‹ Les amis de SiskaChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Or, Conolès — fidèle à son habitude — s'était vanté.

— Je n'ai pas de génie pratique, avoua-t-il à Lucien une nuit, à Monico. Et puis, il me répugne de commettre un crime pour de l'argent. C'est vil et ridicule.

— Non?

— Oui... Qu'est-ce qui me manque? Je n'ai pas peur, puisque je ne risque rien.

— Alors ? Je te connais... Tu es brave, au fond, quand tu ne risques rien.

— Ecoute-moi, Lucien.

Tous deux, bien enfoncés dans les banquettes du bar, fumaient comme des cheminées d'usines. Lucien commanda du Champagne. C'était leur troisième bouteille de Perrier-Jouet et Conolès, les yeux ronds, contemplait stupidement la fumée qu'il exhalait à gros panaches. Son cigare, à lui, était énorme.

Les hautes glaces, qui couraient autour de la salle, renvoyaient la lumière jaune et sanglante des ampoules qui trouaient, de leurs feux épais et chauds, l'atmosphère lourde d'odeurs.

Une belle fille, fouettée par le rythme ternaire

des violons, comme le sabot par la peau d'anguille, dansait seule et saoule, bras nus, gorge nue, les aisselles à l'air et la cuisse aussi. Elle tournoyait avec frénésie, chavirant, chaloupant, et chacun attendait qu'elle s'arrêtât pour l'appeler à sa table.

D'autres filles, non moins attachées à l'établissement, allumaient les pontes tout en débinant haineusement la danseuse. Les unes chantaient. D'autres criaient et marquaient le rythme en battant des mains, parce qu'on leur avait affirmé que c'était très espagnol.

La fête habituelle, quoi ! désordre pittoresquement réglé ; faux plaisir qui crie et des voix stridentes.

Les habitués s'ennuyaient rituellement. Il y avait, seul, effondré, devant un whisky, un adolescent maquillé, méprisant et morne. On le voyait, chaque soir, à la même table. Il buvait jusqu'à rouler par terre, et jamais personne n'avait pu savoir par quelle aberration cet inconnu de vingt-trois ans s'incrustait depuis bientôt trois mois dans cette boîte nocturne dont il était absent. Et peut-être qu'il poursuivait son rêve.

Ailleurs, une Américaine invitait quiconque voulait s'asseoir, et silencieusement payait à boire.

A quoi pensait-elle, celle-là aussi ? Et cette blonde délicate qui s'endormait de fatigue, non loin d'une vieille monstrueuse, défaillante d'extase sous le regard du tzigane en chef et que les larbins traitaient haut de M"® la baronne.

Mais Montmartre est Montmartre, que la raison ne connaît pas. Lucien ne prêtait pas la moindre attention au décor. Cette nuit surtout. Il avait un but : griser Gonolès et, puisque ce phraseur brun aux foies blancs renonçait à l'action, le remplacer.

Cependant Conolès parlait avec une écœurante franchise :

— Ecoute-moi, Lucien, La littérature est un art dévorant et splendide, et je suis né pour les grands desseins. Tu verras plus tard. Si je n'ai encore rien publié, je possède une œuvre d'un lyrisme immense à révéler. Je suis essentiellement lyrique. Ah ! le lyrisme. Il y faut sans cesse revenir.

— Déconolone donc pas, chez Maître !

— Tu ne me saisiras jamais. Toi, le journalisme t'a perdu. Tu y as d'ailleurs renoncé justement, et je pense que ton domaine est celui de l'action. Quel avenir tu te prépares ! A toi le geste ravisseur et prompt, l'éclair immédiat.

— Bien... A toi, maintenant.

— A moi la pensée pure, la pensée ailée, du poète. J'imagine... tu réalises.

— Mon vieux Conolès !

— Tu me comprends?

— C'est pas trop tôt... Tu dis donc...

— Je dis, et Conolès leva la main droite sans faire observer — pour une fois — qu'il l'avait fine : je dis que, dans notre entreprise, moi, chef d'une école littéraire, je compte sur toi pour mener à bien l'exécution de mes projets.

— Le couple d'Argentins à supprimer ?

— Oui. Parle plus bas...

Lucien touchait au but.

Enfin, il trouvait Conolès comme il se l'était toujours imaginé : bavard et lâche, mais il ne s'en plaignait pas.

Depuis le jour où, pour remonter Bonnaire, il lui avait prédit un coup merveilleux, et celui où Conolès s'était expliqué, Lucien n'attendait plus que l'occasion d'agir lui-même.

Agir ! Il pourrait exercer sa force librement et s'affirmer à ses propres yeux. Il ne doutait pas de sortir grandi par l'aventure. Et celle-ci, du reste, lui plaisait.

Conolès parlait, parlait sans relâche. Il ne l'entendait plus. Autour d'eux, le tumulte s'épaissis-

sait comme un taillis : il était quatre heures du matin.

— Lucien ! appela tout à coup l'Espagnol.

— Quoi donc ?

— Regarde. Mon vieux ! Regarde... Les voici... Pablo et son amie, la petite Soledad de Mirador !

En effet, dans la cohue trépidante et fiévreuse, un mince et brun adolescent se faisait chemin, qu'une toute jeune femme, presque une fillette, accompagnait.

— La veine ! pensa Lucien.

Conolès le présentait, debout, cérémonieux, et céda sa place à la séduisante Argentine. Lucien voulut en faire autant.

— Non, non, dit-elle avec vivacité. Nous pouvons tenir trois.

Elle eut rapidement fait de tout arranger.

— Ici, Pablo... à ma droite... Vous, restez à ma gauche. Parfait !

Lucien lui avait tout de suite plu. Le reste suivit comme de cire.

Par une sorte de fatalité qui servait l'odieuse combinaison de Conolès, les quatre jeunes gens furent aussitôt d'accord et jusqu'à l'aube. Les bouteilles de Champagne se dressaient sur la table en rangs, serrés, noirs, incessamment accrus. Pablo avait gagné au tripot : il venait de recevoir

igô LES AMIS DE SISKA

la traite et le sermon paternels. Tout s'arrangeait à souhait.

En deux jours, Lucien devint le meilleur ami du couple. Il dîna. Il soupa. Pablo l'invita même un soir à l'accompagner chez lui, et Lucien en profita pour visiter, sans en avoir l'air, tout l'appartement.

Certes, il n'avait aucun besoin urgent de voler les bijoux trop nombreux et trop éclatants dont l'adorable amie de Pablo couvrait sa gorge brune. Certes vingt-quatre heures de cour lui assureraient le cœur de Soledad. Mais il lui fallait une affaire facile, pour débuter.

Celle-ci présentait les meilleures garanties.

Il n'était pas connu comme ami de l'Argentin. Le concierge, dans son sommeil, n'avait pu l'apercevoir. L'endroit était discret, bien clos, sans serviteur, — à souhait.

Et avec les bijoux, il y avait l'argent, il y avait surtout, à tuer, peut-être sous ses baisers, la petite poule faisane, que d'avance il voyait sans souffle, toute pâle...

Regrets? — Pas plus qu'à la chasse... Deux charmantes bêtes. Beau coup double.

Dangers ? — Pfft ! Un narcotique et choisir son heure...

— Allons, au revoir, mes enfants. Faut que je m'en aille...

— Vieux camarade...

Il s'enveloppait dans son grand mackintosh.

— Je voudrais vous voir après-demain, Pablo, beau Pablo, amant préféré.

— Oui, Français, très gentil. Après-demain. Où?

— A midi, à la terrasse du Cardinal où s'abreuvent les scribes du Gaulois et les reporters du WhaCs one.

— Au « Cardinal ? » Coin Richelieu et boulevard, s'pas ?

— Oui. Préférez-vous ailleurs ?

— Non, c'est bon là.

Ils se séparèrent. Soledad avait offert, à l'espagnole, des lèvres qu'on désirait, mais autrement ; et Lucien se contenta d'une paume délicate où, traîtreusement, son baiser pointu sembla poser une question piquante.

Cinquante calicots, autant de boursiers, buvaient dans la poussière dorée. Le populo stationnait devant les caricatures politiques qui font, avec l'hypocrite bon marché des complets à cinquante-neuf francs cinquante, la fortune du

tailleur d'en face. Les matrones se battaient pour conquérir une seconde dans l'autobus. Les trottins, deux par deux, passaient vives, brusques et riantes, serrant leurs deux sous de fleurs contre leur feuilleton, en lançant aux messieurs de l'apéritif des œillades précoces. Un encaisseur bleu épongeait son bicorne.

Pablo, très brun, mince, élégant, attendait devant un porto vierge.

— Comment va ? demanda Lucien, sans s'asseoir.

— Bien. Voulez-vous boire ?

— Rien.

— Vous êtes pressé ?

— Oui et non. Allons à nos affaires.

— Quelles affaires ?

— Venez !

Lucien prit le bras du jeune homme qui s'était levé en lui demandant :

— Mais où déjeune-t-on ?

— Chez vous, cher ami, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

— Mais je n'ai rien de ce qu'il faut.

— Je me charge de tout.

— Mais, c'est que... excusez-moi... ce ne sera pas follement gai.

— Au contraire ! petite fête intime... Dieu que

je m'amuse avec ces étudiants ! Vous verrez ! Voici le programme du jour : vous téléphonez à votre exquise Soledad de venir sans délai. Je vous comble d'aliments exquis. Et, une fois gavés, nous filons au tripot. J'ai découvert une de ces combines ! Ensuite, soirée au music-hall. Nuit à Montmartre, pour respecter l'usage. Matin au Pré- Gatelan. Voluptés diverses... Et pour finir... je parle de vous... chocolat du planteur.

— Parfait, dit Pablo.

— Manque-t-il quelque chose au programme de la fête?

— Rien.

— Quant a la combine, ne vous en préoccupez pas : j'ai le nerf de la guerre. Et pour peu que madame de Mirador, elle aussi...

— Oh ! ma Soledad n'a jamais été aussi dorée...

— Allons, tant mieux ! Du coup, ce n'est pas cent louis, mais deux ou trois mille, que nous allons ratisser.

Pablo hésitait encore.

— S'il s'agit de « son » argent, êtes-vous bien sûr?

— Comme de moi-même. Au pis aller, nous la rembourserons.

— Entendu alors ! Où nous retrouveronsnous?

— Chez vous, je pense?

— Bien. Voici une de mes clés. Le premier rendu attendra l'autre.

— Je ne serai pas long.

— Mon Sandeman est dans le bas du buffet. Lucien, du bureau de poste de la rue Laf-

fitte, fit allô ! allô ! chez le marchand de comestibles.

— Maison Porel et Cabot ? Allô ? C'est M. Pablo, 46 bis, rue d'Aumale. Je voudrais un déjeuner pour trois personnes : aspic, eau-de-vie russe, tomates aux truffes, vous savez... Oui. Et puis... non, pas d'entrée... trois poussins, salade ordinaire un peu moutardée. Allô?... oui, très bien, corbeille de fruits, petits fours au chocolat. Prenez à la Madeleine des gâteaux coco et une liqueur créole. Comme vins, un Médoc un peu fruité, un Haut-Brion 1901, je le connais, et deux Perrier-Jouet, non, pas de goût américain, du Brut vintage 1906... (Cinq minutes d'explication.)

Assuré d'être servi deux heures plus tard, il se rendit d'un pas leste au lieu du banquet.

La concierge veillait à d'autres fricots. L'entrée puait le chou, l'escargot, toute la Bourgogne i Un môme braillait devant la toile cirée d'une table vide.

— Tout va bien, s'il n'y a personne dans l'escalier...

Il montait prudemment, à pas de chat, décidé à redescendre en cas de rencontre, puis à recommencer l'ascension au moment propice.

Il n'y eut personne.

— Oui, songeait-il, la condition idéale c'est de n'être pas vu. L'alibi, c'est déjà la défense. Et se défendre, à ce jeu-là, si on ne perd pas tout, on ne s'en tire pas indemne pour cela. Demain les journaux diront : « Le mystère de la rue d'Aumale »! Où il y a mystère, il n'y a pas place pour le sieur Lucien, physionomie bien parisienne, yankeesant au grand jour, cocoricotant sur le fumier de tous les grands bars.

Ainsi soliloquait Lucien qui, ayant allumé une cigarette, s'était allongé sur le divan.

Soudain, il se releva, fit trois pas vers un ennemi invisible, les poings serrés... Devant la glace, il s'arrêta et se sourit. Ce masque glabre, ces noirs cheveux sombres collés au crâne, ces yeux brillants comme de sombres diamants lui parurent le visage même du Destin. Et il respirait, dans son cœur, une espèce de cruelle félicité.

Le jugement d'un de ses amis revint à sa mémoire : « Tu as la vocation du bonheur. »

— C'est vrai. Mais nous rêverons après... Soyons sérieux !

Puis il rêvait, malgré soi, à la mort, comme tous les voluptueux sincères.

S'étant approché de la fenêtre, il ouvrit avec précaution une petite boîte qu'il venait de tirer de sa poche-revolver.

Il lisait : « Un cachet toutes les deux heures suffira ! »

Et, mentalement, il ajouta, avec une secrète tristesse :

— Pourquoi faut-il que je la tue ?

« Eh ! bien ! mes agneaux ? Où s'attardentils ? Dans les draps de Soledad ? (Pensons pas à ça, qui me gâterait mon plaisir !) Non ! elle fait un brin de toilette. Et il poiraute dans un café. Peut-être faut-il qu'elle passe à la Banque... Combien ? Qu'importe ! Je suis sûr que par vanité elle apportera le matelas... »

Une sonnerie électrique retentit.

Sans une hésitation, Lucien s'approcha de la porte et, d'une voix de fausset :

— Qui est là ?

— Qui est là ? répondit Pablo estomaqué.

— Hein ? je ferais un bon ventriloque ?

— Rebonjour. M""^ de Mirador sera ici dans

quelques instants. Mais pourquoi n'avez-vous pas inauguré mon porto ?

— Trop soif.

— Un whisky and soda, alors ?

— Plutôt.

Cinq minutes plus tard, Soledad de Mirador faisait son entrée, plus brune, plus mince, plus souple, plus excitante que jamais, en tailleur marron, un chrysanthème jaune à la boutonnière.

— Amour ! fit l'amant, s'élançant vers elle.

— Mes hommages, fit Lucien, avec un salut cérémonieux et un regard lubrique.

— Oh ! oh ! qu'est-ce qui vous prend, mes alcooliques ? Un petit baiser ici (joue droite pour Pablo, un petit baiser là (la gauche, pour Lucien) et à table, car je meurs...

— Vous mourrez sûrement, répondit Lucien avec un petit rire nerveux, vous mourrez, car nous avons encore en perspective trois quarts d'heure d'apéritif.

— Le couvert n'est pas mis ?

— Vous l'allez mettre... Notre ami Porel sera là à deux heures, mais il ne fournit pas la nappe.

— Quelle est cette plaisanterie ?

— Craignez-vous qu'elle ne finisse mal ? Vous allez être servie comme dans un rêve, par un traiteur... et deux chevaliers-servants. Nous ne vous

demandons qu'un peu de patience... et de choisir le drap du lit le plus blanc... ou un tapis de Turquie... pour que le couvert s'y trouve mis.

— Chouette bohème ! fit joyeusement la petite Argentine. Oh ! que nous allons nous amuser ! Elle enleva son amour de boléro marron.

— Venez Lucien : nous allons chercher un tablier.

Pablo versait le porto pour la bien-aimée enfin revenue.

— Soledad ! Soledad !

Lucien, à découvrir d'une main experte la gorge ronde, nue sous la soie, s'affolait positivement.

En lui broutant une mèche folle dans la nuque, il bégaya :

— Je vous aime...

— Et après, donc ? répondit-elle avec mystère.

— Oui, après... murmura Lucien, les dents serrées.

— Et voilà le tablier rêvé, ajouta Soledad qui ne se piquait pas d'avoir beaucoup de suite dans les idées.

Elle avait choisi la plus fine chemise de son amant et se l'attachait à la taille par les bras.

— Suis-je belle ?

— Mia ! appela Pablo.

— On y va !

— Ecoutez-moi, fit gravement Lucien, la retenant par la taille.

Femme, elle crut à une déclaration et répondit, coquette avec réticence :

— Vous choisissez mal votre moment.

— Oui, oui, dit-il, mais ce n'est pas cela... Prenez, Soledad...

Il lui mettait une pincée de louis dans la main.

— Non, mais alors ?

— Comprenez bien, délicieuse camériste d'opérette, ce n'est pas un pourboire ! Il va venir tout à l'heure un jeune marmiton de blanc vêtu, apportant une boîte à plusieurs étages...

— Mia, reprit la voix moins tendre.

— Zut, dit-il à mi-voix.

— Ah ! fit-elle, je veux bien le tromper, mais pas ne pas l'aimer.

Lucien devint pâle et se tut. Pablo qui entrait fut surpris de son tablier à elle, et plus encore de son regard à lui.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il avec un peu de hauteur qui ne radoucit pas son hôte.

Et, plus doucement, il ajouta :

— Chérie, je m'ennuie de toi.

— Je t'adore, répondit-elle en le pressant de se» bras onduleux.

2o6 LES AMIS DE SISKA

— Ah ! VOUS me le paierez tous les deux, gronda, dans le cœur de Lucien, un démon qui n'hésitait plus...

Ils découvrirent une jolie nappe, à thé, il est vrai. Quels cris ! On eût dit d'un trésor. Et, comme serviettes, on prit chacun beaucoup de petits mouchoirs de soie. Gamine, mais toute fiévreuse d'amour, Soledad en glissa un dans le cou de son amant, pour avoir le plaisir de toucher sa peau.

(« Décidément, pensait Lucien, ils ne savent pas avec quoi ils jouent... Moi qui allais les pardonner ! Poire, va ! » Et il frémissait de colère.)

— Un autre whisky, mon cher ?

— Non, merci.

— Eh bien, moi, oui, oui ! Je veux être gris aujourd'hui, avant, pendant, après.

— Et toute la nuit, conclut l'Argentine dans une pirouette.

— Oui, toute, fit Lucien. Il me semble déjà que j'en écoute le silence.

— Vous, vous êtes jaloux !

— Croyez-vous ? Nous élucidrons cela plus tard. Pour le moment, écoutez, on sonne, remplissez votre rôle de petite bonne et allez ouvrir.

Ce disant, il la poussa par la taille. Il avait Tepris la force de lui sourire tendrement.

Pendant ce temps-là, ajouta-t-il en bouffonnant, je vais chez le fleuriste.

Et il s'esquiva vers le cabinet de toilette. Tandis que les deux livreurs déposaient sur la table, sur les chaises, sur le tapis même, les innombrables plats, les blancs paquets, Pablo et son amie se communiquaient des yeux et leur tendresse sans cesse renaissante et la confuse surprise que Lucien leur causait. Mais ils n'osaient presque plus rien dire. Quand le tigre miaule dans la nuit, toutes les autres bêtes se taisent.

Lui, c'était un petit mondain au cœur tendre, et qui laissait voir avec beaucoup de grâce naturelle la politesse qu'on lui avait enseignée.

Quant à elle, évidemment, elle savait « se tenir », mais elle était habituée au maniérisme, aux flatteries exagérées de ses amies, à la cour plate et suave de vieux et jeunes admirateurs. Et cet ami d'hier leur envoyait au vol ses commandements, à peine déguisés en plaisanteries, disposait de l'une et de l'autre... Non, vraiment !

— Et pourtant, dit-elle à mi-voix, continuant leur colloque silencieux, il est galant, affectueux, charmant, quand il veut...

— Oui, c'est une espèce de charmeur, parfois dangereux sans doute, répondit-il avec une gravité prophétique.

2o8 LES AMIS DE SISKA

Et il ajouta, d'une voix émue :

— Si j'étais toi, j'aurais peur.

— De quoi ?

— De ne plus m'aimer, fit-il dans un sourire. Et soudain, ils se rapprochèrent l'un de l'autre. Lucien les vit, avec une pitié voluptueuse, qui

s'embrassaient chastement, doucement, comme de pauvres petits orphelins.

Mais eux ne virent pas le bandit qui s'éloigna et toussa avant d'entrer.

Les deux enfants se mirent à distribuer les assiettes.

Avec l'air de rien, Lucien rentra dans la chambre. Il les regarda l'un après l'autre avec douceur, presque humblement. Il savait que ses yeux étaient très caressants, quand il lui plaisait de plaire. Il semblait s'excuser à la façon d'un tout jeunet enfant triste, triste, triste parce qu'on ne l'aime plus autant.

Lorsqu'il eut réussi à accrocher le regard de Soledad, il dit :

— On n'est plus fâchée ?

— Mais non, mais non...

— Mais si ! mais si !

Et s'approchant avec plus de câlinerie encore :

— J'étais fou, j'étais grisé par vous.

C'était adroit. Elle sourit. Il lui prit la main, et, respectueusement, la baisa.

— Vous aussi, pardonnez-moi, dit-il à Pablo, en lui tendant la main.

— Amis, répondit le jeune homme, avec plus de sincérité.

— Et maintenant buvons ! Je ne suis pas toujjours embêtant...

Un bouchon de Champagne sauta au plafond.

— Il n'est pas froid. A la plus ardente ! dit-il sn tendant la coupe à l'Argentine qui souriait, du sourire ensorceleur de sa race.

— A notre joie !

(Comme elle est jolie et comme je la déteste !) Ils vidèrent la bouteille, dans le temps que la

table fut installée.

— Et vos fleurs? demanda Pablo en riant...

— Voilà ! voilà ! Mais prenez place. A moi la peine maintenant. Je n'oublierai pas que vous îtes mes invités.

Ils partageaient le chaud-froid. Déjà le chamoagne animait les langues.

Lucien apporta « le bouquet ».

C'était, dans une coupe de Galle, le plus baroque mélange de brosses à dents, porte-plumes, 3olissoirs, coupe-papiers, bâtons de rouge. D'une loupette, il avait fait un camélia ; d'un tout petit

mouchoir, un lys. D'un autre, une rose au cœur de laquelle dormait le scarabée d'une épingle de cravate.

Une lampe électrique de poche, dissimulée sous le fouillis, éclairait le faciès sardonique du porteur.

La gêne disparut. Lucien ne fut plus seul à entretenir le feu de la conversation. Il refusa de s'asseoir. Comme un valet de comédie II courait autour de la table, offrant ceci, versant cela, piquant de temps à autre sur son assiette une nourriture, accompagnant chaque geste d'un mot bien envoyé, flatteur.

Au premier service, la jolie écervelée se mit à raconter une dispute qu'elle avait eue avec son amie Gonchita. Elle s'excitait... « Je ne la verrai plus ! Je lui ai dit... Alors elle m'a dit... Figurezvous qu'elle m'a répondu... Mais quand je lui ai dit... »

— Ça va bien, pensait Lucien. Quant à elle, du moins... Allons, versons...

Lorsque Soledad se mit à parler couturières, il se dit que cela ne marchait plus aussi bien.

— Ah ! rien ne vaudra jamais le petit tailleur marron ! s'écria-t-il.

— Ni le petit corsage tout rond, précisa l'amoureux Pablo.

— Ni tes yeux d'amour, répondit-elle.

Alors l'Argentin se précipita. Lucien avait réussi. Ils y étaient. On se grise de vins, moins que de paroles et de désirs.

Il s'en fut à la cave, qu'il avait installée dans l'antichambre, pour qu'ils pussent s'emballer l'un contre l'autre.

— Bois, mon oiseau !

— Bois, mon gros chat !

Tels furent les toasts inédits qu'il entendit comme il rentrait, proposant :

— C'est le tour maintenant de ce petit Haut- Brion...

Elle supplia :

— Pas de mélanges !

Soledad disait cela parce qu'elle en avait l'habitude. Lucien versa. Elle était mûre — et mûre pour toutes les bêtises.

Lucien seul avait encore faim. Il arracha une aile à la poularde et se mit à ronger sans vergogne. <f On réfléchit bien en mangeant », pensaitjil. Quoi, maintenant ? Ils s'embêtent ? Ne l'ont pas volé ! Pourvu qu'ils ne pensent pas à s'en aller. Non ! ils se frôlent ! Tout continue à aller oien. L'important est de leur faire avaler la petite bhose... Ils se rapprochent? Je suis sauvé. Dans un instant, ils seront sur le canapé, à se bécoter.

C'est là que je leur servirai « le philtre », comme dit ma vieille amie Yseult... Mais moi je ne me tromperai pas de verre... »

— Des fruits, madame ?

— Non, vraiment, j'ai trop bu, j'ai l'estomac brouillé. Tantôt peut-être...

— Vous permettez ?

Il se servit une grappe superbe.

— Vous permettez aussi ? dit-elle, en prenant Pablo par le bras.

Et la prévision de Lucien se réalisa. Comme si la Moire fatale les conduisait, ils se dirigèrent, lèvres contre lèvres, vers le plus obligeant des canapés.

Lucien se lava les mains à l'eau minérale, puis sortit comme écœuré, mais en emportant trois verres à liqueur... Dans l'antichambre, il remplit l'un de Bénédictine. Les deux autres aussi... Mais là il ajouta la poudre contenue dans les deux cachets.

Il rentra pour prendre une assiette.

Il les retrouva parmi les baisers.

— Vous partez ? demanda Pablo, tout énervé, la tête perdue.

— Dans une seconde, parfait gentleman, dit-il, en ofïrant les petits verres.

Il s'inclina :

— Madame...

Elle prit, but une gorgée.

■— Monsieur...

Le jeune homme vida d'un trait.

Lucien but à son tour. Le verre d'Yseult ? Son cœur battit : « Si c'était moi qui buvais la drogue ? »

— Eh ! bien ! quoi ! je dormirais ! Et ce serait une affaire ratée... Mais impossible !

— Adieu ! dit-il tout haut.

Il sortit.

Machinalement, il prit son chapeau, s'en coiffa, décrocha son manteau. Un instant, il les écouta bavarder.

Mon heure I pensa-t-il en frémissant. J'ai gagné !

Il se ressaisit, s'approcha de la seconde porte, l'ouvrit, la fit claquer... et demeura immobile.

L'autre porte, celle du salon-salle à manger, était entrebâillée. Il les écoutait, sans saisir ce qu'ils disaient. Il se trouvait bien là. L'alcool, le désir lui montaient à la tête.

Puis il les oublia. Il revoyait une route au bord de l'Oise, un gros bateau que trois chevaux tiraient, une petite fille qui, par timidité, lui avait offert des fleurs qu'elle venait de cueillir.

Il pensa aussi à la journée du lendemain, à

Siska, ce qui le conduisit à penser à Jeanne, à Marie, à Suzette, à toutes... Non ! Cette Argentine, presque enfant, l'intéressait seule.

« Elle eût pu être ma petite amie... Oui, si je l'avais rencontrée trois ans plus tôt... Je me serais fait aimer... Je l'aurais cachée à tous les yeux, je l'aurais gardée pour moi tout seul, avec quelle passion tendre, ma petite fille, délicate, au parfum grisant... C'était ma belle vie folle toute fichue, mais c'était l'amour, l'amour qui se donne...

Plus un bruit, maintenant. Ils dormaient !

Il n'eut pas une hésitation. Un grand calme l'envahit, en même temps qu'une joie sans nom.

Il déposa par terre son manteau (comme s'il n'avait pas une minute à perdre), puis son chapeau sur son manteau, et introduisit ses mains dans de souples gants de Suède, achetés, à dessein, trop grands.

Il écouta encore.

Il ouvrit sans bruit. Lui, dormait la tête renversée, les jambes pendantes, le sang à la peau. Elle, semblait s'être assoupie avec art, pour être admirée, parmi les coussins bariolés.

Il se rapprocha. Il ne voyait plus l'homme. Il ne regardait que ces lèvres entr 'ouvertes, ces

fines paupières battues, cette poitrine déjà riche qui se soulevait...

Oh ! prendre un seul baiser et fuir ? Et puis ? Ah ! plutôt faisons vite.

Il saisit, sous la nuque et sous les cuisses, le jeune homme, le déposa sur le tapis près de la cheminée, choisit un coussin, le mit sous la tête ; puis, prit une serviette... Il la noua posément autour du cou, s'arrêta, regarda le visage un peu durci par le sommeil et l'ivresse, méprisa, haït, puis s'arrêta encore...

— Non, il ne voulait pas voir cette face d'étranglé ! Un peu fébrilement, il prit une autre serviette sur la table et la jeta sur le visage ; puis serra, serra...

Il lui sembla entendre une plainte sourde.

— Non ! l'émotion sans doute...

Il se remit à tirer, longuement, inutilement, à se tordre les poignets, sur les deux bouts de la serviette. Enfin...

Silence opaque.

— Ah ! fini ! A nous maintenant ! Soledad !... Mais devant elle, il s'agenouilla, lui saisit les

mains... Elle ne bougeait pas. Il s'allongea à son côté. Il approcha son souffle de ce dernier souffle... Oh ! pouvoir l'épargner ! Oh ! la posséder longtemps, souvent, souvent encore, dans toutes

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les grâces de son consentement ! Hélas ! comment faire avec cet imbécile qui est là, qui ne peut plus ne pas être là... Allons, courage !

Et soudain, il se coucha sur elle, méchamment, durement, lui prit le cou des deux mains, prêt à serrer, en posant sur les lèvres — enfin ! enfin ! — une bouche qui voulait être douce, mais qui ne pouvait pas s'empêcher de mordre.

Elle tenta de se soulever, non réveill-ée, ses mains cherchèrent, des mains tâtonnantes d'aveu-

Alors il serra... Oh ! avec quelle force, avec quelle fureur, avec quel amour ! Il vit le cher visage, envahi de souffrance, se contracter, les yeux palpiter sous les paupières encore closes... « Une fleur qui se fane » songea-t-il. Ses doigts pressèrent plus fort. Ses ongles s'enfoncèrent dans la chair tendre... Et cependant sa bouche ne se détachait pas de cette bouche brûlante, dont les dents meurtrissaient sa bouche...

Ah ! qu'elle aurait voulu ne pas mourir !

Comme il résistait, comme il se tendait, comme il se donnait en refusant sa vie, ce corps adorable d'enfant-femme !

Mais ensuite, quel silence !

Lucien se souleva.

Le mouchoir de Pablo était là par terre. II

en couvrit le pauvre visage. « Adieu ! bouche possédée ! » murmura-t-il en même temps.

— Romantique ? Mais certainement ! Jamais je ne t'oublierai. Ils peuvent m'arrêter, me couper la tête : je ne regretterai rien. Mais il faut partir.

Il prit ce qu'il y avait dans le portefeuille du mort ; plus, trois louis dans le gousset, et de la monnaie. Il négligea les bijoux.

A elle, maintenant.

Il y avait dans le petit sac de Soledad un peu d'or et douze billets de mille francs.

Alors seulement il remarqua qu'elle ne portait pas le collier convoité.

— Tant pis !

D'une main violente, que sa passion faisait trembler, il arracha un grand morceau de la soie du corsage.

Il s'était dit : « Je cacherai la relique dans mon portefeuille. » Mais il aperçut le sein droit mis à nu, un sein délicat de fillette, au bouton si rose et comme provoquant...

— 0 ma chérie !

Il se jeta sur elle, la prit dans ses bras, comme une poupée, comme une amante, baisa sa gorge nue, ses épaules qu'il découvrit, sa joue, sa bouche encore... Dans son chignon intact, il plongea les mains, avec l'acre joie du sacrilège. Et il

la serra enfin toute contre lui, pour prendre mieux, avec ses lèvres, les lèvres meurtries, pour écraser mieux de son amour

Ce corps tiède et souple encore...

Que jamais il ne posséderait plus.

Il étouffa un sanglot en se relevant, tandis que la fine tête pâle, qu'il cessait de tenir, retombait avec un choc sourd qui lui sonna jusque dans le cœur; et, pour la dernière fois, son courage embrassa la vérité tout entière...

— Assez ! dit-il tout haut.

Il reprit son chapeau, sa canne, vit en passant, dans la glace, un visage tendu, où quelqu'un qu'il ne connaissait pas le regardait à travers ses propres yeux.

— Allons !

Il gagna l'escalier sans se retourner...

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