CHAPITRE III
Le lendemain, Lucien, que ses vagues occupations commerciales laissaient libre quand il le voulait, réfléchit sur ce qu'il venait d'accomplir, dont il éprouvait comme une lassitude, ce qui le surprit. Car il se connaissait bien : jamais rien ne pouvait l'arrêter dans une entreprise quand il en avait une fois décidé. Pour celle qui l'intéressait maintenant, et dont il avait minutieusement établi tout le plan, il la voyait, avec froideur, se préciser. Peut-être, pour cela, l'intéressait-elle moins ? En tout cas, elle prenait corps, et Lucien imagina la nuit que Bonnaire avait dû passer. Il ne douta pas qu'elle fût douloureuse, mais cett^ première nuit ne reviendrait plus avec la même figure. D'autres lui succéderaient et Bonnaire se laisserait lentement prendre par la tentation, Lucien le savait. Tous deux aimaient le Hasard, l'Aventure, la Fortune, et peut-être se jugeaient au fond capables de tout, mais Lucien voulait en avoir la preuve. C'est que l'imagination, chez lui, était identique à la volonté.
Jusqu'à présent, pour dire vrai, il ne s'était donné le spectacle d'une hardiesse folle que par dilettantisme ou par nécessité. Quel homme serait-
il désormais à ses propres yeux s'il en arrivait à ses fins ? Il se savait corrompu par une existence de plaisirs, et il voulait se... racheter.
Ce mot qu'il disait peut sembler étrange : « Mais c'est que, dans le mal, pensait Lucien, si l'on sait poursuivre la logique jusqu'à l'extrême, on devient un héros. Et tous les héroïsmes, y compris celui de la sainteté, se valent. »
D'autre part, il n'était pas lâche. Mais à vivre, comme il faisait, sur Alfred, par l'intermédiaire de Siska, son estime de soi souffrait. Il valait mieux que ça, quoique son amie valût à ses yeux. Une impatience furieuse le prenait parfois de tout mettre en branle sans attendre. Il se maîtrisait, alors ; il songeait (pourquoi ?) à Saint-Alphonse de Liguori, aussi à Marc Aurèle, souriait de son involontaire pédantisme, mais se félicitait de ce petit exercice spirituel, fier d'une gymnastique mentale qui lui révélait sa propre force.
Grand, mince, agile et souriant, Lucien avait trop éprouvé jusqu'ici des sensations extrêmes pour s'arrêter en route. Sans doute, voler ne le tentait que médiocrement, mais il y a la manière. Et il n'était pas seul. Il se voyait déjà, romanesque malgré lui, comme une espèce de chef de brigands, exerçant sur Conolès et sur Bonnaire une influence dont il s'enorgueillissait par avance. Gâté par le
journalisme et par un persistant la Palferinisme incorrigible, il se proposait de mener très loin sa combinaison et ses résolutions s'affermissaient dangereusement.
Non que le souvenir des « Bandits tragiques » le hantât comme ce nigaud sonore de Gonolès, Pas de bruit surtout, ni de cabotinage, mais un métier strict, discrètement exercé, dans des milieux où chaque jour une proie nouvelle s'offrirait ; ne rien négliger pour la saisir au bon moment. Et ce n'est pas l'argent seul, encore une fois, qui le tentait.
Il songea : « Ce n'est pas pour une panne d'allumage que je serai arrêté en plein vol. » Et cet inconscient calembour, une seconde, l'amusa. Puis ses pensées s'assombrirent, tournant au tragique. Il obéissait à une volonté dont il découvrait au fur et à mesure les replis profonds. Etranges sursauts qui faisaient quelquefois de Lucien un personnage absurde et dangereux pour lui-même.
Il ne l'ignorait pas, et c'était bien sa force : il voulait agir.
Mais par un singulier concours de circonstances, il ne fut pas doi^né à Lucien d'être le premier à l'œuvre.
Bonnaire, lui non plus, n'avait pas dormi de la
nuit. Dans la pauvre et propre chambre qu'il habitait, au boulevard Saint-Germain, il s'était enfermé à double tour ; puis, agenouillé devant un petit crucifix d'ivoire, il pria jusqu'à l'aube, jusqu'à ce que, la conscience moins agitée, peut-être, il secouchât.
Mais derrière ses volets, dans les hautes branches des platanes, de turbulents moineaux piaillaient et battaient des ailes. Et le matin était venu, gaîment rose, ironiquement jaune, « der kecke Tag » !... Les trams, un peu plus tard, se mirent à rouler... puis des voitures... Il faisait jour. Bonnaire ne pouvait fermer l'œil... Et quoique, de toute sa force, il chassât hors de lui Lucien et sa proposition cynique, il ne pouvait bannir les tristes images de la médiocrité dans laquelle il vivait. Pourquoi, soudainement, Siska se dressat-elle dans sa mémoire ? Cette image l'afïola. La vision s'en fit plus précise, et c'est en vain qu'il lutta contre elle.
Pour lui, qui ne savait de la femme que ses contacts les plus fallacieux, Siska devint alors une nouvelle et plus acre insomnie. Parfois, il lui semblait que la grâce libertine de cette tentatrice se mêlât à des images plus artificielles, moins familières, de classes ou de musées ; et, bien qu'il se jugeât soi-même ridicule, des figures de déesses
qui se confondaient, dans son cerveau las, avec celle de la maîtresse d'Alfred, l'appelaient avec des gestes étranges.
Vénus accroupie avec une familiarité à réjouir Degas, nymphes dont les croupes rappelaient l'orbiculaire beauté de l'Odalisque dédaigneuse des pudeurs malingres, toute cette mythologie lui était à ce soir, comme à d'autres songeurs les Contes de Fées, le dangereux spectacle illusoire où, sans contrôle, un fumeur gavé de bénarès voit défiler devant lui sa lointaine enfance.
Il s'y joignait, cette nuit-là, je ne sais quoi d'exact et de cinématographique : cette Thalie en rouge, comme dans Baudry, n'était-ce point la même Siska qui lui tendait un couteau, tandis que devant sa face changeante elle balançait un masque immobile ? Un instant, derrière le plâtre creux et cruel, il crut l'entendre rire. Et courbé en avant, les regards vides, Bonnaire tremblant semblait alors un chien qui cherche une voie.
Maintenant le jour était tout à fait levé. Par une fente des volets, un mince rayon de soleil entra. Les visions s'évanouirent ; l'œil bouffi, la tête brûlante, Bonnaire regardait le rayon clair marcher sur le tapis lentement, sûrement, comme s'il rongeait quelque chose.
C'est alors que la promesse obsédante le trouva sans courage :
— Songe que tu auras de l'argent, avait dit Lucien.
De l'argent ! Il ne savait comment cette idée appelait immédiatement celle de Siska. Moins perverti par ses fréquentations, Bonnaire n'aurait pas associé entre elles ces deux idées. Il se révolta... Cependant, il comprenait bien que, sans argent, il n'oserait jamais prétendre à cette fille trop séduisante. Elle l'aurait appelé, tel qu'il était maintenant, qu'il se serait enfui.
Ah ! que les heures claires d'un matin d'été pèsent à l'adolescent que l'amour accable de désirs ! Bonnaire, tendre et timide, doutait de lui. Comment Lucien avait-il pu lui proposer d'appartenir à l'A. G. C. I. ? Non pas que le ridicule de cette association le frappât. Il était jeune... il admirait Lucien. Mais ses scrupules le reprirent, et il écarta la tentation... Elle revint... Saurait-il jamais choisir ? Et le matin, surtout, quand on ne prie pas...
De l'argent... Mon Dieu ! les quelques louis qu'il recevait au Patronage, en échange des leçons de gymnastique et d'anglais qu'il y donnait, l'empêchaient juste de mourir de faim. De l'argent ! Il pouvait être riche, et si Lucien opérait tout seul,
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il aurait sa part de billets... Il aurait sa part... sa part d'argent ! Il n'était pas forcé de voler luimême. Donc il n'était pas forcé de savoir d'où venait l'argent... Voilà l'avantage d'une association bien comprise.
Bonnaire se leva. Toutes ces pensées se battaient dans sa tête, et, singularité qu'il ne manqua pas d'observer, il lui sembla qu'aucun remords ne dût le poursuivre jamais s'il s'en remettait, après tant d'hésitations, à Lucien, pour des responsabilités que lui-même ne voulait pas prendre.
Il s'habilla, descendit lentement, péniblement, ses six étages, et se rendit comme tous les jours au Patronage du Bon-Conseil.
L'abbé Carré, directeur de l'œuvre, avait le sens du catholicisme actuel. Grand, rouge, la tête énorme et l'œil autoritaire, ses supérieurs lui savaient de l'ambition, mais il s'en défendait si bien qu'on lui prodiguait, de tous les côtés à la fois, les bienfaits et les encouragements. D'ailleurs, on lui avait confié une entreprise et il faisait ce qu'il fallait pour la mener à bien. Que lui reprocher ? Sa soif de réclame ? Certes, il aurait donné l'absolution à un grand pécheur disposant de la publicité d'un journal sérieux, et il eût encouru deux années supplémentaires de purga-
toire pour avoir son buste sculpté par Pierœ Feitu. Mais qu'importe ? Son entrain entraînait. Sa grosse gaieté égayait les enfants. Et si tout ce petit monde, après beaucoup de gymnastique, faisait un peu de catéchisme, ça ne valait-il pas mieux que d'aller au café ?
Enfant du peuple, et qui en souffrait, l'abbé détestait cordialement « ce petit vicomte » de Bonnaire, mais il se gardait avec lui d'aller jusqu'à l'insolence, car Bonnaire à l'occasion avait de la dent et il ne lui eût pas fallu deux minutes pour enfoncer le Carré et « clouer le ratichon à l'instar de son maître », comme disait Conolès. Le directeur ne l'ignorait pas. Aussi accueillit-il le jeune homme avec courtoisie et le félicita-t-il même — ce matin-là — de l'éducation physique que les élèves trouvaient au Patronage !
— Va toujours, mon bonhomme, pensait Bonnaire. Tu as besoin de moi... La fête de l'œuvre approche, et je te vois venir.
Il voyait juste. L'abbé l'entretint des préparatifs de cette fête. Elle aurait lieu dimanche prochain, comme il le savait, et chacun en pouvait escompter le succès.
Et comme le ciel bleu, chaud et brillant, éblouissait, l'abbé ne manqua pas d'observer que le temps aussi se mettait de la partie.
Bonnaire le laissait parler tout à son aise ; il faisait mine de l'écouter avec une parfaite soumission, mais ce qu'il écoutait, c'était la nuit dernière et ces cruelles paroles de Lucien qui retentissaient encore à ses oreilles, étouffant celles que prononçait le directeur.
— Vous êtes un peu pâlot, Bonnaire ! lui dit enfin l'abbé avant de s'éloigner. Ménagez-vous... Allons, je vous quitte. Je vous laisse à vos jeunes gymnastes.
Jamais corvée ne parut plus fastidieuse au pauvre professeur. Il fit pourtant répéter un à un les mouvements d'ensemble qui devaient soutenir dimanche prochain l'apparat de la cérémonie, mais un invincible sommeil pesait sur ses membres, et quand il rentra chez lui après le léger repas que les maîtres prenaient au Patronage, il se coucha et dormit jusqu'au soir.
Le lendemain, Bonnaire et Conolès rencontrèrent Lucien dans un bar de Montmartre où il leur avait fixé rendez-vous par pneumatique. Tous les trois s'entretinrent au plus vague de l'affaire. Mais ils se sentaient déjà étroitement enchaînés, et quand" Lucien parla de « leur accord », personne n'y fit d'objection.
La semaine s'écoula... Bonnaire s'étonnait d'être si calme. Il ne pensait à rien quand on le vit entrer, ganté de beurre rance, le dimanche matin, à dix heures, sous la voûte glaciale de l'ancien cloître. Un pressentiment soudain l'avertit que le grand jour était venu, et il se sentit prêt à ce qu'avait dit Lucien, comme à toute occasion fortuite.
Il s'en fut tout droit à la grande cour, pour inspecter les engins qu'on venait d'y installer. Sur sa tête, un beau dimanche tapissait le plafond du ciel à la plus chatoyante des soies d'azur. Dans le préau désert et soudain délicieux, une brise flatteuse consolait l'exil des lilas. Partout régnait le sentiment de la solitude et du silence. Il n'y avait pas un homme, pas même de moineaux. Seul, venant d'une salle lointaine, le son grêle et pur de l'ocarina perçait comme un pampre l'atmosphère d'or.
— La fête sera belle, pensa Bonnaire. L'estrade, couverte de députés, conseillers municipaux, protecteurs notoires, dames à aigrettes, prêtres à lunettes... Mais le Carré s'appropriera tous les applaudissements et c'est lui qui plastronnera, aux dépens de mes braves petits gars et de moi-même.
La « gvm » lui tenait au cœur. Il était bien le
fils de son anglaise de mère ! De plus, il aimait beaucoup ses élèves, trop peut-être ? Qui le dira ? L'enfant qu'il punissait ne manquait jamais de grommeler que ce ne seraient pas ses « chouxchoux » qu'il traiterait comme ça. Au vrai, c'est d'une main caressante que le jeune professeur savait encourager ses favoris, mais quoi !
L'ombre bleue d'un grand homme noir s'avança dans la lumière... L'abbé Chabert. Shake-hand d'athlètes. Les deux hommes étaient bons camarades. Jadis moniteur de gymnastique, au service, il en restait quelque chose à l'abbé ; la théologie l'endormait, mais la qualité d'un saut, un CDup de pied bien envoyé au cul du ballon faisaient frémir d'enthousiasme toute sa longue carcasse maigre.
— On ne vous a pas vu à la messe, mon cher ? dit-il.
— J'ai communié à Saint-Pierre de Chaillot, expliqua Bonnaire avec un doux aplomb.
— Dieu est présent partout, même dans cette sorte d'églises-là, constata sans méchanceté l'abbé qui est un simple, et qui rougit à saluer une femme élégante comme si elle était nue.
Espèce de saint, il conserve la pureté avec la santé, féru des exercices physiques, qui lui font oublier un sang chaud, une timidité de pucelle et
le reste. Il joue, il prie, et il est heureux. Sauf à frémir comme s'il naviguait sur un abîme, quand il lui faut quitter le havre du Bon-Conseil.
Il aime Bonnaire, il aime tout le monde, tout le monde l'aime, sauf l'abbé Carré qui n'aime que la popularité et déteste tous ceux qui lui en ravissent quelque bribe.
Une bande d'enfants s'égaille dans la cour.
Et derrière eux s'avance, de son pas de globetrotter, l'abbé directeur, l'ennemi du « petit vicomte », M. Carré en personne.
Il voit Bonnaire et s'approche.
— Vous vous êtes fait beau pour venir nous voir, dit-il avec une douceur hargneuse en regardant les gants du jeune professeur.
Bonnaire tend poliment sa motte de beurre, en demandant s'il faut maintenant s'occuper des maillots...
— Oh ! il est bien trop tard, déclare l'abbé en lui tournant le dos.
— Encaissons ! Une de plus ! murmure Bonnaire, philosophe.
Et il entraîne, sans mot dire, son ami Chabert vers le gymnase.
Mais l'abbé Carré revient vers lui, à grandes enjambées, l'air important :
— Si VOUS êtes libre dans dix minutes, je voudrais vous parler.
— Bien, monsieur l'abbé.
La vieille maison commence à bruire.
De toutes les salles s'évadent, en piaillant comme des moineaux, les petits Poulbots, gavés de bonne parole.
Les grands discutent. Les petits se chamaillent sans brutalité, et tout ce petit monde semble heureux d'un bonheur médiocre, le seul qu'ils connaissent, donc le meilleur.
Jules, le fils du boulanger de l'avenue de Breteuil, et Chariot, de la rue Valentin-Haùy, dont le père, électricien, passe pour anarchiste, sont seuls, sans doute, en ce lieu où les enfants ne vieillissent guère, à pratiquer les vices du siècle.
Chariot propose mystérieusement :
— Tu devrais venir demain au square du Bon- Marché. Je ne connais pas son nom, mais il est rien drôle, ce gars-là ; et il en connaît des quilles !
Le philatéliste Jules s'enquiert : « Est-ce qu'il m'achètera des timbres ? »
Mais l'autre :
— Crois-tu qu'il te refilera sa galette pour tes gueules de mecs couronnés ? Non, mais des fois !
— Tacot alors ! Est-ce qu'il n'y a pas de « quilles » par ici? T'as qu'à piger quand elles
sortent de leur école en bois, rue Bouchut, y en a plein qu'ont de chouettes jambes...
— Mon vieux, t'as tort de pas vouloir venir, le type que je te cause est tellement rigolo ! Hier, il avait grimpé sur un bec de schlass. Une vieille dame a voulu le faire descendre. Il a défait son culbutant...
— G'te blague! Tu l'as vu, déboutonner son falzar ?
— Comme je te vois.
— Ah ! m... Et la vieille?
— Il la lui a fait voir.
Un autre s'approchait.
Charlot. — Ça va, sistas?
L'Autre. — Pas mal, akoff.
— T'as chaud, colat?
— Non pas, tissier.
Tel est l'humour en vogue dans le quinzième arrondissement.
Bonnaire, son inspection une fois passée, gagna le petit bureau de M. Carré.
Il frappa très fort, pour ennuyer l'abbé, qui, un peu dur d'oreille, passait ses journées à dire maussadement : « Est-ce que vous me prenez pour «n sourd ? »
Le directeur entrouvrit la porte, regarda Bonnaire, et, sans mot dire, la referma.
— Tu me le paieras ! gronda le jeune homme.
L'abbé n'était pas seul. Une volumineuse quinquagénaire, riche en chichis, abondante en fard, haute de verbe, gesticulait assise de l'autre côté du bureau-ministre.
Bonnaire ne pouvait rien entendre ; au surplus, il n'y tenait guère.
Les voix lui parvenaient, toutes deux glorieuses, claironnantes, mais indistinctes, car les portes de ces vieux couvents sont déplorablement épaisses. Tout en songeant à ce mastodonte agité, Bonnaire, en croquant le marmot dans le couloir comme un écolier qui attend le « savon » et le pensum, se demandait ce que pouvait bien faire de mystérieux cette énorme dame avec l'abbé.
Les voix se rapprochèrent.
Bonnaire s'éloigna et se mit à siffloter un cantique : De Marie...e, qu'on publi...e... Et la porte s'ouvrit.
L'abbé courbait l'échiné.
La visiteuse rouait à la façon des dindes et se redressait avec la fierté de quelqu'un qui vient d'être généreusement estampé.
Cependant Bonnaire entendit ces mots bourdonner autour d'elle comme des abeilles fatiguées : « geste admirable... reconnaissance... notre œuvre commune... »
Et le laïus emberlificoté de l'abbé se termina par un solennel : « Madame Petit-Lelong, Dieu est votre débiteur. »
Lorsque Bonnaire, la vieille enfin disparue, entra dans le bureau, il lui sembla que deux doigts longs et glacés lui serraient le cœur.
Sur le tapis vert, près de la petite pendule, il y avait un tas quelconque de papiers. Mais, un peu plus loin, sous une facture grande ouverte, riaient les couleurs sympathiques de la Banque de France...
Il s'assit, l'air indifférent, tandis que, dans sa tête, les recommandations de Lucien s'agitaient en tumulte.
— Monsieur Barrés... débuta l'abbé.
Mais il s'interrompit :
— Où diable ai- je fourré sa lettre ?
Il la chercha dans un tiroir.
— Il y en a un fameux matelas ! apprécia Bonnaire, qui sentait déjà la fièvre le gagner et dont le cœur battait plus vite.
— Monsieur Barrés, répéta l'abbé, le nez dans le tiroir. Heu... Heu... je la trouverai tantôt... Je voulais vous la montrer, cette lettre, parce que votre nom y est cité. Comment se fait-il qu'il vous connaisse ?
6o LES AMIS DE SISKA
— Je l'admire... Je l'ai dit par hasard à M. de Mun ?
— Ah ! vous connaissez aussi Monsieur le comte de Mun ?
— J'ai été amené...
Bonnaire balbutiait, mais ce n'était pas pour la raison qu'imaginait M. Carré.
— Remettez-vous ! Il n'y a pas de mal, dit-il avec une maussaderie envieuse ! Vous fréquentez qui vous plaît, du moment que vous remplissez correctement votre service.
L'abbé directeur insista sur « correctement » et sur « service ».
Le « correctement », c'était pour lui apprendre à ne venir qu'à dix heures ; le « service », pour l'humilier.
— Oui, monsieur l'abbé, soupira Bonnaire qui ne pensait pas aux académiciens.
— M. Barrés prononcera quelques paroles à la fin de la fête qu'il nous fait l'honneur de présider. Il ajoute qu'il ne lui déplairait pas... Mais c'est trop fort ! Où est-elle donc cette lettre ? Une lettre ne disparaît pas comme ça !... Je sais bien qu'il y a des amateurs d'autographes, ajouta-t-il par méfiance ordinaire plutôt qu'insolemment, sans cesser de regarder le jeune homme qui rêvait à des papiers plus précieux encore.
LES AMIS DE SISKA 6i
Il se leva, lui tourna le dos, et ouvrit un classeur, qui se trouvait dans une bibliothèque.
— Il suggère que vous lui répondiez quelques mots au nom des enfants...
L'abbé continuait à parler, tout en bousculant ses paperasses d'une dextre rageuse.
— Allons-y ! pensa Bonnaire.
Il se donna cette permission avec tant d'énergie qu'il crut avoir parlé tout haut. Il regardait le dos coléreux de l'abbé. Sa main avançait, en tremblottant comme les films du cinéma Edouard VII...
— Un mouvement maladroit, et je suis coffré, déshonoré, perdu. En revanche, si je réussis ce coup-là, Lucien ne pourra plus se moquer de moi, d'autant plus qu'il y a du danger, beaucoup de danger, même...
— Mais je ne suis pas, oh ! pas du tout de l'avis de Monsieur Barrés, déclarait M. Carré d'une voix particulièrement bourrue.
— Ah?
— Non, parce que le prestige du Patronage... (Bonnaire songea : « Il en a bien pour une demiminute sur ce sujet-là ! »)
Sa main, qu'on eût dit poussée par une volonté supérieure, se glissa presque automatiquement sous la facture. Il toussota, puis la liasse tout entière disparut dans la poche de son veston. Ce
fut aussi vite fait qu'un tour d'escamotage. Bonnaire, qui souvent se sentait double, comme tous les nerveux, s'était regardé faire, en quelque sorte. Il lui semblait découvrir en soi quelqu'un d'immobile en train de le contempler avec l'ébahissement d'un petit télégraphiste qui voit disparaître la carte dans les mains décevantes d'un bonneteur... Où qu'elle est Vas de trèf^ tandis que l'autre, « le voleur », ressentait comme une espèce de soulagement. Etait-ce un acte vil, ignoblement rémunérateur, qu'il venait d'accomplir ? Non, c'était plutôt comme un défi relevé, contre la protection un peu méprisante de Lucien et la vantardise de Conolès.
— Ils ne pourront plus me blaguer, maintenant, chantait au-dedans de lui une voix joyeuse, cependant que, la mine obligeante, dans une attitude de sympathie inquiète, il se penchait un peu vers l'abbé Carré, comme on fait quand, à côté de vous, quelqu'un a perdu quelque chose.
— S'il se doutait de tout ce qu'il a perdu ! songeait Bonnaire. Et il se disait : « Maintenant, que vais- je faire » ?
Il n'en savait rien, mais il savait qu'il le ferait, et sans se tromper. C'était comme une pantomime qu'on jouait devant lui ; un instant interrompu, il attendait que l'acteur en reprît la suite.
L'abbé chercha bien encore pendant trente secondes.
— J'y suis ! Je l'ai laissée dans mon bréviaire !
— Où est votre bréviaire ?
— Je dois l'avoir oublié à la chapelle,
— J'y cours, monsieur l'abbé.
— Merci.
La porte refermée, le jeune homme s'arrêta, réfléchit un instant, puis
Il y avait à côté de la porte, dans le couloir, sur une console, un Saint-Joseph qui s'ennuyait, son lys à la main, comme un esthète anglais de l'époque d'Oscar Wilde. Bonnaire, sans hésitation, souleva la statue, glissa le paquet dans le creux ménagé à la base, et s'encourut.
Une minute plus tard, il était de retour, avec le bréviaire qui contenait la lettre de Barrés. L'abbé lui en donna lecture, non sans peine, car l'écriture penchée, aplatie, simplifiée à l'excès du père de Colette Baudoche, est une perpétuelle devinette.
— Qu'en dites-vous ?
— Il vaut mieux que vous répondiez vousmême à son discours, monsieur l'abbé.
— Je ferai donc à votre désir, répondit le directeur, hypocritement.
— D'ailleurs, quoi qu'en pense M. Barrés, moi, je ne suis pas du tout orateur.
Le détachement avec lequel Bonnaire prononça ces paroles fut parfait. Il ajouta, car il se sentait maître de lui :
— Tandis que c'est toujours une joie pour le Patronage quand vous voulez bien prononcer...
— Je vous remercie, fit l'abbé Carré.
Certes, « prononcer » n'était pas trop fort. Il ne débitait pas moins de quinze allocutions par jour. Il annonçait toujours « quelques mots ». Et ça commençait bien ; sa belle voix de prédicateur plaisait aux dames, en imposait aux mômes ; mais au bout de dix minutes, plus personne n'écoutait. Il savait commencer un discours, mais non pas le finir... Du reste, Bonnaire pensait à bien autre chose.
L'abbé s'en aperçut tout de suite ; il s'interrompit, se leva, vexé de cette inattention :
— C'est tout ce que j'avais à vous dire pour le moment.
Bonnaire n'insista pas. Il salua et sortit.
Dans le corridor, il s'arrêta un long temps, sans bouger, derrière la porte que l'abbé avait un peu fait battre. Ce ne fut qu'au bout d'un instant de silence, assuré que l'ennemi s'était réinstallé à son bureau, qu'il souleva la statue et reprit la liasse de billets.
Sur quoi, sans se hâter, du pas le plus calme, il se rendit au gymnase, tout en faisant, de ci, de là,
un brin de causette. « Alibis ! » se répétait-il en sortant du Patronage comme quelqu'un qui va quérir dix sous de cigarettes.
Il entra dans le bureau de poste de l'avenue Duquesne, acheta une enveloppe, un timbre, colla le timbre sur l'enveloppe, et inscrivit sa propre adresse ; puis il introduisit dans l'enveloppe l'épais paquet !
Inconsciemment, avec le sourire amusé d'un enfant qui fait une niche à son camarade, il murmura : 'Non hos quœsitum munus in usus...
Après trois secondes de songerie, il sembla se réveiller en sursaut, tressaillit, se passa la main sur les yeux, regarda, comme étonné, le trésor qu'il tenait, le fit glisser dans la boîte, acheta du scaferlati et s'en alla, si absorbé, qu'en traversant l'avenue de Breteuil, il faillit se faire tamponner par le tramway de Saint-Augustin qui filait vers les lointains Montrouges. Deux voyageuses poussèrent des cris d'épouvante, le conducteur sonna furieusement, Bonnaire n'entendit rien.
Revenu au Patronage, son œil interrogea machinalement le premier qu'il rencontra. Rien ! Ce jeune homme avait sa tête la plus quotidienne. Un autre? Rien non plus. Personne n'était au courant.
L'abbé Ghabert aurait achevé de le tranquilliser tout à fait si Bonnaire eût été moins placide.
Ils se promenèrent sous les voûtes, en parlant de la dernière Encyclique. Bonnaire, d'un .geste un peu somnambulique, lui tendit son paquet de cigarettes.
L'abbé adorait fumer, mais fumait peu, par vertu. Pourtant, il accepta.
— Ah ! un peu de tabac, par une belle matinée, que faut-il de plus pour être heureux, s'écria-t-il ingénument, en allumant le petit tube déshonoré par un excès de colle.
— Quand on a la conscience tranquille, ajoutat-il après un moment.
— Oui, acquiesça Bonnaire, qui le pensait sincèrement et n'avait même pas de remords.
— Et qu'on vous fiche la paix
Et comme le jeune professeur ne répondait pas, l'abbé, croyant lâcher une malice, insista :
— C'est-à-dire quand le Directeur n'y est pas. Et Bonnaire se taisant toujours, il ajouta, sans
penser à mal :
— Voilà plus d'une heure qu'il est enfermé chez lui.
— Ah?
— Il prépare sans doute son laïus pour cet après-midi
— Oui, il m'a annoncé qu'il répondrait à Barrés.
(Il est toujours chez lui... pensait Bonnaire. Il n'a donc rien découvert... Quand découvrira-t-il ? Je voudrais bien y être...)
Mais le cœur maintenant lui battait un peu. Il revivait la scène de tout à l'heure.
— Pourquoi voulait-il vous voir? lui demanda J'abbé Ghabert.
— Au sujet de la fête.
— Ce sera un triomphe pour la section de gymnastique, mon cher ami.
— Tout le monde y a mis tant de bonne volonté !
— Il paraît que Mgr Amette sera représenté ; •que M. Mithouard viendra avec trois de ses collègues et le député Lerolle... Ah ! si notre cher ^conseiller municipal avait la bonne idée d'aller .fouiller dans le grenier ! Il y trouverait peut-être un Tintoret...
— Ce sera une belle fête, conclut distraitement Bonnaire. Encore une cigarette, mon cher abbé ?
— Non. « Tu ne me tenteras point ! »
A ce moment, l'abbé Carré, le visage à l'envers, surgit devant eux ; roulant des yeux fous, sans attendre qu'on le questionnât, il criait d'une voix continue ;
— J'ai perdu vingt mille francs ! J'ai perdu vingt mille francs !
— Quoi ?
— Vingt mille francs ! Mon Dieu, j'ai perdu vingt mille francs !
Ce chiffre, aux oreilles de Bonnaire, sonnait comme une espèce de glas ; il semblait à l'apprenti criminel que l'on enterrât quelque chose.
— Mme Petit-Lelong est venue m'apporter... Quel malheur ! Mais comment est-ce possible ? Dans mon bureau... Je ne l'ai pas quitté, mon bureau... Elle me les a bien donnés... Du moins, il me semble... Oui, vingt billets de mille francs... Je les ai mis tout de suite dans mon tiroir, sans perdre un instant.
On le voyait, une ride verticale lui barrant le front, fouiller sa mémoire. Le vicomte éprouvait un irrésistible plaisir mécanique à deviner la contention violente de cette cervelle qu'il méprisait au point de la comparer à du cervelas, dans les accès d'une gaieté intérieure, tout anglaise, qui le saisissaient quand il était seul.
— C'est-à-dire, expliqua M. Carré, non, c'est sur la table, je me rappelle, que je les ai placés... Sous mes papiers...
— Mais il faut chercher !
— Pardieu ! jura-t-il, croyez-vous que je n'aie pas cherché partout ? Venez voir... J'ai tout bouleversé... Mais c'est une chose diabolique ! Je n'ai vu
que Bonnaire depuis lors... Et il n'a pas quitté sa chaise...
— D'ailleurs... protesta le bon abbé Ghabert.
— Evidemment ! Mais on se soupçonnerait soimême, dans un cas pareil, tant l'aventure est invraisemblable !
A la porte du bureau, Bonnaire s'arrêta.
— Monsieur l'abbé, dit-il gravement, je préfère ne pas entrer, ou plutôt je n'entrerai que lorsqu'on m'aura fouillé, et à la condition qu'on me fouille encore après...
— Vous êtes fou ! dit l'abbé Ghabert.
— Pas du tout ! Monsieur Ghabert, Bonnaire a raison, et il me donne là une très bonne idée ! C'est de faire fermer le Patronage pour procéder à une recherche générale, minutieuse, dont nous serons tous trois les premiers à donner l'exemple.
— Bien, monsieur Garré.
— Entrez, dit le directeur à Bonnaire.
Il le fouilla férocement ; l'abbé Ghabert en second ; et lui-même enfin, ôtant sa soutane, subit la même recherche, avec le même succès.
Puis ce fut le tour de la marmaille. Les « grands » retournèrent leurs poches avec la gravité douloureuse des jeunes premiers qu'on voit au cinéma. Quelques-uns des petits pleurèrent. Un gentil blondin, à la face angélique (un de ces gar-
çonnets-fillettes dont on dit : « Ah ! que sa maman doit être jolie ! ») sanglotait comme un coupable... qu'il était, car on trouva dans les goussets de son gilet deux morceaux de craie, tout neufs, que l'abbé Carré écrasa, de colère, sous ses larges pieds.
Ensuite, on souleva les meubles, on visita les salles de classe. On retourna les troncs de la chapelle. On chercha sous la nappe de l'autel, dans le tabernacle... Au bout d'une heure, tout le quartier était au courant, un reporter crayonnait déjà, un photographe d'Excelsior se fit expulser, l'affaire tournait à la plaisanterie : « T'as pas vingt mille balles ? Cherchez les fafîots ! Qui n'a pas son billet de mille ? Et les goguenots ? Est-ce qu'ils y ont regardé ? Bien sûr qu' « il » s'en sera déjà servi... » Que de Sherlocks se révélèrent tandis que le cœur enfantin de Bonnaire redevenait léger !
Et la donatrice ?
On apprit que c'était la femme d'un gros fabricant de chocolat du quartier. On lui avait téléphoné aussitôt. Elle accourut. Elle gémit. Elle pleura. « Chocolat ! », chuchotaient les plus effrontés. « Tu parles qu'elle l'est ! »
Mais l'heure avançait. Le Conseil municipal, la Chambre, l'Académie étaient déjà en route vers le
théâtre du crime et des boniments... Il fallait en finir..
M°"* Petit-Lelong trouva la solution.
L'abbé Carré lui reprocha d'abord, avec un peu d'aigreur, de ne pas l'avoir payé en un chèque « comme tout le monde ». Ensuite, il souffla dans la forêt de ses chichis des ardeurs plus douces. Et à la fin, elle eut « le geste ». Elle déclara :
— J'en parlerai à mon mari. Plaie d'argent n'est pas mortelle. Je vous ai donné vingt mille de ma poche... Eh bien ! ça fera quarante avec ce qu'il tirera de la sienne...
Le Directeur du Patronage cligna de l'œil, avec cet air de goguenardise galante qu'on a, dans la boucherie, envers une boniche appétissante et mûre.
— L'ennui, ajouta la chocolatière, c'est que je n'ai pas noté les numéros des billets.
Bonnaire qui, par hasard, entendit cette phrase, en éprouva plus d'ennui que de soulagement. L'absence du péril dépouillait son aventure de ce qu'elle pouvait avoir de romanesque et la lui montra tout à coup basse et misérable. Ces outres de bouc où les compatriotes de Gonolès boivent à la régalade, elles ne sont plus, le vin épuisé, qu'une dépouille répugnante. Bonnaire avait éprouvé d'abord cette stupeur dont l'autosuggestion enve-
loppe les mêmes actions qu'elle a commandées, et puis un mouvement d'ivresse pour avoir obéi aux puissances secrètes de Lucien, et fait plus que Lucien ! Mais à présent l'enchantement malsain se dissipait, l'outre gisait, flasque, le pauvre garçon rentrait en possession de sa responsabilité morale, et ça n'était pas drôle ! — pas plus qu'à l'âme des noyés, quand on l'y force en leur tirant la langue, de réintégrer un corps qui maintenant la dégoûte (du moins, je le suppose).
— Vous n'avez pas les numéros des billets ! s'exclama M. Carré d'une voix où semblait s'étouffer un reste de colère bizarre. Mais alors...
— C'étaient des opérations particulières, confessa la dame en rougissant. Et ce n'est pas que mon mari serait très fâché, mais...
— Mais il ouvrirait l'œil, acheva le Directeur en retrouvant son gros rire. Ainsi du facétieux loucherbem quand la cuisinière lui avoue, confiante, qu'elle enseigne à l'anse de son panier le tango ou la fourlana.
— Mon Dieu ! fit-elle, un peu mal à l'aise...
— Bref, vous préférez que l'affaire ne fasse pas trop de bruit ?
— C'est cela même.
— Bon. Je verrai le journaliste ; seulement,
VOUS savez, la Presse est vénale... Ça coûtera quelque chose.
— Dans les mille francs ? interrogea la commerçante.
— Peut-être quinze cents, laissa tomber l'abbé, d'une lippe dubitative.
C'est donc quarante et un mille cinq cents francs que cette matinée coûterait à M. Petit- Lelong. Ah ! l'on ne pouvait reprocher à M. Carré de laisser péricliter les œuvres !
Il n'oubliait pas non plus le déjeuner, où tout le monde suivit ses pas couplés à ceux de la chocolatière. Et pendant les vingt minutes consacrées à ces « modestes agapes », comme il disait, la plus folle gaieté ne cessa de régner.
Une joie plus grave accompagna la fête.
Barrés parla superbement, sur l'estrade oriflammée, pareil au prophète de sa « Colline », mais moins factice que ne l'a peint Zuloaga.
Ensuite, l'abbé prit la parole et la garda si longtemps que, seuls, les officiels et les petits gymnastes, bien disciplinés, entendirent sa péroraison... Mais M"' Petit-Lelong avait l'air charmé, et l'air aussi — pauvre dame mûre ! — l'air meurtri et encore avide d'une grosse fille qui vient de recevoir des claques, sans en avoir la sienne.
Gomme les derniers invités quittaient le Patronage, le secrétaire du commissaire s'y présenta.
— Monsieur l'abbé Carré ?
— C'est moi.
— Je viens pour le vol.
— Quel vol?
— Les vingt mille francs.
— Quels vingt mille francs?
— Mais voyons, Monsieur l'abbé, est-ce une plaisanterie ?
— C'est à vous, monsieur, qu'on en a fait une.
— Mais tout le quartier...
— Tout le quartier se trompe.
— Pourtant, ces vingt mille francs ?
— Sachez, monsieur, qu'il n'y a pas de voleur au Patronage !
Le secrétaire savait vivre. Et puis, après tout, ce n'est pas lui qu'on avait volé ; il n'insista pas.
Et l'abbé, croyant avoir sorti une phrase historique, se livra avec une joyeuse tyrannie aux préparatifs de la fête du soir.
La seconde partie du programme consistait en un concert gratuit, mais suivi d'une tombola de charité.
Bonnaire avait invité Siska et Alfred, comme d'ailleurs Lucien et Conolès.
Les premiers arrivèrent au. moment où expirait
la dernière romance. Les deux conjurés étaient à la sortie.
L'arrivée de Siska fut un premier scandale.
Certes, il y avait des gens chics dans la salle, mais ces dames qui « font le bien » sont d'ordinaire de mise sévère (soyons polis) et souvent d'âge avancé. Le reste du public : petits employés bien sages, mères pauvres, jeunes filles proprettes, mauvaises à marier.
La belle enfant, croyant qu'on entre là comme à l'Abbaye — plus c'est tard, mieux ça vaut — gagna sans vergogne le premier rang, où deux chaises étaient encore disponibles. Sur son chapeau de tulle blanc, éclatait l'or d'un paradis de soixante louis. Elle cachait sa robe feu — décolletée ! — sous un manteau de panne brochée moins éblouissant que sa peau. Et le rouge, et les perles, et ces yeux qui vous mettent une ville en flammes...
L'abbé Carré se leva brusquement, comme chassé de son siège par un ressort diabolique. Mais aussitôt il se rassit, ne sachant que faire, craignant la gaffe.
Un colonel tendit le cou. Une vieille veuve (qui avait sommeil) profita de la circonstance pour quitter la salle. La foule des prêtres se mit à jacasser comme un auditoire de femmes. Quant aux
dames de l'assemblée, l'une après l'autre, elles se levèrent pour mieux voir. Un avocat, qui avait lu Bourget, résuma à son épouse la situation : « Cruelle énigme. »
On regardait aussi Alfred. Mais il rentrait le cou dans son faux col, à la manière d'une tortue menacée.
Le concert avait jusque-là séduit toute l'assistance, sans exception.
Un jeune ténor chantait vaillamment du Déroulède emmusiqué par un compositeur ennemi des subtilités harmoniques.
Un beau gaillard visita les cieux sur les grosses ailes de Théodore Botrel, simili-breton vomitif.
Les Deux Grenadiers de Schumann revinrent, une fois encore, de la guerre, aux sons de leur loyale « Marseillaise » napoléonienne.
Il y eut sur la scène cinquante Suisses, saluant de voix mal accordées leurs montagnes natales. Puis cinquante villageois imitant la cascade. Puis cinquante guerriers retour du siège de Troie. Et tout ça sur des musiques de Laurent de Rillé. Seigneur, votre droite est terrible !
Il y eut même un petit bonhomme de six ans qui débita du Nadaud, de l'Yvette Guilbert et les Regrets de VExilé.
Mais tout fut oublié, tout, quand parut cette « créature ».
Aux derniers accords, l'abbé directeur prit une décision. Il irait, d'un pas assuré, saluer le couple incongru, lui rappeler en quelques mots nets le fancy-fair, et il saurait...
Un étonnement supplémentaire attendait Monsieur Carré.
Comme il se levait, il aperçut Bonnaire serrant la main de l'Inconnue.
Le jeune professeur d'anglais et de gymnastique, sans la moindre hésitation, lui présenta M. et M""* Dumontier.
Siska, qu'on venait de mettre au courant, n'hésita pas davantage :
— Je suis désolée, monsieur l'abbé, d'avoir été retardée. Je suis venue porter mon obole (son « obole », qu'elle dit !) à vos pauvres, mais combien j'aurais voulu entendre tous vos artistes !
L'abbé ne trouva, dans sa collection de belles phrases toutes faites, aucune banalité qui pût servir pour cette fois-là. Il remercia piteusement, de Tair le plus embarrassé du monde. Alors Bonnaire, pour lui complaire, offrit de diriger ses amis vers la salle d'exposition.
L'abbé s'inclina encore. Ces sacrés yeux si audacieux lui infligeaient un trac de premier choix.
D'un signe, il appela l'abbé Ghabert à son aide. Celui-ci lui répondit d'un regard aussi désobéissant qu'épouvanté.
Mais la moitié de l'assistance finit par se retrou- •ver réunie dans l'autr-e salle, et l'émotion se calma petit à petit.
Quelques jeunes femmes s'étaient chargées de vendre les billets.
Siska en prit pour cinq louis. Soixante secondes plus tard, toute la salle le savait et il se forma deux partis, là-dessus.
Quand, des dix mille billets, on eut placé les ■deux tiers, l'abbé Carré monta sur une chaise, pour jouer au commissaire-priseur et mettre aux enchères le restant :
— Cent billets ! Il y a marchand à cinq francs... Six... Sept... Sept cinquante... Adjugé à sept francs cinquante.
Le premier mille se vendit aux environs d'un sou la pièce.
Ensuite, la Bourse s'affaiblit. Le public, gavé, ne mordait plus. Les derniers francs se réservaient prudemment pour le moment où la baisse serait définitive.
— Les cent billets ! un franc... Qui dit un franc cinquante ?
— Deux francs, fit Alfred.
— Adjugé pour deux francs.
Siska lui pinça le bras.
— Qu'est-ce que j'ai fait ?
— Tu es ridicule !
— C'est pour une bonne œuvre et ça me fait pitié de les voir languir.
— On donne vingt francs ou on ne donne rien. D'ailleurs, le numéro gagnant est toujours dans le dernier lot.
— On dit ça I grommela le joueur désabusé par de multiples expériences.
— Tu verras !
— Les cent billets, un franc ! reprenait l'abbé. Adjugé, un franc. Encore cent?
— Voilà.
Soudain, il enfla la voix :
« Mesdames et messieurs, je vais mettre aux enchères, en une fois, les mille derniers billets. Vous y trouverez presque sûrement le gagnant du gros lot : une superbe aquarelle « Fleurs dans un vase », par M™"* Monpoilu de Lavicrotte.
— Allons, les mille billets, combien ?
— Un franc, fit un « plaisantin », le même depuis Charles X (jusque-là, il disait « une livre »).
— J'ai preneur à cent francs, reprit imperturbablement l'abbé.
8o LES AMIS DE SISKA
— Deux cents, dit nettement une voix d'homme au fond de la salle.
— Trois cents !
— Trois cents pour madame, souligna l'abbé, en désignant Siska.
— Quatre cents.
— Imbécile !
Les « quatre cents » étaient d'Alfred, qui avait lancé la surenchère avec maestria.
L'appréciation était de Siska.
La moitié de l'assistance commençait à se tordre, l'autre à gronder sourdement.
Pour dissiper l'indignation, Siska se hâta d'ajouter :
— Cinq cents.
— Six cents ! répliqua la voix au fond de la salle.
Alfred tâcha d'apercevoir l'audacieux et tenace concurrent. Impossible ; l'abbé Chabert lui bouchait l'horizon.
— Pardon, monsieur l'abbé...
L'abbé s'écarta, empressé.
Alfred poussa un cri.
Mais Siska avait déjà lâché :
— Sept cents.
— A sept cents, personne ne dit mieux ?
— Adjugé !
LES AMIS DE SISKA 8i
— C'est cet animal de Lucien qui surenchérissait, dit Alfred imprudemment, comme la jeune femme vidait son sac en or.
— C'était Lucien ? Ah ! m... !
La rumeur générale couvrit ce cri du cœur. Et le tirage commença.
Il y avait cinquante lots, dont quarante livres de sucre ou de café.
Le gros lot fut gagné, comme d'habitude, par une vieille petite demoiselle qui prétendit n'avoir pris qu'un seul billet. C'est toujours la même depuis Charles X. Elle doit être cousine du « plaisantin ».
Le second lot — le seul ayant quelque valeur — deux panneaux anciens, échut à une dame patronnesse aveugle.
Le troisième — une vieille carabine — fut pour la mère de l'abbé, qu'on faillit porter en triomphe.
Ensuite défilèrent : une photo encadrée, un coffret en pyrogravure, six mouchoirs brodés « par ces dames », un service à thé, genre prime des « Cafés Debray », un chapelet, un théâtre-guignol, un coupe-papier modem-style (cuivre poli, étain repoussé et mosaïque), un Barye en plâtre.
Siska ne gagna pas même une livre de café.
Jusqu'au numéro final, elle ne desserra pas les
dents. Elle en mourait de rage... Elle cherchait le mot vengeur.
Sur le seuil, elle se soulagea en prononçant simplement, mais très, très haut : « Je suis contente. On m'avait toujours promis de me mener dans un b... de garçons. »
— Chut ! attisa Lucien.
— Mais je ne savais pas, cria-t-elle, qu'il y eut tant de sous-maîtresses...
— D'Anglais, fit Bonnaire, pour rabibocher les choses.
— Alors, c'est vous la ma... ? fit Siska, déchaînée. Je croyais que c'était le gros curé, le chose, machinchouette, directeur enfin, qui a des pieds d'Allemand.
— Taisez-vous ! Vous êtes un cœur d'or... Elle sourit, tout de suite apaisée.
— Je vous adore, Siska, quand vous êtes comme ça...
— Bien vrai ?
Et, plus bas, il lui confia : « D'ailleurs, je vous rapporterai vos cinquante louis... »
Elle ne pouvait deviner ; elle demanda, d'une voix étouffée :
— Demain ?
— Si vous voulez.
— Chez moi? A dix heures...
— Oui.
Elle lui serra la main.
Il s'esquivait.
— Voyez-vous, ce Joseph-là ! songeait-elle, attendrie. Moi, qui le croyais comme ça... Et puis, il n'était pas du tout « comme ça »... Il était amoureux ! Il n'osait pas le dire. Il lui a fallu le milieu, l'occasion... Ah ! ce sera inédit...
Lucien et Conolès attendaient, un peu en avant, sous les arbres. Bonnaire, qui se sentait remordre au métier, passa à côté d'eux sans les regarder et murmura :
— J'irai vous rejoindre chez Lavenue.
— Bueno, fit Conolès.
Alors le jeune Bonnaire s'en revint faire sa cour, longuement, à des abbés fleuris et à des dames caduques, qui commentaient, sur le trottoir de l'avenue de Saxe, avec des yeux mouillés d'attendrissement, la « ravissante soirée »♦