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CHAPITRE XI

Rentré chez lui, le premier soin de Gonolès avait été de palper les billets du portefeuille, sans allumer de bougie. Ce paquet, si longtemps convoité, lui donnait la fièvre et il ne parvint pas à s'endormir. Le jour était levé tout à fait...

Gonolès, qui tenait serré sous l'oreiller son précieux butin, put enfin compter la somme. Il y avait environ dix mille francs dans le portefeuille, en billets, sans préjudice de quelque soixante louis pris dans le gousset du mort. Sur la table, où il avait amassé les pièces d'or, elles luisaient doucement. Il s'en rassasiait la vue... mais il ne parvenait pas à lier entre elle ses impressions ; il était devenu comme stupide.

— Ce n'est pas plus difficile que ça ! déclarat-il, pour des disciples imaginaires.

Pas plus difficile ! Il ne trouvait pas autre chose. Son audace le confondait et il ne se jugeait pas. Un crime ? Non pas... Il avait eu besoin...

Pas plus difficile ! Et cependant il tirait un orgueil excessif de son action, crânement accomplie. La littérature ne l'abandonnait pas. Ah I qu'il avait eu de beauté triomphante dans sa

ruée, par derrière, sur le joueur heureux ! Il imagina la découverte du cadavre. La belle page à écrire ! Sans le moindre effort, il reconstituait la scène, il décrivait, décrivait, décrivait !

— « Le meurtrier, que l'instinct de la force et «< du pouvoir poussait en avant, s'élança. De la « droite, armé du couteau souverain, il porta « le premier coup dont il pouvait préciser la vio- « lence et la soudaineté... Le « han! » qu'il fit, « s'emplit d'une puissance affreuse... Oh ! le « souffle du bûcheron, à l'aube, dans la forêt, a alors qu'il abat un géant... »

Ce fatras banal lui bourrait la cervelle.

Tout à coup, il tressaillit en apercevant par terre son couteau, dont le manche était encore rouge. D'un bond, il fut debout. Il ramassa l'arme, la ferma.

— C'est comme ça qu'on se perd, grommelat-il sourdement.

Mais il ne sut que faire du couteau. Il l'examinait avec une anxieuse attention. Il répétait, machinal « l'instrument du meurtre... l'instrument du meurtre... », le tenait dans ses mains, hésitait... S'en déferait-il ? Les assassins vulgaires n'ont pas d'autre souci... Moi, je suis...

— Moi !

Comment se décider? Il se coucha.

Le soleil, à travers les persiennes giclait dans

sa chambre.

Gonolès songea :

— Tout à l'heure, je sortirai, tout à l'heure... Je conserverai l'arme plusieurs jours et ne m'en déferai qu'à toute extrémité.

C'était la première idée qui se précisait enfin dans son cerveau.

— Je sortirai. Je puis, je dois sortir. C'est une excellente tactique. On ne me soupçonnera pas.

Il se trouva très fort et s'assoupit un peu.

Dans la chamb^'-^, le soleil pénétrait davantage. Il éclairait d'une lueur chaude et dorée la glace qui le répétait et, sur le tapis, il élargissait une traînée, d'abord mince, de lumière vive.

Conolès se leva. Il avait la tête lourde, les jambes molles.

— Bien ! Je déjeunerai dans un petit bar. Allons ! ouste.

Il s'habilla à la hâte comme s'il se fût senti poussé hors de sa chambre.

A deux reprises, le cœur tressautant, il crut entendre dans l'escalier des pas derrière lui, des pas furtifs. Il se retourna brusquement pour voir qui le suivait, mais il était seul.

Alors Conolès comprit que c'était la Peur qui

descendait avec lui, et qu'il venait de se choisir une compagne éternelle...

Une horloge pneumatique indiquait neuf heures.

Conolès était si rarement debout à cette heure matinale, que tout le surprenait.

Sur le boulevard de Clichy, la foule qu'il rencontrait l'étonnait : ce n'était pas celle qu'il connaissait. Des passants, pressés, marchaient vite. Des femmes en cheveux et chaussées de savates entraient dans les épiceries...

— Quelle drôle d'idée j'ai eu de sortir !

Il faisait déjà très chaud.

Les arroseurs, armés de leurs lances de cuivre, dirigeaient adroitement de longs jets d'eau vibrante sur la chaussée et les trottoirs. Conolès les admira, et la fraîcheur qui montait des pavés inondés lui flatta la narine.

Il respirait cette odeur de poussière et de bois mouillés avec ivresse. De petits mitrons flâneurs portaient des paniers vides. Des deux côtés du boulevard et sur la chaussée de milieu, sous les arbres, des geng se hâtaient.

On balayait les bars et les comptoirs d'étain luisaient avec une physionomie inaccoutumée ; les garçons installaient les tables aux terrasses des cafés où ne venait encore personne.

Conolès arriva sur la place Blanche. A droite, la

28o LES AMIS DE SISKA

rue Lepic grouillait, sous le ciel flambant, avec ses voitures de revendeuse, ses lourds camions, et la cohue affairée des ménagères.

Gonolès entra dans un petit bar et but un café.

Il sortit ensuite, puis, sans but, se promena dans les rues comme un étranger.

Ses regards découvraient aux choses un aspect insolite. Place Clichy, il s'assit à la terrasse de Wepler, prit encore du café et lut les journaux... On n'y parlait pas de l'assassinat de la nuit.

Gonolès respira. Dans la poche intérieure de son veston, il soupesa le portefeuille et tâta l'or dans son gousset.

En somme, il avait le cœur léger, mais il ressentait une certaine fatigue physique : ses nerfs le lâchaient.

— Je n'aurais pas dû sortir avant midi, se dit-il.

Dix heures sonnaient. Les tramways et les autobus passaient dans une étouffante clameur et d'inutiles fracas. La lumière faisait aux visages des trottins et des petites bourgeoises une auréole glorieuse. Lui seul devait avoir une mine détestable. Il se regarda dans son petit miroir.

— Sale gueule ! observa-t-il. Mais tant pis ! Je dormirai mieux cet après-midi.

Lourdement, les quarts d'heure épuisaient le

temps... Les terrasses se peuplaient pour l'apéritif. Tout paraissait touché d'une grâce facile et naturelle. De jolies filles commençaient de sortir, et les taxis roulaient joyeusement.

— La vie est belle ! s'affirma le meurtrier... Je suis riche... Ah ! ah ! ah !

Gonolès sortit sa montre. Il n'était pas encore midi.

— Zut ! Quoi foutre ?

Il se leva, donna un gros pourboire au garçon,

— Quoi foutre ? quoi ? chantonnait-il en prenant la rue de Douai.

Par un besoin mystérieux, il avait descendu cette rue jusqu'à la rue Fontaine, et comprenait qu'il ne savait plus du tout ce qu'il faisait.

— Allons-y donc !

Il remonta la rue Fontaine, à droite. A mesure qu'il approchait du corridor qui donnait sur la cour fatale, une espèce de malaise s'emparait de lui. Il arriva à la hauteur de l'entrée, la dépassa... Mais après cinquante mètres, il revint sur ses pas.

Il fit ainsi plusieurs fois la navette. C'était imbécile !... Mais le misérable n'était pas maître de sa curiosité.

Rien d'anormal... Il s'arrêta...

— Pourquoi n'irais-je pas voir ? se demandait-

— Parce que... répondait, inquiète, une voix qui se trouvait en lui.

Il fit taire ses scrupules.

— Aurais- je des remords? Je n'ai pas de remords. Je veux me rendre compte, et je trouverai bien une excuse pour qu'on ne remarque pas ma présence.

Cependant, il hésitait toujours.

— Irai- je ou non ?

Au bout d'un moment, il déclara :

— Non, je n'irai pas...

Et il se rapprocha de l'entrée, la prit, suivit le corridor et arriva dans la petite cour. La porte du tripot était fermée.

Gonolès ne vit rien qui pût le trahir dans la cour du crime. Il se conduisit même fort bien et donna dans la porte du tripot un grand coup de poing.

Du premier, à une petite fenêtre, surgit une tête : la concierge.

— Vous demandez ? et elle ajouta, avant qu'il ait eu le temps de répondre :

— C'est fermé, vous voyez bien.

— J'ai oublié ma canne hier soir au cercle, répondit l'assassin.

— Ah ! c'est bien d'une canne qu'il s'agit ! Et la concierge disparut.

— Sombre idiote ! répliqua Gonolès.

Il s'en alla.

D'inévitables souvenirs littéraires le hantèrent. Il se rappela forcément Crime et Châtiment et se prêta les sentiments du héros de Dostoiewski. Toutefois, il n'allait pas jusqu'à se juger aussi jobard que l'était ce russe névropathe. Que redoutait-il ? Son assurance lui prêtait encore quelque allure.

Devant lui, au bout de la rue Fontaine, qu'il remontait, il voyait la place Blanche inondée de soleil, à peu près vide, et brûlante. Au milieu, une marchande de fleurs avait arrêté sa brouette contre le refuge et somnolait, cramoisie, sous un grand parasol. Gonolès marchait sans hâte.

A l'angle de la rue, il se retourna. Quelqu'un, dont il ne se savait pas suivi, le dépassa sans le regarder... Il prit à droite et se dirigea vers la rue Germain-Pilon.

L'individu qui le suivait portait un panama de cinquante-trois sous et des bottines jaunes. Il était habillé d'un veston d'alpaga et d'un pantalon de treillis blanc. Il fumait un crapulos. Ses moustaches noires étaient coupées court et ses grosses mains rouges se balançaient sans grâce au bout de bras dont les biceps faisaient saillie sous les manches.

Gonolès, malgré lui, regardait cet homme qui s'était arrêté dans un petit bar, d'où il sortit au moment où l'Espagnol croisait la porte. Il dépassa Gonolès, marchant dans la même direction que lui...

Midi sonnait. Le boulevard de Glichy s'animait. De petits employés regagnaient Montmartre. Des cochers déjeunaient sur le trottoir des bistros ou dans leur voiture. Certains partageaient une pitance abondante avec leur femme et engloutissaient de larges tranches de pain qu'ils mastiquaient à pleine bouche. Ils buvaient à même le litre et s'essuyaient les moustaches du revers de la main.

Gonolès était fatigué. La rue Germain-Pilon montait à gauche. Il se retourna une seconde fois, et son regard circulaire embrassa les trottoirs et la chaussée. Rien ne lui parut suspect. Cependant, ce panama trop avancé sur l'œil, qui l'avait croisé tout à l'heure, lui laissait de la méfiance. Il ne prit pas la rue et continua de marcher vers la place Pigalle.

Là, les petits restaurants étaient pleins. Entrer, s'asseoir, déjeuner?... Rien de tout cela ne le tentait ! Il n'avait envie que de dormir. A la longue, un débit l'attira sans qu'il sût pourquoi. Il poussa la porte et commanda «ne mominette.

Et soudain, dans la glace qui faisait face au comptoir, Gonolès vit passer sur le trottoir l'homme au panama ; leurs regards se croisèrent.

Mais quand il sortit du bar, il ne vit plus personne sur la place Pigalle ni dans les cafés environnants.

— Je me suis trompé, se dit l'Espagnol. Néanmoins, il n'osa pas rentrer chez lui.

La chaleur était telle que personne ne se montrait dehors. Les agents de service prenaient le frais dans le métro.

Gonolès ne savait où se rendre.

L'absinthe qu'il avait bue le travaillait... Jamais il ne s'était senti si fourbu. Quelle fournaise on respirait ! Les pavés étaient fumants de buée. L'air brûlait.

De bar en bar, Gonolès se traîna. Dans chacun, il buvait, mais en prenant son temps, pour le tuer...

Il rêva de s'allonger sur une banquette de moleskine, au fond d'une salle déserte, et puis n'y pensa plus. Au fait, pourquoi ne rentrait-il pas ?

Soudain, il songea à cette dangereuse curiosité qu'il avait eue, le matin, de retourner au tripot.

— On est si vite pris !

Il n'y pouvait rien, maintenant. Et voilà que la tentation le reprenait.. Il se donna sa parole de ne

pas quitter cette table dans la crainte de ne pouvoir résister à son désir angoissant de retourner rue Fontaine.

Il compta jusqu'à dix, jusqu'à cent, jusqu'à mille pour chasser cette obsession. Mais elle ne le quittait pas.

Il se remit à compter, et son énergie tombait à mesure que s'égrenaient les nombres :

« Neuf cent dix, neuf cent onze, neuf cent douze, treize, quatorze... »

— Mon Dieu ! gémit le criminel. Et il se leva. Il descendit la rue Pigalle jusqu'à la rue Notre-

Dame-de-Lorette, puis remonta la rue Fontaine.

Il avait peur maintenant de se trahir. Sa démarche manquait de naturel... Il se hâtait et son visage blême, ses yeux brillants, l'incohérence de son allure frappaient de surprise les rares passants qui le rencontraient.

A la hauteur du corridor, Conolès s'arrêta.

Ses forces l'abandonnaient. Il dut s'appuyer au mur :

— Je suis foutu, foutu, foutu...

Au moment de s'engager dans l'étroit couloir, il eut la force de pousser la porte d'un bar situé vis-à-vis, s'assit dans un coin et commanda à boire.

Mais déjà l'inconnu, au panama trop voyant, aux bottines jaunes, était là.

Les deux hommes se regardèrent et Conolès baissa la tête.

— Voilà ! déclara-t-il, presque à voix haute.

A ce moment, il n'était plus qu'une misérable loque, et il comprit qu'il n'échapperait pas à la police. Le suiveur le regardait avec un intérêt avide. Il n'avait pas fait un mouvement.

Longtemps, les deux adversaires restèrent attablés, sans bouger, sans rien dire.

Des fiacres descendaient la rue. D'autres, la remontaient. Les autobus passaient en ronflant. Le soleil, en face, inondait les trottoirs, les façades.

Conolès pensait :

— Plus rien à faire.

Il évoqua Siska, Lucien, Bonnaire et se sentit si malheureux qu'il aurait voulu tout brusquer, se lever, dire à l'inconnu :

— Prenez-moi !

— Et tout ça, pensait-il, c'est la faute à Lucien. Ah ! la vache ! Moi ! moi ! Juste quand j'arrivais... Car on me connaît. Dans deux ans, ma place était assurée, glorieuse... Mes livres, ceux que je devais écrire, se seraient vendus... Au lieu

que maintenant, quand je vais me lever, cet homme va me filer...

Il ne se leva pas, dans l'angoisse d'être suivi.

— Qu'importe, reprit-il. Il faudra bien que je m'en aille, et alors ce sera fini... Ce matin, quand il m'a pris en filature, il devait être là dans ce bar à espionner la rue... Il m'aura vu entrer... Il se sera douté...

« Mais je n'ai pas l'air d'un assassin, se criat-il. Et je n'en suis pas un. J'ai écouté Lucien qui m'a perverti... Voilà tout. Qu'est-ce qu'on me reproche ?

« Je serais avec Siska si je n'avais pas joué... Qu'avais-je besoin de jouer ? C'est Lucien qui m'a fait jouer pour me ruiner. Canaille !... Ah ! Bonnaire seul a raison... Il ne souffre plus, au moins... »

Dans le bar, un silence étrange s'épaississait. La caissière, le garçon, l'inconnu regardaient Conolès avec des yeux pleins de doute.

Quand un client entrait, on le servait vite, sans une parole, comme pour le faire partir.

Maintenant, les coudes sur la table, Conolès pleurait.

Il pleurait de vraies larmes en regardant la rue ; il pleurait sur son déplorable sort ; on allait donc 1« conduire «n prison. Il ne verrait plus ce

mouvement perpétuel qu'il aimait tant. On le jugerait. Il serait condamné... Mon Dieu ! Souffrirait-il un pareil supplice ?

L'image de Lucien passa de nouveau dans son cœur ulcéré. Où était-il ? Dans un hôtel somptueux, sans doute, sur une plage élégante, à mener une existence heureuse. Siska lui accordait ses faveurs et Alfred était son ami.

— Les salops ! décréta Gonolès.

Il éprouvait un mépris inexorable pour ce ménage sans morale ni pudeur... Car l'assassin s'estimait honnête, et par une sorte d'aberration morale, jugeait que, dans toute cette affaire, Lucien était le seul coupable.

Conolès se rappela la nuit où, à l'issue d'un dîner chez le peintre Viallard, il avait été endoctriné par Lucien. Il n'était alors qu'un littérateur. Le projet l'avait séduit par sa folle audace et par le sang-froid dont le tentateur faisait preuve en s'expliquant avec minutie. Il se souvint de l'épouvante du petit Bonnaire. Lui, Gonolès, tout de suite avait pensé à l'argent. Ce n'était pas sa faute. Un poète a besoin d'argent...

La frayeur l'empêcha de remonter le cours de ses souvenirs.

— A quoi bon me débattre?... Je n'empêcherai rien.

Il leva son regard vers l'inconnu qui, de sa place, ne l'avait pas quitté des yeux.

Il ne pleurait plus.

Sa pâleur était affreuse à voir. Un tremblement agitait tous ses membres et il passa sur son visage ruisselant de sueur une main rouge et gonflée.

Il était quatre heures.

Gonolès paya son bock et ramassa la monnaie de vingt francs sans laisser un centime de pourboire. Il se mit debout, mais ses jambes vacillaient.

— Ah ! mince, j'suis saoul, affirma-t-il d'une voix sinistre, et qu'il voulait rendre joyeuse.

Il avançait péniblement sur le trottoir. Dans sa poche, le couteau qu'il toucha en cherchant son mouchoir le remplit d'horreur.

A tout prix, il devait s'en débarrasser. Mais, derrière lui, l'homme au panama suivait, suivait toujours.

Arrivé place Blanche, le misérable s'arrêta et se retourna, pour voir, vingt mètres plus loin, son ombre qui s'était arrêtée.

— Charogne ! Putero ! gronda Conolès en le regardant.

L'autre eut un sourire silencieux, ce sourire qu'on a quand le gibier vient à portée.

Puis ce fut le même trajet que le matin. L'un suivait l'autre. A la fin, Gonolès rentra chez lui.

La chaleur se faisait moins accablante. Déjà, dans le ciel éblouissant, le soleil déclinait.

— Le ménage n'est pas fait, lui dit sa concierge.

Il n'eut pas un geste, ne répondit rien.

— Vous êtes malade? demanda-t-elle, en le voyant si pâle.

— Oh ! oui, malade, malade...

Il entra dans la garçonnière, referma la porte et se coucha, sans même cacher le couteau, l'or et le portefeuille. Le délire le prenait. La justice, par moments, lui semblait une délivrance.

Une heure passa.

Le soleil s'était retiré de la chambre et l'afïolement de Gonolès grandissait de moment en moment.

Ils ne viendraient donc pas ? Pourquoi le laissaient-ils dans cette incertitude effrayante ?

Des jours heureux de sa vie d'autrefois lui revenaient à la mémoire. Il voyait, au bord de la mer, une maisonnette où, tout enfant, il avait passé de joyeuses vacances chez des amis... Et, en même temps, il se voyait soudain dans la petite cour de la rue Fontaine et cela devenait un cauchemar terrible. On s'acharnait sur lui. Que lui

voulait-on ? « De grâce, laissez-moi ! Je n'ai rien fait, ce n'est pas moi... je veux dormir... Je vous assure que ce n'est pas ma faute ! Il avait trop gagné. Il montrait son or. Eh ! bien ! qui est-ce qui frappe... Non... non... je suis fou... Ils ne sont pas encore là... Et cet homme qui ne me lâche plus... Il riait tout à l'heure ; il avait l'air d'un chien sur sa proie... Ah ! que je souffre !... Ne me touchez pas. Vous voyez bien que je suis innocent.

« Lucien m'a roulé. Non, ne me faites pas parler. Je ne veux rien dire... Non, ce n'est pas le mort. Le mort n'avait pas de panama » !

Il se leva sur son séant et, d'un regard fou, inspecta la chambre :

« Personne... Ils vont bientôt entrer... Mais quelles preuves ont-ils? Mon couteau?... Eh! bien, n'ai-je pas le droit d'avoir un couteau... Le portefeuille? Il m'appartient... Je suis riche. On le sait. Où est Lucien? Où est Siska? Vous êtes mes amis ; défendez-moi donc ! Dites-leur que je ne suis pas coupable. Lucien, pourrais-tu soutenir le contraire... Tu ris aussi... Ils rient tous... Pourquoi me laisse-t-on seul » ?

Un coup de poing ébranla la porte.

— Qui est là ? gémit Conolès.

— Au nom de la loi, ouvrez... ouvrez, ou nous enfonçons.

Le misérable ouvrit enfin et le commissaire, suivi de deux agents, entra.

— Ce n'est pas moi, dit Gonolès, qui voulait se recoucher.

— Habillez-vous.

Pendant ce temps, on fouillait ses vêtements.

Le portefeuille, l'or, le couteau furent jetés sur la table.

Alors, Conolès s'habilla sans un mot. Il claquait des dents.

On lui mit son chapeau sur la tête.

— Dépêchez-vous.

Il obéissait machinalement, et comme il avait ôté son chapeau par une manière de politesse infâme, l'un des agents le lui enfonça jusqu'aux yeux.

— Suivez-nous.

Une voiture attendait à la porte.

Déjà on le jetait dedans comme un tas de linge sale ; il reconnut, alors, assis à côté du cocher, l'homme au panama qui le regardait avec un rire sinistre et silencieux.

Le fiacre s'ébranla enfin, tandis qu'impatient de lâchetés nouvelles, Conolès pleurait en dénonçant Lucien aux agents qui échangeaient des regards de dégoût.

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