CHAPITRE IX
Deux jours après, Siska recevait de Bruxelles un télégramme :
« Serai demain Paris. — Alfred. »
Mais Lucien continuait à ne pas donner signe de vie.
L'affaire de la rue d'Aumale se compliquait. Les journaux enregistraient des notes policières annonçant, en termes d'un mystère voulu, que la Sûreté suivait une nouvelle piste. Quelle étaitelle ? Bien entendu, ils l'ignoraient, mais Vlntransigeant avait publié un petit filet concis et précis indiquant que l'assassin n'appartenait pas au monde des apaches.
Siska pensait, un peu inquiète :
— Ce Conolès n'aura pas tout prévu.
Sa curiosité, cependant, se détachait de lui pour s'attacher à l'humble petit fait-divers du suicide de Bonnaire.
Elle n'était pas allée boulevard Saint-Germain troubler le repos du mort. Par un scrupule, dont elle se faisait reproche à présent, Siska laissa tout s'accomplir sans elle. Bonnaire ne lui appartenait plus aujourd'hui. Mais elle en souffrait autant que s'il se fût agi d'un amant véritable.
Peu à peu, tout reprit son allure normale.
Alfred, à son retour de Bruxelles, se vit accueillir d'une scène orageuse, mais il se montra généreux, ce qui permit à Siska de porter, en souvenir de Bonnaire, un magnifique deuil blanc, que le Belge ne lui reprocha point.
En revanche, il reprochait à Bonnaire de s'être tué par faiblesse de caractère. Lui n'aurait pas agi de la sorte, car s'il était aussi faible que le jeune homme, il avait de la vie une expérience plus étendue.
Lucien ni Conolès ne parurent une seule fois.
Enfin, les journaux renoncèrent à poursuivre la piste sur laquelle ils s'étaient engagés. Les indications fournies par le concierge manquaient de précision. Certes, il n'avait pas manqué de signaler les fréquentations récentes de Pablo, mais qui aurait pu croire qu'elles conduiraient le malheureux Argentin à un si tragique dénouement ?
Le pauvre Pablo et sa mignonne amie furent enterrés dans les fleurs et il n'était pas de midinette qui ne les pleurât abondamment. La fin de Bonnaire, en revanche, passa inaperçue. On l'attribua officiellement à une rupture d'anévrisme. Seule, derrière le corbillard que suivaient en voiture deux femmes voilées de crêpe, l'abbé Carré et quelques prêtres du Patronage, Siska voulut
l'accompagner jusqu'au cimetière, en taxi fermé, enveloppée de noir, elle aussi, et qui versait toutes les larmes de son cœur facile.
Les jours passèrent. Il y avait une semaine déjà que le double assassinat de la rue d'Aumale et que 1g suicide de Bonnaire s'étaient accomplis. Personne n'en parlait plus. On oubliait... Des incidents politiques plus malpropres et presque aussi sanglants défrayaient la grande et la petite presse... Le jury déclarait que les balles qui avaient abattu l'abbé Chassaing ne sortaient pas du revolver de M°" Crespy, sa maîtresse. Il faisait une chaleur terrible et les familles fuyaient Paris pour les petits trous pas chers, cependant qu'à Deauville, pour remplir ses palaces coûteux, Cornuché offrait sports anglais et conférences épiscopales aux snobs entichés de Water-Bolo.
Soudain Lucien reparut.
Un Lucien pâle, éreinté, fourbu, qui semait l'or avec une déconcertante abondance.
D'où venait-il ? Et tout cet argent ?
Mais il se taisait.
Il ne parla pas une seule fois de Bonnaire et ne fît pas même allusion au deuil fastueux dont Siska se parait pour obéir à sa tendresse et allumer une flamme jalouse dans les yeux des autres hommes, ceux qui ne s'étaient pas encore tués.
Lucien revenait de Bruxelles où, par un hasard qu'il avait préparé, il était tombé dans les bras d'Alfred un beau matin en jouant l'ébahissement. Les deux amis déjeunèrent ensemble au Café de Paris, où Albert les soigna. Le repas fut animé. Le soir même, une petite fête permit à Lucien d'expliquer à son ami qu'il n'avait pas un centime en poche. Alfred se laissa complaisamment taper et le surlendemain Lucien remboursa le gros garçon de la somme entière.
— La veine, expliqua-t-il, sobre de détails.
L'autre n'insista pas, d'esprit trop . paresseux pour s'intéresser à rien...
Véritablement, Lucien avait eu la veine.
Après son coup de la rue d'Aumale, il avait sauté le même soir dans le rapide Paris-Bruxelles et risqué son or, qui, malgré tout, lui semblait rouge, dans un élégant tripot fréquenté par les officiers de guides, square Ambiorix, tout près de cette rue des Eburons, devant laquelle Jules César lui-même se fût abstenu de Commentaires.
Il lui semblait vivre, maintenant, au-dessus de lui-même, et qu'il était porté par un enchaînement heureux de causes. Aucun remords ne le visitait ; quelquefois, un regret pour la délicieuse beauté que ses mains avaient détruite. Il jetait
alors un froid coup d'œil sur la situation et se jugeait capable de dépister tous les soupçons.
Par contre, il souriait en songeant que ce niais de Gonolès s'était affiché avec les deux victimes dans les tripots de la rue Fontaine. Donc l'Espagnol avait tout intérêt à se taire.
Quelle tête il devait faire, à ne pas voir revenir Lucien !
Pas d'argent, et du danger : c'était trop pour un Gonolès.
Et le sourire de Lucien devenait de moins en moins paterne.
Le lambeau de soie qu'il avait arraché au corsage de l'Argentine étranglée, lui portait bonheur. Il le caressait parfois du bout des doigts, l'embrassait. Et alors, un brusque désir, plein de fureur, le pénétrait comme un éclair qui frappe la mer. Ah ! comme il se sentait attaché à la morte par un lien plus fort que tous ceux de la Vie ! L'amour ? Ineptie, mensonge... Il ne le comprenait qu'avec une horrible dépravation.
C'est alors qu'il stupéfiait les joueurs par son sang-froid que ses yeux caves rendaient sinistre ; lui-même, s'il se voyait dans la glace, sa mine sinistre lui rappelait la statue du Commandeur. Et il gagnait toujours.
— T'as une sale bobine, vieux frère, lui dit un matin Alfred.
— Possible ! mais pour l'heure, je ne détale pas, répondit Lucien.
— Moi j'plaque. J'ai télégraphié à Siska, pour demain. Rentres-tu ?
— Plus tard.
— C'est bien, homme mystérieux, on t'attendra.
— Mais silence sur ma villégiature, n'est-ce pas ? Personne ne doit rien savoir ; à mon retour, je vous épaterai en bloc avec mon gain.
— Nature. Ça va fort ?
— Hé, trente à quarante mille !
— Tu ne fais pas Gharlemagne ?
— Je veux l'énorme matelas !
Gomme il l'avait dit, Lucien étonna Siska et Alfred lui-même à son retour. La mort de Bonnaire, il ne l'ignorait pas (les journaux de Paris arrivent à Bruxelles avant que les joueurs noctambules soient levés), mais elle lui fit simplement hausser les épaules.
— Reste Conolès, se dit-il. Avec ce brave petit songe creux de crapule sentimentale qu'était la Bonniche, c'était facile à conduire. A présent, l'homme à la valise va se couper de frayeur. Le courage n'est pas sa partie, à ce fendard-là !
Prudemment, il chercha Conolès, mais sans le rencontrer nulle part.
Les disciples du « Panachiste » qui emplissaient les petits bars du quartier Latin ne l'avaient pas vu depuis le double assassinat de la rue d'Aumale. Ils parlèrent à Lucien de cette affaire, tout de suite, en affectant d'en savoir long dans les conversations à voix basse qu'ils tenaient à la brasserie Pascal ou chez Balzar, mystérieux, parmi le chahut des buveurs dégorgés par les Noctambules ou le Grillon.
— Pensez-vous, demanda nettement Lucien, Conolès capable d'un tel courage ?
Le benjamin de la bande souriait sans répondre, d'un sourire heureux de tout jeune conspirateur. L'autre insista :
— Sauriez-vous quelque chose ?
— Sans doute, mais vague, vague... Il ne s'est jamais confessé à fond.
— C'est son droit.
— Evidemm.ent. Mais, pendant huit jours, les huit jours précisément qui ont précédé le... la... enfin la disparition des Argentins de la rue d'Aumale, il nous a dit, non pas une fois mais mille, qu'il y aurait avant peu du nouveau...
— Et vous en concluez ?
— Permettez... nous ne concluons rien. Nous supposons.
— Dangereux ça... Mes enfants, m'est avis que vous concluez trop vite ; rien ne prouve que Gonolès soit...
— En tous cas, fit un gros garçon, c'est un beau coup, la suppression de ces richissimes métèques !
Les autres approuvaient, en gens convaincus que Gonolès avait, à tout le moins, trempé dans l'affaire. Ces conversations assurèrent Lucien de la bonne tournure que prenaient les choses.
Qu'avait-il à craindre de Gonolès, puisque, par vanité, le hâbleur s'était compromis auprès de ces esthètes de tout repos.
On était sans nouvelles de lui. Gela surprenait à la longue et cette absence ne manquait pas d'être commentée par les amis,
Siska dit un jour :
— Gonolès nous manque.
— Que peut-il faire ? répondit Alfred, pour avoir l'air de s'intéresser à la conversation.
— Que voulez-vous qu'il fasse ? ajouta Lucien, l'amour, parbleu !
— L'amour ? C'est drôle.
— Oh ! Alfred ! s'étonna Siska.
Tous trois, au fond, s'en moquaient assez, mais Siska prit à part Lucien :
— Tu devrais lui écrire,
— Chez lui ? Penses-tu !
— Alors, passe chez lui.
— C'est une idée. Mais il n'y sera pas.
— Tu ne sais rien, Lucien ?
— Rien.
Elle le regarda profondément, sans qu'il baissât les yeux. Il y avait entre eux comme une gêne.
— Et Bonnaire ?
— Chut, Lucien. Je t'expliquerai.
— Mais encore ?
— Il m'a laissé une lettre, dit Siska, avec un gros soupir.
— A toi ? Pauvre petite Bonniche...
— Il ne mentait pas, le brave gosse ! Ça me fait de la peine.
— Tiens-toi, voyons. Pour Bonnaire, c'est fini... Quant à ce Gonolès de malheur...
Il regarda Siska bien dans les yeux, puis, sans paraître attacher trop d'importance à ce qu'il disait :
— C'est bon. Je passerai chez lui, demain.