et d'odeurs.

Conolès lança un louis sur le noir. L'aboyeur fit « Rouge » !

Le joueur s'entêta, doubla sa mise. La rouge sortit encore trois fois de suite... Au cinquième coup, la boule hésita, puis s'arrêta. Et sur l'annonce « noire », on poussa devant Conolès un petit tas de louis, qu'il laissa « porter » deux fois, avec succès.

Siska, de son côté, perdait sans fièvre, en jouant un petit jeu qui l'amusait. Mais Conolès, mis en goût, gagna quelques louis encore et sut profiter d'une série.

— Ça se dessine, pensait-il, épanoui.

A sa façon de ponter debout, d'un air nonchalant, on aurait pu le croire indifférent au gain.

Il surveillait, au contraire, la chance, puérilement attentif à la m.ain du croupier qui lançait

la boule. Il était également tout yeux pour ses voisins qu'il observait avec curiosité.

Un lourd Teuton, à sa gauche, misait avec une épaisse énergie, sans succès... A sa droite, un vieillard, sec et fourbu, comptait sa provision à tout moment et la dilapidait à petits coups. Tous deux étaient assis.

Toujours debout, comme le Veau d'or, Gonolès lançait les louis d'un geste détaché, voyait doubler sa mise, attendait, la quadruplait et ramassait.

Il jouait à trois temps.

A trois temps, son rythme ! Trois temps, valses faciles, vers de neuf pieds... A trois temps ! Il avait l'âme trépidante et joyeuse.

Siska perdait tout ce qu'elle voulait.

Et petit à petit, la fièvre du jeu, la chaleur de la salle pénétraient Gonolès.

Il s'asseyait à son tour, car le tas d'or qu'il avait amassé rondement se multipliait avec un méthodique entrain.

Le joueur changeait de couleur. Il misait sans y rien comprendre, avec cet entêtement, quelquefois profitable, des débuts.

— « Rien ne va plus. »

Il gagnait. Il gagnait toujours.

— Chouette ! se disait Gonolès... Voilà ! boum ! Le gros tas !

Il cessa de jouer vers une heure. Le garçon passait le second service : du chocolat trop clair et du bouillon trop gras.

Siska se leva, avec une moue un peu dépitée.

— Vous gagnez, Gonolès ?

— Heu ! Heu ! Comme ci, comme ça. Je m& défends...

— Moi, je perds.

— Ne me portez pas la guigne!

— Pensez-vous !

Ils s'assirent à une petite table et se firent apporter des sandwichs, avec du whisky qui empestait l'acide chlorhydrique.

— Savez-vous où sont les autres ? demanda l'Espagnol.

— Oui, chez Fernand, un peu plus bas.

Fernand est un tripot (bien connu, lui aussi) de

la rue Fontaine. On y truque pas mal. Mais la brigade des jeux, abreuvée de pots de vin, est décidée à l'ignorer,

— Voulez-vous qu'on aille les rejoindre, Siska ?

— Pourquoi pas ?

Dehors, Gonolès prit le bras de la jolie fille et lui dit, les yeux luisants :

— Ma chère, je sens que ça ira !... J'aurai la bonne passe, je saurai en profiter, et alors...

— Alors?

— Vous ne viendriez pas, Alfred et vous, avec Lucien et moi, dans un joli coin frais et vert de Normandie ?

— Mais si !

— Embrassez-moi, Siska, pour cette bonne parole.

Elle l'embrassa, sans passion, sans répulsion non plus. Il faut bien embrasser les hommes qui vous le demandent...

De joyeux qu'il était, Conolès devint tout à fait tendre.

— Je n'oublie pas l'après-midi charmant où nous nous...

— Vous avez la mémoire longue, dit la jeune femme, avec une subite froideur. Bonnaire lui était soudain revenu en mémoire.

— Chère Siska, ne vous moquez pas de ma sincérité. Je vous trouve épatante, ma parole, et si vous n'étiez pas la maîtresse de Lucien...

— Eh ! bien ?

— Pourquoi diable avez-vous le béguin pour Lucien ?

— Vous oubliez, mon cher, qu'Alfred a bien aussi quelques droits sur moi.

— Je le sais, mais Lucien...

— Lucien est le meilleur camarade que je sache.

— Toutes les femmes ont la même excuse : Camarade ». Ah ! Siska... Mais moi, pour

ous, suis- je un camarade ?

— Je l'ignore.

— Je suis davantage, Siska... C'est-à-dire, je oudrais être davantage. Depuis que... enfin oui... ai toujours dans l'esprit votre image et... D'ail- 3urs, vous êtes la seule brune que j'aime, moi qui iréfère les blondes.

— Que d'obligations !

— Siska, vous vous fichez du seul pauvre cœur ;ui soit peut-être le plus à votre discrétion.

— Conolès, je vous adore ! dit-elle en singeant aminement l'accentuation, dents serrées, de larah Bernhardt.

— Assez... Votre ironie me brise l'âme. ..

— Comme il a bien dit ça !

— Je sais dire mieux. Et faire, donc !

— C'est ici, montons... Conolès soyez sage.

Alfred et Lucien perdaient une quinzaine de ouis chacun.

— Ça ne va pas, déclara le premier, maussade. Lucien ne dit rien.

Ici, c'était identique à là-bas.

Même tapis vert, mêmes abat-jour, même Dublic.

Une grande baie qui donnait sur une façade sans fenêtre s'étendait au fond de la salle. On étouffait. Il était deux heures du matin.

Gonolès but encore un whisky et paya la tournée. Alfred baissait l'oreille. Tapes sur tapes ! Il paraissait déconfit.

Lucien s'enquit du gain de Gonolès.

— Soixante-quinze louis.

— Pourquoi as-tu lâché, puisque tu étais en veine ?

— Pour ne pas la fatiguer. Ne soyons pas trop gourmands. Soixante-quinze louis valent la peine qu'on s'y mette. Je m'y mettrai sans flancher tous les soirs : j'ai des principes et, quand j'aurai fait ma balle, nous nous trotterons loin de Paris...

— Oui, dit Lucien... Mais maintenant, fuyons cet antre inhospitalier. J'ai besoin de musique et de consommations chères.

Cette première nuit s'acheva place Pigalle, au Rat-Mort et enfin dans le plus grand désordre. Et le lendemain, on recommença.

Siska portait la veine à Gonolès. Du moins, le disait-il, pour avoir le prétexte de ne pas la lâcher d'un pas, car il mettait sa vanité dans l'apparence des choses et il se sentait jaloux de Lucien.

Il le savait solide et décidé. Lui, tout frayeur et vantardise, il avait besoin de prendre sa revanche

i (pourquoi non ?) de souffler à Lucien sa maî- •esse. Mais Siska était trop fine pour ne pas apercevoir de son manège.

Gonolès passait régulièrement ses nuits au triot, ou Siska venait le trouver. Il gagnait petitelent, mais sûrement, et déjà ses bénéfices s'éleaient à plus de six mille francs.

Il reprenait confiance en son étoile.

Le personnel du tripot le connaissait, ce qui enflait d'orgueil. De vieilles joueuses à cabas lui lendiaient des pièces de quarante sous.

A l'œil morne des croupiers posé sur sa mise, n devinait que la boule le favoriserait. Elle n'y lanquait pas. Rouge ou noir, le métèque empohait régulièrement.

Il fallait voir, à la sortie, son air d'importance t flambant ! Siska l'accompagnait, mais ne lui ermettait que de menues faveurs, en attendant u'il en payât de plus grandes.

— M'aimez-vous? lui demanda-t-il, un soir où a veine avait été plus insolente encore que de outume.

— Non, répondit-elle, avec un sourire qui 'offrait.

Gonolès profitant de ces bonnes dispositions, se lâta, lui donna rendez-vous, l'après-midi, dans la arçonnière qu'un peintre futuriste avait mise à

sa disposition, rue Germain-Pilon, à Montmartre.

C'était, au fond d'une cour plantée de lilas et d'accacias, un petit bâtiment à un étage.

Une chambre très grande, un lit très vaste. Ah ! que l'amour y était bon !

Gonolès parlait et, de sa voix persuasive, évoquait sa patrie brûlante. Il disait le bonheur de vivre au soleil, sans intrigues, bêtement et sauvagement, en Andalousie, guitares et pompons de mules...

Siska l'écoutait et ces discours se terminaient dans un spasme violent où Vénus était exaltée.

La nuit, rue Fontaine ; le jour, rue Germain- Pilon ; jeu et jeux... A ce métier là, on s'use !

— Tu te vannes, Siska, constatait Lucien.

— Bah ! la Normandie me remettra, répondaitelïe.

Alfred et Lucien attendaient que la chance au jeu de Gonolès fût assez notoire, pour quitter Paris.

Le veinard, lui, était moins pressé.

Les gains qu'il réalisait avec une incroyable exactitude lui faisaient entrevoir la poGsibilité de rafler la forte somme.

Et, de jour en jour, cette soif de l'or grandissait. Il n'avait jamais été aussi riche.

De Bertha, de Viviane, il ne se souciait plus.

3iska lui paraissait plus désirable et il prenait a ses propres yeux figure de conquérant et de hiéros.

A lui, à lui seul profitait l'Association fondée par Lucien. Il enlevait au chef, d'abord, sa maîtresse. Ensuite, il s'enrichissait.

Personne ne parlait plus de ce pauvre petit Bonnaire. Seule, parfois, Siska se le rappelait, Tiais les morts vont vite et les absents ont touours tort.

Pour Lucien, il tentait mollement de se rapprocher de Siska, car Conolès devenait à la longue nsupportable.

Afin de ruiner un peu son prestige, il se rendait quelquefois au tripot, où le personnage pontait ivec assurance. Il jouait, lui aussi ; Conolès ^•agnait, Lucien perdait.

Il cessa de jouer, et raccompagnant l'Espagnol un soir, il lui dit :

— Quand partons-nous?

— Bientôt.

— As-tu des préférences pour une plage ?

— Aucune.

Mais Conolès mentait. Son but était d'être muni i'assez de billets pour offrir à Siska les splendeurs de Deauville, le plus coûteux des bailloirs Dour snobs. Les complets qu'il comptait exhiber

26o LES AMIS DE SISKA

rue Gontaud-Biron épateraient Lucien si l'on était forcé de l'emmener. Pour Alfred, on l'enverrait à Aix-les-Bains, ponter contre les banquiers russes de la Villa des Fleurs.

Cependant la chaleur augmentait. Affreux, ce Paris d'été, puant et pauvre !

On ne voyait plus, à Montmartre, que de caricaturales bandes d'Anglais, pilotées par un agent de Gook. Les tripots eux aussi se vidaient.

Il n'y avait plus, autour des tables, que de misérables étrangers et l'écume des grands bars.

Une nuit, Conolès proposa de partir. Il commençait à en avoir assez.

Il perdait.

Le lendemain, il perdit encore et chacun put sentir sa mauvaise humeur.

— Il nous barbe, ce gaillard ! constata de sa voix molle le mol Alfred.

Siska voyait toujours Conolès, bien entendu, dans la garçonnière de la rue Germain-Pilon.

— Partons ensemble ! lui proposa-t-il. Nous dépisterons votre amant, ainsi que Lucien, et nous passerons une saison délicieuse.

Siska lui rit au nez. Non seulement l'aventure ne la tentait guère, mais c'est àgrand'peine qu'elle supportait, maintenant, Conolès, encore qu'elle puisât assidûment dans sa bourse de jeu. Elle se

demandait si elle aurait la patience de le tondre jusqu'au bout. Sa rancune, il est vrai, l'y poussait. Elle lui en voulait de vivre à la place du pauvre Bonnaire.

Sans doute, Alfred était parfois assommant et presque toujours nul. Mais il avait le billet facile et Siska ne se résignait pas à courir la chance d'être semée par lui, s'il apprenait que Conolès l'avait enlevée. Et puis, il y avait Lucien, à qui, malgré tout, la jolie fille ne pouvait s'empêcher de penser bien souvent ! Elle ne prévoyait pas de pouvoir jamais vivre sans lui.

— Oh ! ce Lucien ! rageait Conolès. Mais écoutez-moi, ma chérie, et je vous promets une vie pleine d'attraits...

— Vous ne saisissez pas, avouait Siska.

— Dites-moi tout de suite que je suis un âne ! Soyons, j'ai de l'argent, beaucoup d'argent ! Qui ^ous retient donc d'être heureuse ?

Siska ne se laissait pas convaincre, trop joueuse îlle-même pour ne pas craindre la contrepasse ;oute proche.

Elle voyait clair, car déjà, peu à peu, avec des lauts et des bas, Conolès commençait à rendre ;on bénéfice.

Les louis qu'il avait été si joyeux d'arracher à

la fortune, s'en allaient avec une régularité angoissante.

Il s'entêtait quand même.

Rue Fontaine, assis entre deux pontes timorés qui jouaient la matérielle, il faisait l'insolent et l'audacieux.

Ça ne lui réussissait guère de crâner, la poisse le tenait bien.

Il changea de tripot. De tout son gain, il ne lui resta plus bientôt que six ou sept cents francs.

Il attendit le retour de la veine, à petit jeu, tristement effondré devant l'immense tapis, dont le vert ne lui donnait plus d'espoir...

Ah ! ce tapis vert ! Il avait imaginé les prairies fécondes et lustrées, le grand ciel pur, l'abondance et l'amour...

Tout en riant sous cape, Siska le plaignait avec une fausse commisération d'avoir « redécoconné ».

Les sept cents francs disparurent.

Gonolès entama sa provision, dont il ne lui restait plus que cinq billets de mille, mais il n'avait plus confiance.

— Ça va ? demanda Lucien un beau jour.

— Ça ira, répondit Gonolès. Laisse aller.

— Combien de temps?

— Dans huit jours, je vous suis.

Il ne parlait plus de Normandie, ni de Deau-

ville où il aurait si volontiers payé, comme tant d'autres nigauds, cinq louis par jour une chambre mansardée, pour le plaisir de contempler, le troisième dimanche d'août, réunis sur le champ de courses, Mayol à la fausse mèche blonde, M""" Charron aux grands yeux, le détective international Nadel, Mistinguett qui montre les dents, Lucie Delarue-Mardrus qui montre sa jument, les frères Lareinty qui montrent leurs aéros et cet aristocratique cornard, le comte de Lizery. Plaquer, pour lui, c'était s'avouer vaincu tout à fait.

— Partons tous les deux, il est encore temps, proposait-il à Siska.

La réponse de Siska fut qu'elle ne parut, de deux jours, à la rue Germain-Pilon, ni au tripot.

Elle revint le surlendemain, mais il n'osa pas l'interroger trop avant.

En lui se livrait une lutte poignante : enlever Siska de force, ou l'étonner par une veine à tout casser. Mais la veine? Ou bien... ou bien le hasard, l'imprévu, l'occasion propice...

Gonolès vivait depuis quelque temps dans un monde qu'il découvrait à mesure. Après tout, Bonnaire avait fait preuve de valeur pour son coup d'essai et Lucien, naturellement, s'était affirmé d'une maîtrise étonnante... Ne saurait-il

pas, lui aussi, à l'instar de ses deux amis, « se montrer »?

Il ne mit personne au courant de sa tentation. D'ailleurs, avant d'en arriver là, il pensait toujours se refaire au tripot, regagner en une seule nuit tout le terrain, tout l'argent perdu.

Mais il comptait sans la guigne, et la guigne s'acharnait sur lui. Prudences crispées ou coups de pistolet audacieux, rien ne réussissait. Les derniers billets s'envolèrent.

— Me voilà nettoyé, constata sombrement Gonolès,

Une tentative sur la bourse de Siska n'eut aucun succès.

Ce fut la fin.

Il s'écarta d'Alfred, de Lucien, de Siska surtout, et Bertha le revit, morne et défait, reprendre l'existence d'autrefois.

Il se traitait d'imbécile, furieux de ne pas avoir quitté Paris aussitôt que Lucien lui avait remis l'enveloppe bourrée de billets. Qu'allait-il faire à présent ?

Il n'aimait pas Siska, mais il la désirait avec une violence de mauvais étalon cabochard. La revoir, la reprendre...

Un soir, il alla voir Lucien et lui demanda cinquante louis.

— Non, tu les jouerais.

Gonolès se tut, les sourcils froncés.

— Ecoute, reprit-il, avec un mauvais regard, tu as tort, Lucien. Tu devrais mettre un peu plus de façons avec moi...

— C'est-à-dire?

— Ne me fais pas parler...

Entre les deux hommes un silence orageux se fit.

Lucien se sentait plein de mépris pour cet Andalou flottant qui voulait jouer au petit soldat avec lui.

— Ne fais pas le malin, prononça-t-il, avec une froideur dure.

Les yeux brillants, il ressemblait au Christ glabre et vindicatif que Michel-Ange a placé dans son Jugement dernier.

— Je ne fais pas le malin, mais donne-moi ce que je te demande. J'en ai besoin... tout à fait.

Lucien ouvrit son portefeuille et tendit le billet imploré.

— Sache que je n'obéis pas à ta menace, entends-tu ? Dans cette affaire, il n'est pas question de moi. Des preuves? allons donc !... Il suffit d'un seul mot de ta part pour te perdre... à ma place.

— - Comment ! s'écria Conolès.

— Ne crie pas. L'affaire de la rue d'Aumale est toute à mon honneur. Devant Bonnaire et Siska, n'as-tu pas dit, à plusieurs reprises, que tu te chargerais de l'exécuter ?

— Oui, mais...

— Fournirais-tu un alibi présentable ?

— Mais c'est fou ! Tu me prends pour un...

— Sois discret. Je te prends pour ce que tu es : un capon... Ta Bertha dévouée, mais sotte — « gourde et bonne » comme l'a baptisée Parville — elle ne résisterait pas dix minutes à un interrogatoire bien mené par le juge d'instruction. De mon côté, me crois-tu assez niais pour avoir laissé la moindre trace? J'avais des gants, mon ami... pas d'empreintes. Travail bien fait. Les bertillonneurs peuvent fouiner !

— Et Siska ?

— Mais Siska n'a jamais vu en toi que l'assassin de Pablo et de son adorable maîtresse, sois-en bien convaincu !

Gonolès voulut arrêter Lucien, mais celui-c-i poursuivait impassible :

— En outre, on m'a vu le jour même du crime à Montmartre et je puis fournir de ma journée un emploi précis (il bluffait). Siska jurerait que je ne suis pas le coupable et Siska ne ment pas. Alfred aussi. J'ai passé huit jours à Bruxelles,

pour affaires, ave-c lui. Donc, de ce côté-là... rien à craindre.

— Quel aplomb !

— J'ai ma conscience pour moi... Tu oublies, toi, que dans le tripot où tu as gagné, puis bêtement perdu, tu t'affichais avec mes victimes. (Il insista sur « mes ».) Le concierge t'aura vu. Tes disciples ont leur conviction faite sur l'affaire. Tu as trop parlé, au quartier Latin, beaucoup trop... Tu vois donc, vieux Conolès, que je ne redoute rien de ta part...

L'autre parut atterré.

Néanmoins, il tendit la main à Lucien, en disant :

— Pardonne-moi. Je voulais simplement te faire peur.

— Elle est bien bonne, mon pauvre vieux ! Allons, ne t'amuse plus à ce petit jeu. Tu as tes cinquante louis. Décanille.

Conolès ne se fit pas répéter l'ordre. Il tourna les talons en vitesse et, le soir même, on le vit au tripot de la rue Fontaine où il jouailla jusqu'au matin, avec une inutile prudence.

Il mettait cent sous sur le tapis, gagnait, ajoutait cent sous et perdait immanquablement. Jamais un coup de deux !

Quand il eut tout joué, tout perdu, Conolès se mit à réfléchir profondément. Un autre se fût peut être livré auparavant à ce petit exercice, mais il ne faut forcer personne et chacun agit à sa guise lorsqu'il en a les moyens.

Hélas ! les moyens de Conolès n'avaient jamais été très étendus et il s'en rendit compte après un sérieux examen.

Il se secoua.

— N'empêche ! Il faut agir maintenant.

Mais comment agir ?

Intimider Lucien et le taper une seconde fois, il n'y fallait pas songer.

Et l'autre moyen était hérissé de difficultés.

— Suriner un ponte, estimait-il avec un bon sens robuste, c'est dangereux ; et puis, où rencontrer un ponte intéressant ?

Montmartre se vidait de jour en jour. Il ne restait plus dans les bars que des tziganes dépareillés, de molles danseuses et la figuration. Palmyre avait fermé son école de philosophes a posteriori. Les Jésus du Rocheton étaient allés planter ailleurs leur tente...

Une fille, certain soir, avait fort justement exposé la situation à Conolès :

— Michets d'été... flanelle I

Une autre répondait à ses questions indiscrètes par ces paroles empreintes de sagesse :

— Où que j'travaille ? A la terrasse de Cyrano : ça m'dégoûte de m'esquinter ailleurs. Ici, au moins, y a de l'air et de l'espace et quand j'allume sur la place Blanche un client qu'a quelque intérêt, je l'fais au lazzo... Amarrez l'type ! Voilà pourquoi qu'on m'appelle la Mexicaine.

— Jodear ! sacrait ignoblement Conol-ès, j'en aurai le cœur net, mais je m'arrangerai pour planter un bourgeois, à défaut de Grésus.

Le manque d'argent, dans un moment où il aurait pu mener l'existence fastueuse d'un fils de famille, parmi le monde et le demi-monde à Deauville, l'irritait jusqu'à la rage. Au lieu de s'ébrouer parmi les gens en vue de la rue Gontaud- Biron, le duc de Mecklembourg, le boxeur Garpentier, la quêteuse Mathilde Sée (de l'Insistance publique), Marcel Fouquier, qui conduit au bain les petites filles de la Loïe Fuller, au lieu de goûter ces ivresses, déchard, morose, il roulait sur la jante !

Il avait pu voir, rue Lepic, les souteneurs assoiffés et coléreux, combiner des plans de fortune et distribuer des tournées (qu'on ne paie pas à la caisse), à leurs rombières, quand elles rappliquaient sans un sou.

C'était pourtant bien malgré elles que ces dames n'arrivaient point à razzier les « boules » de rencontre et passaient à travers.

Gonolès se creusait inutilement la cervelle pour découvrir une combinaison sortable. Il ne mangeait que la nuit, au tripot, oii il retournait, parce que la caissière, indulgente, fermait l'œil sur les sandwichs qu'il raflait sans payer.

Il ne jouait plus, et pour cause ; il traînait dans le hall étouffant, obstiné à rêver d'un pays de paresse et de luxe frénétique, dont il imaginait la splendeur.

— Rien ne va plus ! répétait le croupier.

Cette nuit-là, Gonolès, par une sorte d'inspiration, changea de tripot. Il avait su, la veille, taper de quelques louis un joueur de province, qui le prenant pour un grand seigneur décavé, lui témoignait de la sympathie.

Lesté de cet emprunt, il monta chez Fernand et misa prudemment.

La soirée s'annonçait bien. Il gagna d'abord une vingtaine de louis et, résolu à les faire fructifier de son mieux, s'absorba dans des martingales enfantinement compliquées.

Près de lui, un étranger blond et court, sans doute un Allemand, ramassait continuellement, sans que son visage trahît aucune émotion. Il

gagnait, laissait porter, gagnait encore, avec une régularité telle qu'il devenait le point de mire de l'assistance.

D'abord, Gonolès parut ne pas le remarquer. Il jouait pour lui seul... mais il s'était mis à perdre, et quand il eut épuisé sa dernière thune, il se leva.

Jamais il ne s'était senti nerveux comme ce soir. Il fit le tour de la table. Alors, le monceau de louis que l'étranger étalait sans vergogne frappa sa vue. Combien ? peut-être six mille, six mille cinq cents francs.

Et soudain, résolu avant que de s'être consulté, il se dit : « Voilà l'occase ! «

Dans la poche de son pantalon, il tâta le manche de son couteau. Aller au lavabo, ouvrir l'arme au cran d'arrêt et la fourrer dans la poche droite de son veston ne demanda que deux minutes.

L'étranger continuait à profiter de sa veine insolente. Mais n'allait-il pas perdre, maintenant ?

— Non, se dit l'Espagnol, retrouvant son emphase native, il ne peut pas perdre. Cet homme m'appartient.

Conolès se mit à tourner dans le hall, en distrait. Personne ne prenait attention à lui.

Deux heures sonnèrent à coups étouffés quelque part.

Conolès n'agissait plus avec conscience, mais comme un automate bien monté. Son cerveau ne fonctionnait plus. Tout son être agissait en parfaite harmonie avec d'obscurs projets.

Ce n'est plus l'étranger que voyait Conolès, mais son or. Il en était comme fasciné, et dans les détours de sa course sans but, il passait chaque fois plus près du joueur. Enfin, il en arriva presque à le frôler. Puis, il se planta derrière sa chaise et, de l'air le plus naturel du monde, le détailla.

Le cheveu rare, la nuque congestionnée, les oreilles lourdes et rouges le frappèrent aussitôt. L'homme, assez large d'épaules, ne paraissait cependant pas d'une force inquiétante. Il transpirait abondamment. Sa taille ? Conolès le jugea à peine plus grand que lui. Tant mieux. Il porterait mieux le coup dont il l'atteindrait par derrière.

Ces observations faites, le décavé s'impatienta. Qu'attendait-on de plus ? Il entendit deux heures et demie sonner.

— Trottons-nous, se dit-il.

Et il s'en alla.

L'escalier étroit descendait à pic. Une corde de soie poisseuse servait de rampe. En bas, il fal-

lait traverser une petite cour, suivre un corridor obscur, tourner à droite. Et c'était la rue, — la rue déserte.

Gonolès revint sur ses pas, suivit le corridor et se retrouva dans la cour.

Une lampe électrique éclairait l'entrée de l'escalier ; à droite, une autre porte qui s'ouvrait sur les débarras. Gonolès s'y embossa, ferma la porte et attendit.

Trois heures allaient bientôt taper à la pendule d'en haut. Il ferait jour dans un instant. C'était ridicule, tout à fait ridicule...

Il tenait à la main son couteau grand ouvert ; il s'essayait dans le vide à frapper de haut en bas et la lame aussitôt entrée, à pousser des deux mains. Il suffisait de toucher juste...

Quelqu'un descendit. Non, ce n'était pas lui. Tapis derrière la porte entrebâillée, Gonolès vit passer une silhouette banale.

La lampe le servait dans sa besogne. Elle éclairait de dos, largement. On y voyait en plein.

Il était trois heures à peine. Mais, déjà, le ciel se faisait moins obscur. Une lueur indécise le pâlissait... Quel silence ! Et que les minutes sont lentes ! On dirait qu'elles se traînent pour le séparer plus longtemps de son but...

Là-haut, bruit, une rumeur confuse. C'est lui

sans doute, qu'on reconduit. Une porte s'ouvre. Un pas retentit... son pas... sans qu'aucun autre l'accompagne. Ainsi, on le laisse partir tout seul.

« Tout seul ! » Ces mots que Gonolès n'a fait que penser lui semblent résonner formidablement.

Oui, c'est bien lui, cette fois. Il passe la porte...

Alors, avec une souplesse ardente, le couteau brandi, Gonolès surgit de sa cachette et d'un grand coup, bien porté... L'étranger s'abat sur les genoux, comme une masse, puis se renverse en avant, tourne et tombe sur le dos, tout de son long. Et, de nouveau, c'est le silence.

La victime ne vagit qu'à peine. Gonolès fouille les poches du veston, en tire un portefeuille bourré de billets qu'il pose près de lui, en évitant de se tacher. Le couteau planté dans le dos empêche d'ailleurs le sang de gicler. Puis, c'est le tour des autres poches, gonflées d'or.

Gonolès ramasse son butin, s'essuie les doigts sur le veston et doucement tire à lui l'arme hors de la plaie.

Le cadavre s'affaisse un peu plus et le sang, lourdement, jaillit à gros bouillons silencieux.

Il ruisselle sur les dalles de la cour, il s'étend en flaque vive et gagne jusqu'à la porte du corridor.

Mais, déjà, Gonolès a pris la fuite.

Une aube crayeuse blanchissait le ciel.

Non, loin, dans une cour, un coq chanta, puis un second ; et, de loin en loin, d'autres répondirent. Par-dessus Conolès, galopant comme un fou dans les rues désertes, il lui semblait que ces éclatantes voix fussent un signal, à travers la ville, qu'on avait vu courir un homme, un homme qui venait de tuer.

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