CHAPITRE VIII
Au dernier moment, Bonnaire manqua de courage pour se supprimer et, bien que résolu à ne pas attendre l'accomplissement du crime que Gonolès s'était fait fort de commettre, il attendit... Chaque matin, son angoisse, quand il ouvrait les journaux encore humides, le jetait aux émotions les plus déréglées. Il les recherchait à la fin et elles le roulaient dans un trouble si bouleversant que le pauvre vicomte ne fût bientôt plus qu'une blême et falote image du Bonnaire de jadis.
L'abbé Carré ne manquait pas de son côté d'observer les transformations par lesquelles passait son jeune professeur. Il avait sur lui certains doutes, mais il se taisait. Rien encore ne pouvait lui permettre d'agir. Il attendait, lui aussi. Il attirait Bonnaire par des sourires et des marques alarmantes de sympathie. Bonnaire se défendait de son mieux; cependant il perdait chaque jour l'énergie qu'il s'efforçait de conserver et son attitude se faisait celle d'un coupable.
Coupable, il se trouvait l'être en effet. Pas une nuit où il ne se reprochât sa complicité dans le double meurtre, pas une heure, pas une seconde,
et cette obsession, de plus en plus, s'imposait idée fixe à la hantise de laquelle il ne saurait pas résister.
Quinze jours s'étaient écoulés depuis sa rencontre, chez Siska, avec Conolès et Lucien ; la troisième semaine que l'Espagnol avait fixée pour délai, touchait à présent à sa fin. Grâce à ce répit, Bonnaire put croire que Conolès s'était vanté. Lui aussi connaissait la lâcheté de ce fanfaron. Il le détestait. Pourtant à le supposer capable de se dédire dans cette circonstance, il lui était reconnaissant de pouvoir échapper au suicide.
Bonnaire attendit la fin de la troisième semaine. Elle s'acheva sans encombre et, soudainement délesté, le pauvre garçon se reprit à vivre avec une joie profonde et confiante. Tout lui plaisait. Il aimait le soleil, le bruit et la rue, ses semblables même, et quand il s'accoudait le soir à sa fenêtre, la splendeur du ciel l'emplissait d'une ivresse passionnée.
Ce ne fut que le lendemain matin que le double assassinat des jeunes Argentins fut découvert. On était en été. Les journaux aussitôt s'emparèrent du crime et se livrèrent à son sujet aux plus folles suppositions. L'affaire ne paraissait pas facile à élucider. Son mystère excitait l'imagination des pondeurs de copie « criminelle » et les conditions
inhabituelles dans lesquelles le couple avait été tué, puis dépouillé, déroutèrent les policiers et même les reporters. Parmi ces derniers, les uns voyaient dans ce meurtre le signe d'un hasard providentiel ; les autres, une finesse d'exécution, une plénitude de moyens et le sens d'un art si merveilleux, que les plus notoires spécialistes n'arrivaient pas à s'entendre.
Pour Bonnaire, son horreur fut si grande qu'il manqua de s'évanouir, en lisant dans le Journal « la Découverte des Victimes » narrée en style de feuilleton populaire. Il resta longtemps sans reprendre possession de ses sens. Autour de lui, à la terrasse du café tranquille où il s'était assis, des buveurs commentaient l'affaire et dissertaient sur les portraits du couple publiés par Excelsior.
Il frissonna, en se disant qu'il savait tout, et douloureusement son regard alla des uns aux autres. Il se leva. Midi sonnait. Sur le trottoir qu'ombrageaient mal de petits marronniers gril* lés, Bonnaire se mit à marcher. Ses jambes flageolaient, mais il se surveillait. Son allure n'avait rien de suspect.
Il savait... Les gens qu'il croisait ou qui le dépassaient ne faisaient pas attention à lui... Mon Dieu, qu'il se sentait misérable !... Il faisait effort pour ne pas parler à haute voix. C'était
affreux ! Et cette odieuse chaleur l'enveloppait, le baignait, l'exténuait. Ah ! pouvoir se confier à quelqu'un !
Jamais Bonnaire n'éprouva de tourment pareil ni de lassitude. Il ne regrettait pas, cependant, la vie qu'il allait quitter. Il se sentait submergé d'un tel dégoût que ses remords ne le poursuivaient plus. Tout le jour, il resta dehors, et soudain, il se trouva comme allégé d'un poids intolérable. Il fit un tour dans le jardin du Luxembourg, descendit le boulevard Saint-Michel jusqu'à Bullier. La journée n'en finissait plus.
Aux Deux-Magots, il lut tous les journaux, sans exception. La presse du soir donnait de nouveaux détails, communiqués par la Préfecture de Police. Bonnaire ne sauta pas une ligne et quand, à la nuit tombée, il regagna sa petite chambre, il avait la certitude qu'aucune piste proposée n'aboutirait.
Cette certitude l'enchantait, sans qu'il sût comment la définir. La nuit était belle. Il tourna dans sa chambre, alluma une cigarette, puis s'assit à sa table et écrivit.
Il ne pensa pas à sa mère ni à ses sœurs, tant il éprouvait à leur égard de tranquille sérénité. C'est à Siska qu'il adressa ses derniers adieux. La lettre fut longue, toute pleine de l'expression de son amour...
Il descendit, la mit à la poste et remonta tranjuillement chez lui.
Tout en ouvrant le tiroir où se trouvait le revolver qu'il avait acheté pour se tuer, Bonnaire pensa que le meurtrier devait être à présent le plus malheureux des hommes. Qu'aurait-il été, [ui-même, à la place de cet assassin ? Il ne pouvait 3hercher à l'imaginer sans la plus poignante émoion.
La lampe brûlait doucement sous son abat-jour de couleur tendre. Elle mettait dans la chambre une clarté délicate et riante. Que cette heure avait de charme pour Bonnaire !
Mais il s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit, s'ac- 30uda. Le souvenir d'une nuit semblable à celle-ci lui revint à la mémoire. Il était faible alors. Maintenant, tout cela n'existait plus. Il regarda monter la lune dans le ciel... Il attendit un peu, puis, avec précaution, appuj^a le canon de l'arme audessous du sein gauche et pressa la détente.
Bonnaire entendit un bruit étouffé, mais formidable, comme s'il avait eu les oreilles pleines de sang. D'un grand geste, qu'il ne conduisait pas, il s'écarta de la fenêtre, les jambes fauchées, le corps en arrière et tomba tout du long sur le plancher, comme une masse...
Siska,
Je ne pouvais vous voir sans être le plus sot et le plus gauche des amants... mais, s'il m'était douloureux de le constater devant vous, j'éprouve au moment même où je vous fais, de loin, ce ridicule aveu, comme une douceur jusqu'alors inconnue. Mon amour est toujours aussi grand et je vous demande d'y penser parfois s'il vous arrive de douter des autres... Pardonnez-moi, je voudrais être, je voudrais me montrer avec vous tel que je suis vraiment et je ne sais comment m'exprimer... Nous n'avons pas la même opinion de l'amour, mais je ne puis vous en garder la plus faible rancune. Vous avez raison, Siska. Oubliez que je fus absurde, certain après-midi. D'ailleurs, je me condamne moi-même et quand vous recevrez cette lettre, je ne serai...
— Bonnaire ! s'écria Siska, d'une voix blanche. Mon Dieu ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu 1 pauvre petit !... Il s'est tué... pour... moi...
Elle acheva la lecture de la lettre avec une déchirante angoisse, puis elle se renversa dans son grand lit.
La femme de chambre lui avait monté le courrier vers onze heures. Siska dormait encore... Midi sonna, une heure, à la petite pendule de la cheminée... Siska s'éveilla.
Le crime de la rue d'Aumale, dont elle avait eu connaissance par les journaux de la veille, l'avait hantée toute la nuit et, malgré qu'elle en eût,
l'image de Gonolès la poursuivait. Elle finit par lui trouver une sorte de grandeur tragique. Bien entendu, Lucien ne l'avait pas prévenue de sa substitution au personnage...
Siska, pourtant, dans son sommeil, ne s'était pas tout à fait persuadée de la supériorité de Gonolès sur Lucien et Bonnaire. Elle éprouvait toujours pour ce dernier une tendresse ironique et malicieuse. Pour Lucien, elle le sentait admirablement armé dans la vie et c'était à lui qu'elle revenait avec promptitude. Alfred ne comptait pas.
Elle pensa tout de même à Alfred en se réveillant et chercha, parmi les lettres apportées par Monique, la sienne. Pas de lettre d'Alfred. Le muffle ! Il devait bien savoir, pourtant, que l'argent fait toujours défaut à une jeune femme qui le dépense rapidement.
Dans le courrier, elle trouva un mot de Lucien, très bref, d'une écriture ferme :
« Je m'absente pour deux ou trois jours. Ne faites pas l'étonnée...
« Baisers. »
Une lettre de créancier... Bah ! sans l'ouvrir, Siska la rejeta... Et la troisième était celle de Bonnaire.
Siska ne put croire à ce qu'elle avait lu. Pauvre
petite Bobonne, si bêta, si maladroit et si tendre ! Elle se sentait pleine de pitié pour lui. C'était donc vrai... Le gosse s'était tué, tout seul, dans sa chambre... Elle le vit, déjà si loin d'elle, ensanglanté sur le parquet et cette vision lui arracha des larmes.
Elle pleura longtemps, allongée dans son lit. Par la fenêtre, le soleil glissait un pur rayon d'or.
La femme de chambre frappa, puis, ne recevant pas de réponse, entra :
— Il est deux heures, madame. Faut-il apporter le déjeuner de madame ?
Elle ne fit pas un mouvement et Monique, sans comprendre, se retira, sur la pointe des pieds.
Jusqu'au soir, Siska pleura le petit Bonnaire dont la dernière pensée avait été pour elle. Rien ne l'intéressait plus. Elle jugeait, ses autres amis avec un parti pris de haine et de méprisant orgueil. Lequel eût été capable de lui donner une si haute preuve d'amour ?
— Pouah ! les hommes...
Elle ne les avait jamais méprisés. Mais, aujourd'hui, les reproches sans nombre qu'on a coutume de leur faire, Siska ne manqua pas de les adresser à tous ses amis masculins. Ils ne cherchaient que leur plaisir. Cela navrait de dégoût sa sincérité du moment.
— Joseph !
Il s'appelait Joseph. Siska répéta « Joseph », doucement, au milieu de ses larmes.
Ce nom n'avait plus à ses yeux de ridicule : la mort l'enchantait de tristesse et Siska se laissa toute aller à la frémissante douceur dont son cœur débordait.
Dans son lit, qu'elle n'avait pas défait, elle se crut une petite fille malheureuse. Elle s'embrassa les bras, les mains, en donnant au suicidé ces baisers qu'il n'avait pas eus...
Pourquoi l'avait-il tant aimée ? Elle frissonnait d'inquiétude et de fièvre. Ah ! qu'elle se serait livrée sans rései*ve maintenant !
Mais il ne reviendrait plus. Il ne serait plus jamais à côté d'elle, ce débutant en caleçon et chaussettes violets... ce balbutiant et rouge puceau qui n'avait rien su faire. Chacun des gestes qu'il avait eus, Siska se le rappelait. Elle n'en voulait pas à Bonnaire. Elle seule s'accusait de l'avoir brusqué.
C'était affreux...
— Ah ! mon pauvre petit gosse !
Siska se leva tard : la nuit tombait déjà.
Dans les bars où elle se rendit, avec la volonté de s'étourdir, elle promena son deuil, sans rencontrer une figure de connaissance.
Elle entra dans des bars, encore des bars, toujours des bars ; elle s'arrêta plus longtemps au Toucas, à écouter gémir le violon d'un tzigane si haut qu'il touchait presque le plafond surchargé de dorures.
Sans désir, elle regarda le paravent violacé derrière lequel se tapit Jojo, l'ignoble vendeur de cocaïne. Aucune drogue ne la tentait, ni coco, ni éther, rien... Ah ! qu'elle eût voulu, cette nuit, rencontrer l'affranchi superbe dont elles rêvent toutes et qu'on ne trouve jamais à point nommé !
A côté d'elle, une gamine blond-sale expliquait à une brune pas propre :
— Jojo me l'a expliqué : sa coco à lui, c'est pas une combine, c'est pur, y a pas des sels anglais dedans.
— Moi, les sels, ça me rend malade.
— Pour sûr, mais Jojo, lui, il la fait venir de province où qu'il a un frangin médecin.
— Combien qu'il te la vend ?
— On s'arrange, il est bon type. Pis, avec lui, c'est pas des embêtements qu'on risque.
— Savoir ! Des fois que les bourriques...
— Tais-toi donc, il passe de sa coco au quart « poure » rien.
Siska sortit. Partout, elle s'écœura de voir d'identiques fausses mineures, et les mêmes gigo-
los trop correctement coiffés. Au Hanneton, des vieilles croulantes valsaient avec des gosselines sans conviction qui arboraient un saphisme de commande ; quelques-unes, abruties d'opium, dormaient contre les fresques mornes confectionnées par d'Espagnat. Au Royal, des ivrognes espéraient s'amuser, à force de tapage.
Une lassitude affreuse accablait Siska.
Au Grelot, jusqu'à l'heure où les danseuses lappent le chocolat matinal, elle traîna sa sombre humeur. Le bar se vidait avec des bruits d'égout qui dégorge.
Siska descendit l'escalier derrière un couple qui causait, têtes rapprochées.
— J'ai un louis, disait la femme, ivre à rouler.
— Ah ? répondit une vive petite tante aux yeux purs.
— Allons, c'est dit, tu viens, mon Jésus ?
— Voui, la gosse.
— Ça ne t'épate pas que je soye chipée pour une lope ?
— Non, pas du tout... Dis donc, insinua le truqueur, avec des gestes minaudiers, tu ne peux pas mettre cent sous de plus ?
Le grand jour éclairait tout cela. Siska rentra chez elle.