CHAPITRE VI
Si l'amour-propre de Gonolès eut à souffrir dans la médiocre entreprise de la place Saint-Sulpice, il n'en parut rien. Lucien avait trop d'adresse pour adresser le moindre reproche à ce garçon qui pouvait lui servir encore. Cependant, il s'en voulait d'avoir eu confiance en ce phraseur et il se sentait partagé entre le désir d'étendre l'action de sa petite bande et la crainte de voir Conolès tout compromettre.
Il l'en sentait capable et devinait à chaque instant la couardise que le hâbleur s'efforçait de déguiser sous un flux de paroles orageuses. Cette éloquence n'avait pas de bornes et Lucien redoutait de plus qu'elle ne s'arrêtât point devant la pire indiscrétion.
Le fait est que jamais Conolès n'avait tant usé de salive. Jamais encore, il n'avait atteint à ce degré d'incohérence. Il paraissait quelquefois en délire et mêlait, dans ses divagations, l'éloge du voyage à celui du vol et du meurtre. Il citait Oscar Wilde et Thomas de Quincey (ces deux fumistes jouissant de l'inappréciable avantage d'être Anglais), mais surtout Quincey dont le meurtre considéré comme un des beaux arts, qu'il venait de découvrir, le plongeait dans le ravisse-
ment et l'extase. Il célébrait cet opiomane comme son maître, et l'inquiétude de Lucien se réveillait alors plus vivement.
Gonolès ne pensait-il pas, déjà, à fonder une école littéraire, dont l'objet serait d'exalter les « grands assassins » ? Il affirmait que de Quincey à Bonnot, il" découvrait « les rapports prophétiques et poignants des causes éternelles ». Sur quoi il citait encore Quincey, l'initiateur, et Bonnot, l'ouvrier du crime, pour en faire les deux héros de ses théories puérilement anarchiques. Et de même, sans doute, jacasse, sur les sables brûlants du Dahomey, quelque vieille griotte aux seins dégonflés, en faisant sonner ses grelots et ses coquillages, ou en battant, avec deux os de mort, un tambour recouvert de peau humaine.
En toute autre circonstance, Lucien se serait j follement amusé du vaticinateur, mais il le voyait \ beaucoup trop engagé dans sa vie, pour ne pas j éprouver un sentiment de colère et de malaise. I Où cet Espagnol sans coordination voulait-il en venir ?
Mais des disciples plus creux encore que lui et qu'il avait racolés au quartier Latin le prenaient au sérieux. Certains observaient que le Maître s'était offert une valise magnifique à seule fin d'exposer plus nettement ses principes. De la
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valise au surin, ou au rigolo, il n'y avait qu'un mince intervalle et d'autres qui, à tort ou à raison, considéraient le maquis littéraire comme une succursale de la forêt de Bondy, s'étaient munis, non d'une valise, mais de couteaux à cran d'arrêt ou de revolvers d'occasion.
Là pourtant n'était pas le danger. Ces jeunes gens, qu'une fâcheuse aventure (dont on parle encore dans les jardins du Luxembourg) avait autrefois associés à des faux-monnayeurs, se trouvaient dans l'impossibilité de se compromettre davantage. Ils vivaient sur leur réputation et la police elle-même n'avait plus la moindre illusion sur eux. Ils ne pouvaient donc rien faire. Lingues et rabatins qui eussent pu être dangereux aux mains d'autres hommes, n'étaient plus, chez les partisans de Conolès, que des joujoux à effrayer les grues du Boul-Mich.
Conolès, lui, se contentait de sa valise. Il la trimbalait un peu de tous les côtés et jusque chez Viviane de Fleury, où les récitations poétiques se poursuivaient avec un éclat monotone. Il y affichait la peau de porc de Chicago. Il devenait, pour les provinciaux et les jobards, « l'Eternel Voyageur » ce qui, en 1900, était presque une position dans les lettres françaises. Aujourd'hui cette originalité se démode. Mais quoi, la montre
du métèque Gonolès marquait toujours l'heure de Pernambouco.
Seul, Lucien (par une sorte d'intérêt, où la littérature n'avait rien à voir) se demandait ce qui sortirait de tout ce cabotinage. Il connaissait assez bien Gonolès maintenant, pour le croire incapable d'agir, en temps normal, mais sa curiosité inquiète s'expliquait trop, car à force de se monter le coup, le plus lâche finit par se décider.
Et alors, quel esclandre !
C'est cet esclandre qu'il fallait éviter. Au moins, le petit Bonnaire, après son exploit, continuait à rester effacé, timide et rougissant. Ses scrupules le dévoraient, mais il ne le montrait pas et Lucien se félicitait de l'avoir employé dans la combinaison. Bonnaire pouvait, toutefois, se refuser à marcher de nouveau si l'extravagance du troisième membre de l'Association devenait par trop tapageuse. Ah ! que ce Gonolès se faisait remarquer !
Le rappeler à l'ordre n'était pas chose facile. Il prendrait de l'humeur ou il renoncerait et, dans les deux cas, il ne tiendrait pas sa langue. Lucien pensait parfois à le laisser se perdre tout seul, mais dans ce cas encore, il parlerait, et alors, ne seraient-ce point de nouveaux ennuis ?
Pendant plusieurs jours, le chef se demanda par quel moyen il viendrait le plus rapidement à
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bout du ridicule personnage. Il avait cessé de le voir depuis le soir où Gonolès était allé parader à la Closerie des Lilas. Lui écrire ? Aller le trouver ? Il ne savait à quoi se résoudre.
Sur ces entrefaites, il allait se décider à mettre à la poste un mot pour Bonnaire, en lui fixant un rendez-vous, quand il le rencontra justement dans l'escalier de Siska, par un après-midi torride, et la confusion du jeune homme fut si grande que Lucien put croire un instant qu'il perdait avec lui son plus utile allié.
Tous deux descendirent l'escalier. Bonnaire ne parlait pas et détournait la tête. Au dehors, les rares passants, les fiacres et les autos même s'en allaient de ce train accablé que la chaleur semble imposer aux choses comme aux hommes.
— Tu venais voir Siska ? demanda Lucien pour rompre le silence.
— Oui, répondit le pauvre petit vicomte d'une voix sourde. Et il se tut.
Sa gêne réconforta Lucien. Il n'était pas tout à fait certain de la passion qui incendiait Bonnaire pour sa maîtresse, mais, devant le malaise du pauvre vicomte, le chef de l'Association vit ses derniers doutes s'envoler.
— Cette bonne Siska ! pensa-t-il tout haut, et il poursuivit :
« Nous parlons souvent de toi, ma petite Bonniche, avec elle. Tu lui plais et j'en suis tout heureux, car, dans notre affaire, il convient de ne pas se lâcher. Une large sympathie s'impose... à condition, fit-il, en calculant son effet...
Bonnaire se troubla davantage.
— Tiens, entrons dans ce café, vieux Bonnaire, et buvons.
— Garçon, deux demis.
Les deux amis se regardèrent et Bonnaire, le premier, baissa les yeux.
— Tu es beau comme le jour, reprit Lucien. Ma parole, je te croirais amoureux de Siska. La jolie cravate ! Et ces gants, ce chapeau, ces bottines !... Mon petit, tu m'inquiètes. Allons, je m'amuse, tu vois bien... Qu'est-ce que tu dis? Tu ne dis rien ? Ne rougis pas. Je m'amuse, j'ai confiance en ton amitié... Tu n'es pas, toi, un Conolès...
— Siska t'a donc raconté ? souffla Bonnaire, cramoisi, balbutiant de détresse.
— Siska n'a pas pour moi de secrets, grosse bête, répondit-il, avec un tranquille aplomb.
— Oh ! Lucien... Ce Conolès fut vigoureux mais dégoûtant. Figure-toi, voilà... Moi, j'étais dans le cabinet de toilette et j'ai tout entendu. Ah ! Dieu ! Quelle journée !
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— Ah ! bah !
— Quant à moi...
— Non, mon petit vicomte, parlons de lui...
— Tu le sais bien...
— Sans doute, mais raconte tout de même.
— Il est entré : il lui apportait les louis qu'elle avait déboursés au Patronage.
— Et alors ?
— Voilà.
Bonnaire s'arrêta court. Lucien l'observait et souriait. La candeur de son ami l'emplissait d'une gaieté tendre.
— Voilà ! répéta-t-il en imitant l'infortuné Bonnaire.
Ils burent du bout des lèvres.
Peu importait à présent à Lucien d'obtenir du jeune homme le récit détaillé de la séancB : il saurait bien le tenir de Siska, Pour l'instant, il se sentait heureux. Il comprenait que Gonolès, Bonnaire et lui pourraient désormais s'entendre au mieux, grâce à cette étonnante Siska, qu'il délaissait bien injustement. A vrai dire, il n'éprouvait pour elle, en ce moment, qu'une indifférence amusée, mais il n'oubliait pas quels services précieux elle lui avait toujours rendus. Plus intelligente et meilleure qu'on n'aurait dit, elle comprenait fort bien les intérêts de Lucien et n'y
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marchandait pas son aide. Lucien, grâce à elle, avait vécu longtemps sur Alfred, mais ces tapages avaient fini par gêner sinon sa morale, du moins son orgueil et c'est pour rompre avec ces habitudes trop prolongées qu'il avait organisé la combine de l'A. G. G. I. en y englobant Bonnaire et Conolès.
Il n'en voulait pas au vicomte dont la tendresse inactive pour Siska ne pouvait lui donner ombrage. Mais apprendre, comme il venait de le faire, que Gonolès avait obtenu les faveurs de la compagne d'Alfred, sans que lui, Lucien, l'eût autorisé, oh ! oh ! ça devenait grave...
Au fait, Gonolès ne pouvait lui porter préjudice auprès de Siska. Il la savait trop fine pour couper dans les boniments de cet Andalou délirant. Les circonstances le servaient donc.
— Mon petit Bonnaire, dit-il alors très froidement, Siska n'est que la maîtresse d'Alfred et je n'ai sur elle aucun droit. Je ne puis donc, tu le comprends, lui faire aucun reproche de sa conduite avec notre camarade.
— Mais il n'est pas question de faire le moindre reproche à Siska ! Ses plaisirs ne regardent qu'elle.
— Bien parlé, ma Bobonne. Mais, dis-moi, que penses-tu de l'attitude de Conolès ?
lyo LES AMIS DE SISKA
— Elle est infecte.
— Pourquoi ça?
— Ne m'interroge plus. Gonolès s'est, je le crois, emballé à fond sur Siska et je ne serais pas autrement surpris de lui voir prendre sur elle une influence exagérée.
— Tu l'aimais donc, mon pauvre gosse, ce cœur •d'artichaut ?
Bonnaire toussa pour cacher son embarras et s'empressa de mettre la conversation sur un autre terrain.
— Gonolès, murmura-t-il avec une prudence affectée, n'a rien fait encore qui puisse servir notre entreprise. Il divague et s'amuse à nos ■dépens.
— Continue.
— Je n'ai pas la moindre confiance en lui.
— Tu te trompes, Bobonne de mon cœur, dit rondement Lucien, qui, pour rassurer le jeune homme, annonça : « Gonolès tient actuellement la grosse afïaire. Je ne puis t'en révéler plus long aujourd'hui. Mais dis-toi bien qu'il ne faut pas désespérer... L'avenir te réserve des surprises. »
Le ton avec lequel avaient été prononcées ces paroles étonna Bonnaire. Il se tut. Lucien vida son verre et alluma une cigarette.
La salle obscure et fraîche du petit bar provo-
quait aux confidences. Il s'abstint toutefois de rien préciser, car il bluffait, au fond, et il voulait à tout prix conserver au neurasthénique vicomte l'illusion qu'une œuvre plus vaste se préparait.
Il savait Bonnaire facile à effaroucher. Dans son regard, il devina la détresse cachée et les remords dont le jeune homme devait souffrir. Bonnaire, en effet, souffrit d'entendre Lucien faire l'éloge de ce ruffian espagnol qu'il détestait et il se sentit envahi par le désespoir à l'idée que Siska ne dût jamais appartenir qu'aux audacieux de la pire espèce.
De son côté, Lucien voyait se préciser bien des choses, et c'est avec assurance qu'il dit au mélancolique vicomte en lui tendant une main loyale :
— Je te quitte, Bonnaire... Je suis pressé et j'ai encore quelques mots à dire à Siska. Ne te frappe pas... Je te ferai signe bientôt et peut-être alors pourrai- je te mettre au courant de ce qui doit faire à tous trois notre fortune.
Il disparut. Le jeune homme commanda un cocktail. Sa faiblesse l'irritait ; les contradictions de sa conscience lui reprochaient tour à tour sa faute, et de n'en savoir commettre une seconde, plus productive encore, en l'honneur de cette fille qu'il désespérait de posséder, ne fût-ce qu'un jour
et par hasard, après Alfred, Lucien, Gonolès luimême.
Une semaine s'écoula.
Bonnaire s'abandonnait à l'humeur la plus sombre. Que de nuits affreuses il passa ! Dans sa petite et médiocre chambre, il vivait avec ses remords et la honte double d'avoir manqué Siska et d'avoir goûté avec Monique une vile et insuffisante jouissance. Il exécrait cette pauvre grosse fille qui avait fait de son mieux, car il aimait Siska jusqu'à la folie. En même temps, il se sentait perdu sans remède, puisqu'il aurait accepté la plus infâme besogne pour la mériter. Siska ne lui en demandait pas tant. Après la scène où Bonnaire s'était montré si peu instruit du rôle qu'il devait remplir, elle ne pouvait penser à lui sans un peu d'envie de rire, que tempérait une obscure tendresse, un certain attendrissement. Elle n'avait pas mauvais cœur. Mais Bonnaire ignorait tout des femmes et Siska le jetait dans le plus absurde affolement.
Ah ! qu'il eût désiré porter partout une mâle assurance et s'affirmer gaillard au bon moment ? A sa haine de Gonolès son ignorance physique mêlait une instinctive admiration. En fin de tout, il ne savait comment se conduire, et se laissait
emporter à la dérive, sans un effort, sans volonté, résigné d'avance à la défaite.
Une fois, pourtant, il avait eu l'idée d'écrire à Siska pour l'instruire de ses sentiments. Il passa la nuit entière à cette tâche, et, au petit jour, déchira sa lettre. A quoi bon ? Siska ne ferait qu'en rire ou bien elle ne comprendrait pas qu'il fût encore, à son âge, si naïf et si perverti. Le pauvret savait cependant, pour avoir fréquenté des écrivains, qu'une lettre d'amour gentiment troussée ne doit se déchirer sous aucun prétexte ; c'est de la bonne copie qu'on est bien content de retrouver plus tard, aux jours où le cerveau est fatigué... Mais l'amour lui faisait perdre la tête. Mon Dieu, qu'une femme a de pouvoir sur 1-e cœur et les sens d'un amant ! Qu'elle a de force et de charme, et quel désordre elle peut prolonger à plaisir !
Il ne manquait à Bonnaire qu'un peu de calme. Il se serait ressaisi. Les grandes passions du début ne durent pas : elles emportent tout et s'effacent dans le même temps, et Bonnaire, s'il avait possédé l'aimable et facile amie de Lucien, s'en serait assez tôt dégoûté. Son caractère le portait à mépriser les femmes et à les regarder comme des objets d'impureté. L'éducation qu'il avait reçue et le milieu dans lequel il était contraint de vivre
pour assurer son existence le maintenaient dans cette conviction, peut-être excessive.
Il maigrissait. Son teint perdit de sa fraîcheur et l'abbé Carré, qu'il rencontrait chaque jour au Patronage, l'observait avec un sournois intérêt. Que lui voulait le Directeur ?
Bonnaire le savait retors et malveillant. Il crut à la perspicacité du prêtre. Gela le jeta dans la terreur imbécile d'être soupçonné, surveillé, traqué. Il se voyait déjà pris. Il se jugeait perdu. Son déshonneur s'étalait au grand jour et lui-même n'avait plus qu'à disparaître.
S'il n'alla pas jusqu'à mettre à exécution ce que lui conseillait son épouvante, il ne le dut qu'à la candeur de son âme. Il savait que le suicide est défendu par l'Eglise. Ses croyances d'enfant le préservaient, et c'est à ce moment qu'il reprit un semblant de tranquillité. Mais en lui s'élaborait une tentation qui devait, plus tard, le laisser moins fort contre lui-même. Il s'enferma dans un mutisme sombre. Il se voyait, avec une insensibilité totale, agir, souffrir, espérer et pleurer.
On ne le reconnaissait plus, et l'abbé Carré le lui dit un jour.
Bonnaire, immédiatement, retomba sur ses pieds.
— J'achève, déclara-t-il au directeur du Patro-
nage, un travail beaucoup trop vaste pour mes faibles moyens. Mais j'en viendrai certainement à bout.
— Vous vous tuerez, mon enfant, répondit l'abbé, avec une douceur inaccoutumée.
Bonnaire n'en fut pas frappé d'abord ; mais à mesure qu'il se sentait entraîné, cette fatidique parole de l'abbé, mal comprise, lui revint en mémoire. Il trembla que ce prêtre ne fût le truchement de l'Avenir ; et la mort, dont il avait toujours repoussé l'idée avec horreur, lui parut, peu à peu, séduisante...
Familière aussi... Maintenant, pauvre petit, quand son amour le torturait, il s'imaginait qu'un simple geste pourrait apaiser tout cela. Ce geste ! Il se tuerait simplement, sans décors, un soir. Le ciel aurait, comme il l'avait à l'instant, cette profondeur bleuâtre et ce scintillement. Par la fenêtre ouverte sur les grands arbres du boulevard Saint-Germain, la brise tiède et lourde qui parfumait la chambre serait la même. Elle troublerait à peine la sérénité de cette heure splendide. Il s'accouderait à sa fenêtre. Il verrait à l'horizon des toitures une mince lune au croissant pur se lever mollement et frapper le ciel de sa lumière tranquille. Ce ne serait qu'un pauvre petit geste. Le canon froid du revolver appuierait
sur la poitrine, à gauche, au-dessous du sein, dont la chair blanche était ferme et douce... Il frémirait à peine. Et ce serait tout : un bruit sourd, de l'éclat..., de l'ombre...
Bonnaire se pencha. La nuit était venue. Une nuit chaude, inerte, une nuit affreuse pour lui. Longuement, il contempla le ciel plein d'étoiles. Il pleurait déjà sur l'abominable décision qu'il avait prise. Comment pourrait-il renoncer au bonheur immense d'aimer tant de beauté... Il y renoncerait pourtant, et le petit enfant, qu'il restait toujours à ces moments-là, pria comme il ne l'avait fait depuis de longues années. Puis il se redressa, ferma la croisée, se déshabilla, et, pour la première fois, après tant de cruelles insomnies, s'endormit jusqu'au jour avec le cœur purifié de toutes ses souillures.
— Bonjour, Bonnaire.
— Bonjour, Siska ; bonjour, Lucien.
Lucien réunissait, dans l'appartement de la jolie fille, Bonnaire et Conolès. Il avait obtenu d'elle le récit minutieux de la double visite que ses camarades lui avaient rendue, le jour même du partage des vingt mille francs, et le moment lui paraissait choisi pour les entretenir tous deux de ses nouveaux projets.
L'après-midi brûlante accablait Bonnaire. Il faisait bon pourtant dans la chambre de Siska. Grande, fraîche, obscure, cette chambre (ah ! que le cœur du jeune homme battait) était écartée du reste de l'appartement. On y pouvait parler à son aise. D'ailleurs, Alfred appelé l'avant-veille à Bruxelles, par son notaire, laissait les invités de Lucien libres de s'exprimer en toute sincérité. Et Siska, par délicatesse pour Bonnaire, avait donné congé à l'initiatrice Monique.
Elle fut aimable pour lui, qui n'osait pas la regarder, le défit de son chapeau et de sa canne et lui offrit un siège.
Le jeune homme, embarrassé, s'assit. Lucien tendit des cigarettes.
— Merci, non... Tu n'imagines pas comme cette chaleur me déprime.
— Mon pauvre gosse !
— Mon vieux Lucien !
Tout de suite entre eux une sympathie très étroite s'établit. Lucien sentit Bonnaire terriblement malheureux et celui-ci trouva chez son camarade une fermeté de caractère qu'il enviait. II voulait parler, lui dire son angoisse et ses lâches défaillances. Les mots ne purent sortir de sa gorge. Le pauvre petit vicom^te serrait les mains
de Lucien dans les siennes et les regardait. Son émotion était sincère.
— Allons ! dit Lucien, gagné par cette détresse si simplement exprimée, nous t'en tirerons, ma vieille.
Assise sur le lit, Siska montrait ses jambes, ses jolies jambes.
— Il y a bien longtemps, Bonnaire, que je ne vous ai vu.
— Madame...
Mais on sonnait. C'était Conolès. Siska rieuse alla lui ouvrir.
Il entra comme on entre en scène au trois, brillant de prétention et de cosmétique, piaffant comme un cob trop avoine, le sourire offert aux spectateurs.
— Bravo ! cria Lucien.
— Bonjour Conolès.
— Como va, Bonnaire ?
— Ça va.
— Et vous, Siska, délicieuse amie, fleur divine ?
— Penh ! la fleur divine manque d'arrosoir. Quelle chaleur !
— Moi aussi, ça va bien, dit Lucien que l'Espagnol oubliait. Merci.
Tous trois s'assirent, et Siska, de nouveau installée sur le lit, montra de nouveau ses jambes.
— Cachez, supplia le nouvel arrivé.
— Vous n'êtes pas dégoûté, mon cher 1
— Hombre ! Vous m'affolez.
— Mais, Conolès, le genre affolé vous convient à merveille.
Bonnaire était sur des charbons ardents. Ce que voyant, le bon Samaritain Lucien offrit des boissons glacées, avec pailles, et chacun sirota doucement. On n'entendait plus, dans le silence, que le bruit frais des chalumeaux, diminutif du glouglou des narghilés, là-bas...
Entre temps, Lucien s'informait auprès de Conolès des progrès de sa géniale théorie.
— Tout marche, assura ce dernier avec une rondeur calculée. Mais je n'ai pas pris aujourd'hui la valise. Tu le penses bien.
— Pourquoi donc ?
— Ne blague pas, l'affaire se dessine avec une vertigineuse et profonde certitude.
— Quelle est cette vertigineuse affaire ? s'enquit Bonnaire, surpris.
— Ne fais pas l'étonné, Bobonne, répliqua Conolès, tu me comprends, tu dois me comprendre : Quincey-Bonnot !
i8o LES AMIS DE SISKA
— Macache Bono !
— Lucien, si tu n'es pas sérieux, je ne dirai pas un mot.
— Il y a, réellement, du nouveau ?
— Certes.
Une minute Gonolès prit plaisir à les intriguer tous.
— Je le disais à Bonnaire, l'autre jour, "commença Lucien avec flegme.
— Et tu n'avais pas tort. Voilà une affaire admirable.
— Nous t'écoutons.
— G'«st un couple, imaginez-vous... lui jeune et riche... des poires.
Lucien écoutait attentivement, sans vouloir e>n donner l'impression.
Gonolès développa son projet. Il avait connu le' couple une nuit, à Montmartre, et, tout de suite, on s'était lié avec lui. Il ne quittait plus ces jeunes gens depuis, et l'argent qu'il avait pu voir follement gaspillé par eux en diverses vadrouilles, lui faisait espérer des résultats fructueux.
— Mais le moyen ?
— Laisse-moi faire.
Un silence, que les romanciers nés malins, n'hésitent pas à reconnaître impressionnant, suivit.
LES AMIS DE SISKA i8i
— Qu'il m'eût été doux d'être honnête ! soupira Lucien, que Conolès dégoûtait de plus en plus.
— Pourquoi ne l'es-tu pas resté ? demanda naïvement Bonnaire.
— Et toi-même ?
— Moi ? Par exemple !
— Ah ! tu te figures, toi, parce que tu fais tes prières...
— Hélas, tu as raison !
— « Hélas, tu as raison ! » Comme il a dit ça, le disciple de Nadaud ! Alors suffit pas d'être le « soldat de l'église » ; tu veux être encore mon gendarme ?
— Lucien, je ne te juge pas ! Laisse-moi mes angoisses. Chacun de nous n'est pas un seul homme, mais plusieurs. Le Bonnaire, que tu connais, fait ses coups comme un autre, mais le petit Joseph pleure encore, et prie souvent, et souffre, en ce moment, dans la chambre la plus noire de mon cœur.
— Je connais ça.
— Oui, quand ma pipe s'éteint ; quand la bonne amie commence à cesser de me plaire... Heureusement, qu'en général, mes sens et ma rai-
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son ont le meilleur. Au fond, la vie n'est bonne à vivre qu'en animal sauvage...
— On a un cœur, que veux-tu ?
— Evidemment, évidemment! Mais il ne faut pas le dire...
— Si, quand le matin est clair et qu'on peut se payer le luxe de ne pas bluffer.
— Pauvre petit !
— Oh ! oui, bien petit aujourd'hui... J'ai le cœur lourd...
— De tes vingt mille balles ?
— De tout ce que nous complotons.
Conolès haussa les épaules. Siska jeta à Bonnaire un regard plein de promesses.
— J'ai une maman, deux sœurs, un frère, dans une petite ville au bord de la mer, dit Bonnaire, en baissant la tête.
— En Angleterre ?
— Oui. S'ils savaient !
— Ils ne sauront pas, interrompit Siska, avec l'autorité nécessaire.
— On nous a enseigné le bien et le mal... souffla le jeune homme.
Lucien intervint :
— On avait raison, mais on les situait mal.
— Comment l'entends-tu ?
— On nous servait des règles générales, pour
le moindre mal de chacun, pour le plus grand bien de tous. Or, l'homme qui réfléchit est bien forcé de revendiquer les droits de chacun, ses droits à lui, même au détriment de tous. On nous dit : « Tu ne voleras point. » Mais ceux qui possèdent, pourquoi ont-ils comm^encé ? Personne ne devient riche par des moyens honnêtes, je veux dire sans rouler, pressurer, voler plus faible ou moins adroit que lui. Or il ne me plaît pas d'être le volé. Conclus.
— Il existe un moyen terme.
• — L'angélique médiocrité ? J'ai trop d'appétits ! affirma Lucien, péremptoire. Où commence le mal ? Qu'est-ce qui m'est défendu par la Justice Immanente ? La limite de ma liberté, c'est celle des autres ? Je veux bien ! Mais où commence celle des autres ? Si tous les chemins étaient bien tracés et jamais ne s'enchevêtraient, si nous vivions dans une société parfaite de citoyens polis, intelligents, donc tolérants, justes, prévenants, pensant un peu à satisfaire mes désirs. Oui, si... mais le monde, c'est le Bazar de la Charité, au moment de la panique. Pour que les gens ne me marchent pas sur les pieds, je prends la bonne précaution, qui est de leur marcher sur la tête...
i84 LES AMIS DE SISKA
— Lucien veut appliquer ma théorie, dit Gonolès sans se gêner : Bonnot et Carrouy...
— Ta théorie a les mains sales, mais je porte des gants... En vérité, il n'y a qu'une morale, cher Bonnaire : c'est jouir à ma guise, et faire souffrir les autres le moins possible,
— D'autres se contenteraient qu'on leur fiche la paix.
— Quand j'avais mal aux dents, je disais : « Le bonheur, c'est de ne pas avoir mal aux dents. »
Je pensai à quelque chose de plus : manger, boire, fumer...
L'homme demande d'abord à ne pas mourir. Puis à ne pas souffrir.
Puis à jouir.
J'en suis là.
Le bonheur, c'est le « quelque chose de plus ».
— Lucien, il y a des bonheurs qui ne sont pas cruels.
— Le mien l'est, par hasard.
— Bravo, Lucien, approuva bruyamment, trop bruyamment, Gonolès.
— Pourtant, tu soignerais un chien malade, insista Bonnaire d'une voix pressante, tu défendrais un enfant battu.
— Je repasserais même une bonne amie à laquelle je ne tiendrais pas trop, à un camarade
dont la concupiscence m'attendrirait. Mais mon « vrai » plaisir, je ne le sacrifierais à personne.
— Si nous réussissions un gros coup, demanda Bonnaire avec un accent d'anxiété presque suppliante, un gros coup, qui nous fît riches tous trois, t'arrêterais-tu ?
— Non ! dit Lucien. Je vous approuverais de « vous » arrêter. Mais, pour faire mon bonheur l'argent est nécessaire et non suffisant.
— Que te faut-il donc ?
— L'amour !
Bonnaire éclata d'un rire qui sonnait faux.
— Tu peux rire, dit Lucien, sans élever la voix. Je ne vis que pour ça. C'est mon « quelque chose de plus », comme la collection de timbres du maniaque, l'alcool de l'ouvrier, l'éther ou la « coco » des petites femmes, les « Villes de Paris » du poilu d'en bas. A huit ans, la bonne sœur me demanda un jour à quoi je rêvais, à mon banc. Je rougis sans lui répondre. Je ne l'avouai qu'à M. l'abbé. Je rêvais que j'étais couché sur une belle femme nue, si douce, tellement douce... N'est-ce pas la vocation ? Ensuite, de neuf à douze ans, j'ai eu des aventures, des passions ; quelles imaginations, quelles jalousies, que de mèches de cheveux et de nœuds de rubans ! En moi, l'enfant
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tendre qui persiste, et l'homme faisandé qui s'est avéré, s'accordent parfaitement sur ce point : je suis né pour aimer et pour qu'on m'aime, comme ça m'est arrivé, pas mal de fois.
-— Hum ! fit Siska.
— Pas mal pour mon âge ! Mais l'amour qui se donne ne se rencontre pas à tous les carrefours ; et quand on a faim, il faut bien se contenter de l'amour qu'on prend.
— Je ne comprends pas.
Gonolès intervint et prononça pompeusement quelques sottises se résumant en cet axiome : « Le bonheur m'est indispensable. »
— Donc ? demanda Lucien.
— Donc... (Gonolès hésita).
— Donc, malgré elle, n'est-ce pas ?
— Est-ce que je te comprends bien ? fit l'Espagnol en perdant pied.
— Certainement ! Morte ou vivante ! comme disait le regretté Charles Mérouvel. Mais pour toi, c'est de la littérature.
— Et pour toi ? demanda Siska, qui s'effarait un peu.
Lucien ne répondit pas, mais Conolès soupira avec une grimace :
— C'est un peu dangereux.
— Mais com.me ce doit être amusant !
— Alors, tu as commencé, déjà, à t'amuser de cette façon-là?
— En imagination seulement. Mais aujourd'hui je suis à point et je vais m'y mettre.
— Moi aussi, affirma l'Andalou, qui ajouta, avec sa jactance coutumière : Ne crains rien ! Je ferai mes petites affaires moi-même. Et je ne vous oublierai jamais dans mes prières...
— Tu nous dispenseras tes impressions ? demanda Lucien.
— Ne blague pas, c'est tout à fait sérieux. Il y aura des perles à ces jolis cous refroidis... Des jaunets dans les réticules... Des billets parfumés par le cuir de Russie...
— Assez, Conolès !
— Tu as tort de n'être pas sincère, mon petit Bonnaire. Ta jouissance sera rare, quand je te raconterai...
— Ne me raconte jamais ! Je sens que je jouerais mon petit Raskolnikow.
— Et que tu irais confesser mes crimes sur le parvis de Notre-Dame ?
— Hélas ! je ne suis pas aussi bien trempé que toi.
— Vicomte, tu es une poule mouillée !
— Conolès tu es un band..r tragique !
i88 LES AMIS DE SISKA
Lucien rit de bon cœur, mais il attendait que Conolès s'expliquât tout à fait.
— Où allons-nous, grands Dieux ! si Bonnaire se met à avoir de l'esprit?
Conolès n'en dit pas davantage. Il observa le silence mystérieux d'un homme dont l'assurance est parfaite.
— Raconte, comment les as-tu connus ? demanda Lucien.
— Lui d'abord, Pablo, au tripot, rue Fontaine, un gosse de vingt ans et, cette nuit-là, décavé. C'est un Sud-Américain tout neuf à Paris et qui a le cœur ouvert comme la main.
« Conolès l'ayant ramené en voiture chez lui, avait appris que le papa avait maintes minoteries là-bas, de considérables entrepôts de peaux et le mandat facile, mais que le fils, dépensant en une nuit les gains d'un jour, quand il ne perdait pas en un jour l'argent d'un mois, abusait un peu... et sans que M™° Soledad de Mirador...
« M™^ de Mirador (nom de guerre, parbleu), Argentine, fleurissait dans un bel appartement rempli de beaux meubles, avenue de Wagram. Elle avait dix-sept ans et bien des amants. Mais son préféré était Pablo, aussi gosse qu'elle, chère poupée (poupée chère), toujours tiré à quatre épingles, et qui, comme elle, aimait le tapis vert,
le Champagne brut, la cigarette — et la belle amour. Souvent, ils mélangeaient leurs « masses ». Et l'ami trouvait naturel d'emprunter de temps en temps quelque vingt-cinq louis (puisqu'il les rendait !) à sa petite payse qui, elle, n'empruntait jamais, mais puisait à même le portefeuille de Pablo, quand les moulins de là-bas avaient broyé de la galette.
« Le lendemain, Pablo invitait Gonolès à souper à l'Abbaye de Thélème et, à deux heures du matin, c'était deux frères qui vidaient des coupes dans la garçonnière de l'Argentin, rue d'Aumale, en grisant intègrement la petite — — brune, ardente et folle — Maria de Mirador.
Une seconde fois, Gonolès se tut. Bonnaire frissonna. Lucien et Siska se regardèrent.
Sans doute, l'histoire paraissait intéressante, mais pourquoi laissa-t-elle à Lucien l'impression d'être inventée, ou du moins maquillée par Gonolès ?
Il se garda bien de s'expliquer. Au contraire, il approcha sa chaise de celle du conteur et demanda, la voix brève :
— Quand marches-tu ?
Gonolès répondit :
— Avant trois semaines, cher ami ; on peut compter sur moi.
iço LES AMIS DE SISKA
— Mon Dieu ! mon Dieu ! gémissait Bonnaire, du fond de son désespoir enfantin.
Et sa fin lui parut prochaine, car il ne pouvait plus, après la déclaration de Gonolès, accepter de faire cause commune. Il formait le ferme projet de disparaître, pour ne pas assister à la réalisation de l'infâme projet.