CHAPITRE IV
Le coup d'audace de Bonnaire n'étonna point Lucien, mais Conolès haussa les épaules.
Il était du Midi, Conolès, comme ne l'est aucun Méridional. Car, qu'y a-t-il de plus marseillais qu'un Toulousain, sinon un Espagnol, quand il se met à être Andalou ? Et quoi de plus méditerranéen qu'un méditerranéen de Paris? Dans la ville étrangère, le trembleur abdique tics et qualités de son patelin ; l'audacieux s'en fait un piédestal, un tremplin, une trompette de la renommée. Or, méditerranéen signifie païen depuis Nietzsche, et Conolès, s'il ne mangeait plus du prêtre par crainte de ses amis qui avaient blagué son anticléricalisme à la Homais, restait, au fond de l'âme, farouchement christophobe.
« Historiettes de Ferdinand Fabre... Chemises sales... Prépuces encombrés », avait-il coutume de dire à chaque fois que son ami mentionnait le Patronage. Et il se répandait en pataudes injures, presque aussi fétides que celles de lord Hantayad.
Littérature ? Assurément. Mais tout est matière à littérature littératurante pour celui qui dirige, a dirigé, ou dirigera comme Conolès, chef de l'école Panachiste, une « jeune revue » par trimestre.
Lucien le savait bien, quand il avait fait appel à la fougue, à la faconde et au prestige physique de cet Andalou déraciné.
Andalou? Certains le niaient. On a bien prétendu (ineptement) que Barrés se vantait à tort d'une origine lorraine. Pour le scepticisme parisien, qui est la forme la plus commune de la candeur, tout sauvage est né, forcément, au fond des Batignolles.
Lina des Glaïeuls, grue un peu actrice que ses flatteurs traitaient d'actrice un peu grue, hochait une tête dubitative quand on parlait devant elle des origines de Conolès ; cette personne aux mamelles rubéniennes, qui faisait le Cyrano et encore de l'effet aux lumières, répétait — ostinée — qu'elle avait joué dans les terrains vagues du Sacré-Cœur à « chercher la puce » (pour sûr alors qu'elle s'en rappelait !) avec un Conolès de cinq à sept ans.
Ses amis feignaient de n'en rien croire. Naître rue Monge, c'est bon pour M. Faguet, et quand on veut traverser le pont des Arts en pantoufles. Au lieu que Conolès, enfant de ce Guadalquivir qui fut le fleuve des Indes, vous parlait de la Méditerranée, tour à tour, comme si ce fût son tub ou qu'il vînt d'y voir naître Vénus. En outre, pour avoir sucé les symboles dans l'absinthe du
Napolitain, parmi les épaves du bateau Mendès, il ressassait infatigablement la rengaine des sombres douleurs du christianisme opposées aux joies lumineuses de l'Hellade... Gomment, ah ! comment faire entendre aux hoirs Sarcey que le renoncement est, comme l'avarice, un art de thésauriser les plaisirs ?
Entre autres choses de Diogène, Conolès avait la Lanterne. Aussi la présence de Bonnaire lui étaitelle toujours un prétexte à sonores et niaises imprécations, façon Jaurès.
Mais Bonnaire ne se fâchait pas. Sinon, Conolès n'eût pas plaisanté plus avant.
Toujours est-il que, ce jour-là, l'homme de Tralala los Montes haussa les épaules.
— Peuh ! dit-il, la belle affaire ! Voler sans péril est indigne de nous.
Lucien souriait.
Bonnaire, les yeux tournés vers l'Inconnu, l'entendit, et, loin de le prendre mal, félicita Conolès de ses hautes ambitions. Puis il murmura sans aigreur :
— Mais attendons la fin.
A huit heures, « la » lettre était parvenue à son expéditeur.
A huit heures un quart, le partage était accom-
pli. Aucune difficulté : il y avait de quoi satisfaire toutes les concupiscences.
D'abord, selon le contrat, dix pour cent au vainqueur.
Ci : Bonnaire, 2.000.
Secondement : promesse sacrée (et récompense anticipée d'une complicité utile), les cinquante louis de Siska.
Siska : 1.000.
Chacun 5.500 sur le restant.
Total : 19.500.
Les 500 indivisibles (nous ne faisons pas de monnaie ! avait proclamé Lucien) furent réservés « à la location d'un petit appartement-cachette dans une turne de tout repos ».
— A d'autres maintenant ! fit Conolès en lançant le bras droit, d'un geste à la fois agressif et prometteur.
— A votre tour, messieurs, dit Bonnaire en se retirant. Cette distribution de dividendes lui avait soulevé le cœur.
— Ne te bile pas...
— J'ai d'autres chats à fouetter, fut l'énigmatique réponse murmurée par le vicomte qui s'entendait fort bien.
A dix heures, il sonnait chez Siska.
— 0 mon bel amour en or ! s'écria-t-elle fougueusement, trop fougueusement.
L'excès de cette ardeur intempestive jeta un premier froid au visiteur.
— Tu as l'air tout chose... Qu'est-ce que tu as, mon petit Bonnaire ?
— Vous allez bien ?
— Très bien, merci ! Mais toi ? Alors tu m'aimes ?
— J'ai beaucoup de sympathie pour vous, chère amie...
— Tu vois que je me suis faite belle comme une épousée pour te recevoir !
— Je vois...
Elle avait entrouvert son kimono, et la chemise de linon jaune paille laissait apercevoir deux seins étincelants, avec le délice double et sinueux d'une croupe d'ondine.
Le jeune homme, mains glacées et front brûlant, frissonnait, comme si ce fût au fond d'une onde amère et froide qu'il l'eût cherchée.
— Tu as pris froid ? Une tasse de thé ? Préfèrestu du Porto ?
— Non, merci.
— Allons, assieds-toi ! dit-elle en le faisant asseoir près d'elle, sur le lit.
— Siska !
— Mais, Boniche, tu grelottes, tu as la fièvre, n'est-ce pas?
— Un peu.
— Attends, je vais te donner un cachet de « trinervine », c'est épatant ; qu'est-ce qu'ils peuvent bien fourrer dans ces drogues-là? Tu le sais, toi?
— Trinervine? Voyons... Triméthylxantho...
— Chez les courtisanes ?
— ... diméthylamidopyrine.
— C'est beau, l'instruction ,..! Zut ! La boîte est vide... Tant pis... Eh bien?
— Eh ! bien...
— Mais, chère jolie petite tourte à la crème, j'ai faim de toi. Je t'adore. Ne nous embête pas !... Enfin, ne perdons pas de temps,
— Mais c'est que...
— Laisse-moi faire.
Elle lui avait enlevé sa veste, son gilet. Avec une habileté de prestidigitateur, elle fit sauter d'un coup la cravate, le faux col, le bouton et la boutonnière.
— Siska !...
— Tu me feras ton compliment dans le dodo.
— Vous savez, fit Bonnaire, horriblement gêné, Conolès vous remettra les cinquante louis qui vous reviennent.
go LES AMIS DE SISKA
— C'est toi qui me reviens ! C'est toi que je veux !
Elle se renversa sur le lit et l'attira tout de suite, avec une brusquerie énervée.
— Aime-moi ! Tu vois bien que je suis...
Il s'arrachait à l'étreinte délicieuse pour déboutonner ses bottines :
— Que vous êtes ?
— ... pressée, donc !
Il s'approcha, du coup, timide, en caleçon, la chemise baillant, et Siska prit garde à ses jarretelles, d'un beau violet qui s'harmonisait aux chaussettes.
— Mon amie, ma chère Siska, il faut que je vous avoue...
— Je sais...
— Hein ?
— Mais oui, mais oui, tant mieux ! On n'a pas tous les jours entre les mains un joli livre non coupé...
— Un livre?... Ah ! j'y suis ! (Il s'assit sur le bord du lit, et sa voix douce s'adoucit encore, comme s'il voulait d'abord se faire un peu dorloter.) Ne me bousculez pas... Je sais bien que c'est affreusement bête...
— Mais non ! Nous avons tous commencé par là.
(Il pense à La Palisse... Il pense aussi qu'il y a sans doute bien longtemps qu'elle... Mais il est bien élevé. Et puis, il claque des dents.)
Siska rêve, elle aussi. Elle songe à ses débuts. C'était à la campagne. Les peupliers avaient une odeur de chair... Mais elle ne permettra à aucune nostalgie de dévorer l'heure présente :
— Eh bien ! mon petit Bonnaire ? Qu'est-ce que tu fais ?
— Rien...
— C'est pa' assez !
Elle s'étira... Un ange, deux anges, tout un chœur d'anges passa... Il se demandait ce qu'il fallait faire. Il se serait bien glissé sous les draps si elle n'avait été dessus.
— Qu'est-ce que tu dis ?
— Je... Je me tais...
— Ne te tais pas jusqu'à demain !
Alors, il se décida, il lui prit la main d'un geste charmant et maladroit. On eût dit d'une belle enfant qui, pour la première fois, monte en barque et prend une rame, pour se guider.
— Chère Siska !... aide-moi !...
Siska se mit à rire, un peu attendrie.
— Ah ! bébé !
Et, toute nue, elle se renversa avec le débutant sur le lit, l'embrassant à pleines lèvres.
— Mais d'abord, enlève-moi donc toutes ces frusques-là !
Les chaussettes d'évêque (si les monsignors n'avaient des bas !), le caleçon, la liquette rayée, vont rejoindre sur la carpette le déshabillé galant dont elle n'avait rien gardé.
Puis elle s'allongea, l'enlaça, le nounouta, voluptueusement serpentine.
Trop de fleurs !
Mais Bonnaire demeurait interdit, incapable d'apprécier à leur valeur le contact de ce ventre de feu, de ces bras frais, de cette gorge généreuse, de ce parfum grisant...
— Siska !
— Oui, mon mignon, c'est cela, l'amour ! Je t'adore.
Elle lui secoua la tête comme on fait d'une noix de coco avant de la fendre et la bouche-ventouse lui pompa les yeux...
— C'est cela l'am... Mais qu'est-ce que tu fais? Pourquoi ne vibres-tu pas ? Est-ce que je ne te plais pas ?
— Mais si !
— Mais non... Ah ! mais, c'est que ça ne se passera pas comme ça ! Veux-tu?...
Le geste de la « dominatrice », lui aussi, resta sans effet.
Alors elle le lâcha, et pleine de rancune, s'assit en tailleur pour l'interpeller :
— Est-ce que tu ?...
— Je t'assure, Siska, que pourtant...
— Bien entendu ! Avec l'aide de vos sales imaginations de calotins...
— Oh ! Siska !
— Et de la veuve !
— Je ne connais pas de veuve...
— Idiot ! Cinq contre un !
A son tour, il se souleva, rouge, honteux d'être nu, et de voir cette dame turque... si décolletée... il se glissa sous la couverture.
Cela lui donna quelque dignité.
— Tu sais bien que ce n'est pas moi...
— Qui as voulu ?... Ah ! il ne te manquait plus que de lâcher ça ! Ce n'est pas toi en tout cas qui... Ah ! ah ! Elle est bien bonne ! Nous en ferons des gorges chaudes au Bar de la Paix !...
Les remords étouffent Bonnaire. Il revoit son lit que protège une bénédiction papale encadrée d'or. Il se dit que c'est Dieu sans doute qui ne l'a pas voulu... comme les autres. Son vol, que lui importe ! Il se reproche surtout, amèrement, de n'avoir pas, le matin, par respect humain, et pour la première fois de sa vie, mis son scapulaire.
Siska l'observe et elle le hait. Mais elle est trop
femme pour ne pas se raccrocher tout de suite à une conception réaliste de l'événement. « Il s'agit de ne pas blesser davantage l'ami de Lucien, d'autant plus qu'elle le reverra demain, et tous les jours. Il vaut mieux lui tendre une perche secourable... »
— Allons ! ne te tourmente pas, mon chéri... C'est raté ? c'est raté ! Ça se retrouvera, cette occasion-là. Ou bien ça ne se retrouvera pas... En tout cas, j'oublierai, personne ne saura...
(Et c'est un cas, en effet, où l'on peut se tenir assuré de la discrétion féminine.)
Alors, comme une grande sœur, il la prit dans ses bras et, longuement, sur la joue, dans le cou, il la baisa avec mélancolie...
— Et maintenant, habille-toi !
Il rougit.
— Siska !
— Quoi ?
— Pas encore...
— Pas encore quoi ?
— Pas encore nous en aller...
— A quoi bon rester? Nous n'avons... tu n'as rien à me dire...
— Si!
Elle l'enjamba et lui jeta ses chausses d'un geste rageur.
— Non, mon petit, c'est trop tard. On ne me la fait pas deux fois...
Sans mot dire, il enfila — on fait ce qu'on peut ! — sa chemise rayée, ses chaussettes violet évêque..., avec une rapidité de lycéen bien dressé...
Siska s'était assise sur le bord de la table et, fumant une cigarette, le regardait.
— Eh ! bien ! oui ! je t'aime mieux comme ça... Peut-être que je retrouverai le béguin dès que tu auras remis tes gants...
— Restons bons amis, cela me suffit, dit le pauvre garçon qui aurait mieux fait de ne rien dire.
— Mais à propos... jeune homme, vous venez de... coucher avec moi... et je ne connais pas même votre prénom... Comment t'appelles-tu?
— Joseph.
— Non?
Elle en riait encore qu'il avait déjà le chapeau à la main.
On frappa. Comme Siska, la gorge pleine de rires, ne répondait pas tout de suite, on frappa une seconde fois.
La femme de chambre, Monique, patiente comme un chat qui s'étrangle, entra, les sourcils froncés d'avoir attendu.
— Ce monsieur demande à voir madame... Il attend...
Siska jeta les yeux sur la carte, puis rit de plus belle en regardant Bonnaire.
— Permettez-moi de vous dire adieu, fit-il alors, cérémonieusement.
— Non, mon vieux, il faudra que tu t'en ailles comme tu es venu : en gigolo !
— A moins que tu ne tiennes à rencontrer ici ton ami Conolès...
— Lui?
— Ouste ! entre là ! (Elle le poussa dans la salle de bains.) Ma chambre-ci n'a qu'une sortie par l'antichambre.
Ce n'était d'ailleurs pas vrai, et Bonnaire protesta, mais en vain.
— Ça va bien ! Ça va bien ! Tu me remercieras une autre fois... Repeigne-toi. Je te délivrerai aussitôt que je me serai délivrée moi-même...
Conolès entra, marchant « con mucho stilo », ainsi qu'il le disait de lui-même, se dandinant à petits pas serrés, bombant le torse, les bras en anses, la nuque repliée en arrière, le menton parallèle au sol.
Soudain, à la vue de Siska, il cria : « Hombre ! » Et d'un geste circulaire, il projeta son feutre sur
le sol, comme un pêcheur jette l'épervier, en disant avec emphase : « Pisa lo, saragotana ! »
Mais la toute belle, sans s'amuser à piétiner le couvre-chef comme on l'y conviait, se contenta de sourire et ne songea point à s'étonner... non plus qu'à refermer son corsage.
— Ah ! j'arrive bien ! fait l'Espagnol de sa voix gourmande, tout en se léchant les babines et en fixant effrontément ses yeux sur tout ce que dévoilent les hasards heureux du kimono jaune.
« C'est curieux, reprend-il, comme ce déshabillé bâille. A sa place, c'est moi qui ne m'embêterais pas ! »
Et, après un baise-mains deux fois prolongé (dans le temps et dans l'espace) un baise-mains qui. Dieu sait comment, finit au genou, l'avantageux visiteur s'assied.
Siska est comme le papier, aujourd'hui, elle souffre tout, parce qu'elle souffre — tout court — du fiasco Bonnaire, et voudrait se venger, fût-ce avec ce senor couleur pain d'épice, dont les yeux ressortis, ternes et noirs, ont l'air de raisins de Corinthe. Après tout, Conolès ou un autre !... Peu importe, pourvu que Bonnaire les entende et se mange le cœur.
(Car il est amoureux d'elle, ce petit vicomte, elle le sait bien et depuis longtemps. Alors quoi ? Ne
l'a-t-il pas trouvée assez belle, ou si son corps, — dont la vénusté, cependant, fit lever des moissons de désirs, — lui a causé quelque répulsion ? Ah ! qu'elle le hait !)
Après tout, il n'est pas si mal, cet Andalou ! Un peu dru, peut-être, et I^ bréchet trop avantageux, mais en somme, un gars bien planté. Dommage que ses yeux la dégoûtent. Décidément, ce n'est pas à des raisins de Gorinthe qu'ils ressemblent, mais plutôt à de vieux boutons de bottines, ternes et désabusés, du temps qu'on les portait très grands ; ou peut-être à des cocardes de domestiques en livrée de deuil. Et puis quoi ? Comme dit le poète Auguste Dorchain en ses œuvres inédites :
Quand ordonnent les dieux qu'une femme se venge. Ils ne lui envoient pas toujours Saint-Michel archange.
Sans compter que Conolès passe pour ne point avoir sa langue en poche... Oh ! évidemment ! ce ne serait pas un début... Mais que faire du vin le plus rare, voire du meilleur cru Bonnaire... si l'on n'a pas de tire-bouchon ?
— Et alors, cette visite, cher ami ?
— Cette visite intéressante est on ne peut plus désintéressée...
(Donc, il va me demander quelque chose, pensa Siska. Pourvu que ce soit...)
— Je suis chargé de vous remettre, chère belle, un petit billet...
— Doux?
— Non, de cinquante louis.
— Je sais.
— Gomment ? vous savez ?
— Bonnaire m'a prévenue hier soir.
— Et il vous a mise au courant de tout ?
— Au fait, non ! D'où me vient cette intéressante vignette ?
— De lui-même !
— De lui ?
— Son début dans les Beaux-Arts !
— Ne vous payez pas ma tête, Conolès !
— Hélas ! ce n'est pas dans mes moyens, trop désirable Siska !
— Oh ! « désirable », vous avez beaucoup mieux que ça...
— Qui vous a dit?
Il se reprit aussitôt :
— Mais jamais de la vie ! Savez-vous lire dans les yeux ?
— Moi ? Pas du tout !
— Que les miens vous l'enseignent, Siska ! fit-
il de sa voix la plus lyrique, en se rapprochant brusquement.
— Eh ! là ! je ne suis pas myope !
— Siska, je vous veux !
Il lui prit la main, le bras, se pencha vers la bouche, dont la jolie moue souriante s'avançait déjà vers le baiser.
— Non ! fit-elle pourtant, avec un petit rire sournois, racontez-moi d'abord l'histoire de Bonnaire... Vous savez qu'il m'a dit qu'il m'aimait?
— Eh bien ! Et moi ? Est-ce que vous me prenez pour un enfant de curé ?
— Vous aussi, vous m'aimez, Conolès ?
Sa fausse ingénuité brûle les étapes. Elle voudrait que ce fût fait, l'Espagnol reparti, et Bonnaire à ses pieds, sanglotant de honte et de rage.
Avec une brusquerie de clown, l'Andalou se lève en poussant un soupir joyeux.
— Je veux bien « d'abord » vous raconter l'histoire., mais ensuite...
— Ah ! ces hommes beaux !
— Taratata ! L'histoire c'est vous ! J'ai le sang poivré aujourd'hui... et vous me manquez... depuis que je vous connais...
— Dites franchement que je manque à votre collection !...
— Si VOUS voulez ! Mais pas de blague ! Moi, j'aime l'amour ! Et vous aussi, j'en suis sûr !
Elle lui tendit ses lèvres, et tout son corps, sans dire mot.
Mais son sommier parla pour elle, cependant que Bonnaire, assis sur le bord de la baignoire, écoutait la musique et se mordait la langue pour ne pas pleurer.
— Et alors? demanda Gonolès, en remettant son étincelante redingote couleur persil.
— Alors oui, répondit-elle avec un sourire satisfait. Un doigt de Porto ?
— Non, mais une carafe d'eau, si vous voulez bien.
— Toute une carafe ? Vous allez donc me faire une conférence ?
— A peu près. Je vais vous raconter le premier vol de Bonnaire.
Siska s'installa dans un fauteuil en face de lui. Elle était toute nue et prit la pose compétente d'une habituée de l'Université des Annales, les mains jointes sur les genoux, cependant que le bavard aux vêtements verts déclamait :
— Vous connaissez notre jeune ami, plus vierge que la forêt dans laquelle Maurice Verne a mis Lucile.
Elle éclata de rire, à l'idée que Bonnaire
entendait ces plaisanteries exquises ; néanmoins, cinglée par un besoin impérieux de contradiction, elle répliqua :
— Chasteté n'est pas vice !
— Evidemment, concéda l'Andalou, c'est même tout le contraire d'un vice, mais... mais laissezmoi m'étonner, chère et charmante amie, nina de mi corazon, de votre goût soudain et inattendu pour la pureté.
— C'est la faute de Parville...
— Comment ! Il bérangérise ? Voilà du nouveau, par exemple !
— Mais non, laissez-moi donc parler : Parville m'a prêté l'autre jour un roman tout à l'éloge des types qui ne marchent pas.
— Ça ne doit pas être un des bouquins qu'il a faits, ce vieux pornographe !
— Non, ça n'est pas de lui, c'est d'un type encore plus vieux, qui assure que les gens qui ne font pas l'amour acquièrent des muscles d'acier et une intelligence de tous les diables.
— Mecago en el tio de Dios ! Quel est le birbe assez ramolli pour avoir confectionné de pareilles fariboles ?
— Je ne me rappelle plus son nom, mais tenez, j'ai retenu cette phrase qui m'a frappé : « La Virginité tient dans ses belles mains blanches la clef
des mondes supérieurs. » Qu'en dites-vous? C'est joli, n'est-ce pas ?
— Hum, si l'on veut, fit Gonolès qui, de sa vie, n'avait ouvert la Cousine Bette, encore qu'il se proclamât volontiers balzacien, comme tout le monde.
— Si, ça se balance, ça sonne bien, « La Virginité, de ses belles mains blanches... »
— Ma chère Siska, les belles mains blanches, comme les vôtres, sont faites pour tenir tout autre chose que la clef des mondes supérieurs... En tous cas, comme je vous le disais, Bonnaire — qui est par ailleurs un charmant garçon, d'excellente famille, discret, instruit, intelligent — a cette particularité, c'est qu'il...
— C'est qu'il s'appelle Joseph, coupa Siska.
— Ah ! vous savez ça ?
— Je sais ça.
Il lui expliqua néanmoins le complot, et cette abracadabrante lubie de Lucien, comment ce « chef de bande » les avait séduits, emballés, convaincus, vaincus en huit jours. Et puis les vingt mille francs conquis par le culot du néophyte...
— Et voici !
Il lui tendit l'image pliée en quatre.
— C'est un beau coup, dit Siska, froidement, en lançant le papier sur la table.
— Admirable, répondit Gonolès, qui pensait à ce qui venait de se passer.
— Quand vous en aurez d'autres...
— Mais tout de suite, ma chère, fit-il sur le même ton.
— Gourmand !
— Vous m'avez mis en appétit.
— Flatteur !
— Parions que non...
— Parions pour quoi ?
— Pour vous, dit-il, en commençant de gagner.
Le robuste Espagnol, joueur heureux, réussit le paroli.
Ils se rassirent comme sonnait la demie de onze heures.
— Et alors ?
(C'était son mot).
Elle sourit, un peu rose :
— De mieux en mieux.
— Nous déjeunons ensemble ?
• — Impossible. J'ai promis à Alfred...
— C'est vrai, j'oubliais Alfred... '\ ■ — Ça m'arrive aussi...
— Toujours gentil, l'Alfred ?
— Nul!
— Donc, pas gênant.
— Insupportable.
— Comment cela, chère amie ?
— Figurez-vous qu'il devient jaloux !
— Non?
— Si !... Pas plus tard qu'hier. Nous étions au restaurant, il m'a fait une scène, une scène ridicule !
Mais il me l'a payée !...
« Voyons ! cesse ton manège avec ce rasta, me dit-il tout à coup. Tu me rends ridicule ! Mets-toi à ma place.
« — Je veux bien. (Et je me lève pour changer avec lui.)
«c Mais ce n'était pas cela qu'il avait voulu dire.
« Alors il m'explique que je ne lui ai pas laissé terminer sa phrase, que je le rendais malheureux, que j'étais une ci et une ça...
« Je l'écoutai jusqu'au bout sans mot dire.
« — Tu as fini, Alfred ?
« — J'ai fini.
« Vlan !
« Il reçoit ma sole à travers la figure... »
— Joli début de déjeuner dit Gonolès en riant avec fracas.
Siska le regardait ; elle avait de la peine, maintenant lasse, à cacher son dégoût.
io6 LES AMIS DE SISKA
— Et maintenant, dit-elle, mon cher, il faut vous grouiller. Si Alfred vous trouve ici, ça va faire encore du vilain.
— A la revoyure, lumière de mon âme ! Quelques baisers encore que la méchante eut
soin de faire le plus bruyants possible, et Bonnaire fut délivré.
Quand elle ouvrit la porte, il s'apprêtait à développer quelques considérations sur son échec, sur la double victoire de l'autre — et c'eût été dans la note aigre.
Elle le devança, disant : « Comment ! c'est encore toi ? »
Il fut bien forcé de rire.
L'amour, du reste, dominait la rancune dans son esprit, que cette attente avait dessalé, donc un peu avili.
— Ah ! certes ! soupira-t-il, il est fameux, je l'avoue, ce Gonolès !
— Qu'est-ce que tu veux, répliqua-t-elle, il faut des bouche-trous dans la vie, quand celui qu'on aime ne sait que badigeonner la serrure.
— Quand l'imiterai-je ?
— Bientôt... Vous verrez... Soignez-vous bien...
— Soignez-moi !
— Non, mon cher, je ne vous défends pas d'espérer, mais ne revenez me voir que guéri...
Il s'obstinait maintenant :
— Siska ! ne me gardez pas rancune...
— Aucunement, mon petit Bonnaire.
— Alors, pourquoi ne pas m'embrasser, une fois, une seule fois, comme tout à l'heure ?
— Je n'ai plus faim !
— Moi ! au contraire...
— Non, non et non ! Guérissez-vous d'abord et vous aguerrissez.
— Je ne connais pas d'autre docteur.
— Ce n'est pas ma spécialité. Est-ce que vous me prenez pour la Fée Cantharide ?
Il prit un air boulevardier qui cachait son âpre tristesse :
— Au moins, Siska, donnez-moi une bonne adresse !
Siska se trouva prise dans une cruelle alternative. D'une part, elle ne se souciait pas qu'une autre cueillît le bonheur que sa main n'avait pas atteint. De l'autre, elle désirait Bonnaire : il fallait donc qu'on le lui aiguisât.
Tout à coup, une inspiration d'en haut l'illumina (était-ce bien d'en haut ?).
Monique, sa femme de chambre, robuste fille un peu hommasse, genre Myriam Deroxe, qui avait mieux que des restes, avec cela dure de chair et d'allures autoritaires, était connue dans le
loS LES AMIS DE SISKA
quartier pour sa façon de « s'appuyer » les impubères, comme elle disait elle-même. Que le cœur de l'homme vierge fût un vase profond, elle s'en souciait autant que Marcel Fouquier d'une pomme ; en revanche, chez un débutant inédit, la chair lui revenait beaucoup. Et quelle poigne ! Epouse de Putiphar, jamais elle n'eût laissé fuir Joseph. Epouse de Thésée, elle eût empêché Hippolyte d'aller périr dans ce ridicule accident de voiture...
— Bonnaire, fit-elle, j'ai votre affaire.
— Mais quelqu'un d'adroit, n'est-ce pas, Siska?... Je ne voudrais pas être ridicule deux fois dans la même journée.
— Soyez tranquille, Monique s'y connaît.
— Elle s'appelle Monique ?
— C'est ma femme de chambre.
— Oh!
— Eh ! bien ! quoi ?
— Voyons, Siska ! après vous !
— Pardon ! avant !...
— Elle est gentille, en somme, n'est-ce pas ?
— Une perle !
— Et discrète ?
— Un tombeau... Et puis, elle sait y faire... Tous les fils de tous les bourgeois de la maison...
Tous les adolescents chics du quartier... Je vous dis que c'est une vocation...
Elle sonna.
Monique parut.
— Madame désire ?
— Ce n'est pas moi, c'est monsieur qui désire 1
— Mais...
— Vous n'avez pas compris ?
— Madame veut rire...
— Vous trouvez que le marié est trop beau ?
— Non, madame.
— Allez, Monique.
— Bien, madame.
— Et vous aussi, Bonnaire.
Mais déjà, les yeux étincelants, Monique emportait sa proie. Et il la suivait avec tant de soumission, et elle l'entraînait d'un air à la fois si passionné et si résolu que Siska ne put se tenir de lui dire :
— Ne le fouettez pas trop fort, Monique, il ne le fera plus.