‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 20 sur 103 · Œuvres, loc. cit., t. IV, p. 59. Lettre · texte numérisé non relu

Œuvres, loc. cit., t. IV, p. 59. Lettre

« O moi, misérable homme ! disait le grand Apôtre, gui me délivrera du corps de cette mort F II sentait un corps d'armée composée de ses humeurs, aversions, habitudes et inclinations naturelles, qui avait conspiré sa mort spirituelle ; et parce qu'il les craint, il témoigne qu'il les hait, et parce qu'il les hait, il ne les peut supporter sans douleur ; et sa douleur lui fait faire cet élan d'exclamation, à laquelle il répond lui-même, que la grâce de Dieu par Jésus-Christ le garantira, non de la crainte, non de la frayeur, non de l'alarme, non du combat, mais oui bien de la défaite, et l'empêchera d'être vaincu.

« Ma fille, être en ce monde et ne sentir pas ces mouve- ^ ments de passions sont choses incompatibles. Notre glorieux saint Bernard dit que c'est hérésie de dire que nous puissions persévérer en un même état ici-bas, d'autant que le Saint- Esprit a dit par Job, parlant de l'homme, que Jamais il n'est au même état. C'est pour répondre à ce que vous dites de la légèreté et inconstance de votre âme ; car je le crois fermement, qu'elle est continuellement agitée des vents de ses passions, et que par conséquent elle est toujours en branle ; mais je crois aussi fermement que la grâce de Dieu, et la résolution qu'elle vous a donnée, demeure continuellement en la pointe de votre esprit, où l'étendai'd de la Croix est toujours arboré, et où la foi, l'espérance et la charité prononcent toujours hautement : Vive Jésus !

« Voyez-vous, ma fille, ces inclinations d'orgueil, de vanité, de l'cunour-propre se mêlent partout, et fourrent insensiblement et sensiblement leurs sentiments presque en toutes nos actions ; mais pour cela ce ne sont pas les motifs de nos actions. Saint Bernard les sentant un jour qu'elles le fâchaient, tandis qu'il prêchait : « Retire-toi de moi, Satan, je n'ai pas commencé pour toi, et ne finirai pas pour toi. »

(( Une seule chose ai-je à vous dire, ma très chère fille, sur ce que vous m'écrivez que vous fomentez votre orgueil par des affectations en discours et en lettres. Es discours certes quelquefois l'affectation passe si insensiblement, qu'on ne s'en aperçoit presque pas ; mais si pourtant on s'en aperçoit, il faut soudain changer de style : mais es lettres, à la vérité

cela est un peu, ains beaucoup plus insuppoitable ; cai' on voit mieux ce que l'on fait, et si on s'aperçoit d'une notable affectation, il faut punir la main qui l'a écrite, lui faisant écrire une autre lettre d'autre façon.

« Au reste, ma très chère fille, je ne doute point que parmi cette si grande quantité de tours et de retours de cœur il ne se glisse par-ci par-là quelques fautes vénielles ; mais pourtant, comme étant passagères, elles ne nous privent pas du fruit de nos résolutions, ains seulement de la douceur qu'il y aurait de ne point faire ces manquements, si l'état de cette vie le permettait.

« Or, sus, soyez juste : n'excusez ni n'accusez aussi qu'avec mûre considération votre pauvre âme ; de peur que si vous l'excusez sans fondement, vous ne la rendiez insolente ; et si vous l'accusez légèrement, vous ne lui abattiez le courage, et la rendiez pusillanime,

« Marchez simplement, et vous marcherez confidemment.

« Encore faut-il que j'ajoute en ce bout de papier ce mot important. Ne chargez point votre faible corps d'aucune autre austérité que de celles que la règle vous impose ; gardez vos forces corporelles pour en servir Dieu es pratiques spirituelles que souvent nous sommes contraints de laisser, quand nous avons indiscrètement surchargé celui qui avec l'âme les doit exercer.

« Ecrivez-moi quand il vous plaira, sans cérémonie ni crainte ; n'employez point le respect contre l'amour que Dieu veut être entre nous, selon lequel je suis à jamais invariablement votre très humble frère et serviteur *. »

14 mai 1620.

« Pour tout ce que vous m'écrivez, en vos trois lettres, ma très chère fille, je ne laisse pas d'avoir une très parfaite' confiance que la fille que je vous ai tant recommandée, et

1. Œuvres, loc. cit. t. IV, p. 391. Cette lettre est donnée la dernière, dans le recueil, parce qu'elle est sans date, mais elle doit être lune des premières que le saint ait écrites à la jeune abbesse.

r,8 LA iMERE ANGELIQUE

t^uen vérité jaime comme mon âme propi-e, réussisse une grande servante de Dieu, car elle ne lait point de faute à dessein, ni pour aucune volonté qu'elle ait de nourrir ses inclinations revêches, vaines et un peu mutines.

« Or, cela étant, il n'y a rien à craindre ; sa promptitude naturelle est la cause de tout son mal ; car elle anime sa vivacité, et sa vivacité anime sa promptitude. Partant vous lui direz de ma pai't que son soin principal soit à tenir son esprit dans la modestie, douceur et tranquillité, et que pour cela même elle alentisse toutes ses actions extérieures, son port, son pas, sa contenance, ses mains ; et s'il lui plaîl encore, un peu sa langue et son langage, et qu'elle ne trouve point étrange si cela ne se fait point en un instant : pour mettre un jeune cheval au pas, et l'assurer sous la selle et la bride, on emploie des années entières.

« Mais voyez-vous, ma très chère fille, vous lui êtes un peu trop sévère à la pauvre fille ; il ne lui faut pas tant faire •de reproches, puisqu'elle est fille de bons désirs : dites-lui que, pour toute broncharde qu'elle pourrait être, jamais elle ne s'étonne ni ne se dépite conti'e soi-même ; qu'elle regarde plutôt Notre-Seigneurqui, du haut du ciel, la regarde comme un père fait son enfant qui, encore tout faible, a peine d'assurer ses pas, et lui dit : tout bellement, mon enfant ; et s'il tombe, l'encourage, disant : il a sauté, il est bien sage ; ne pleurez point ; puis s'approche et lui tend la main. Si cette fille est un enfant en humilité, et qu'elle sache bien qu'elle est enfant, elle ne s'étonnera point d'être tombée ; car elle ne tombera pas aussi d'en haut.

« 0 Dieu ! ma trèschère fille, si vous saviez combien mon cœur aime cette fille, et de quels yeux je la regarde dès ici à tous moments, vous auriez un grand soin d'elle, encore pour l'amour de moi, outre ce que vous lui êtes ; car vous m'aimez d'un amour qui est assez fort pour vous faire aimer tout ce que j'aime.

« Quand le grand apôtre recommande à Philémon le pauvre garçon Onésime, il lui dit mille paroles si douces qu'elles ravissent d'amour : « Si tu nt aimes, dit-il, si tu m'as reçu dans ton cœur, reçois aussi mes entrailles, appelant ainsi

le pauvre cher Onésimey qui avait fait un mauvais trait à Philémon, pour lequel Philémon était courroucé. 0 ma chère Philémone, ma fille veux-je dire, si vous m'aimez, si vous m'avez reçu dedans votre cœur, i-ecevez-y aussi ma fille Onésime, et la suppoi'tez, c'est à dire recevez mes entrailles, car cette fille est en vérité» cela pour Notre-Seigneur ; et si quelquefois elle vous donne de la peine, supportez-la suavement à ma considération ; mais surtout à la considération de celui qui l'a tant aimée, que pour l'aller prendre dans son néant, où elle était, il s'est abaissé jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix.

« Et quant à vous, ma très chère fdle, comment n'aimerezvous pas Dieu qui vous aime tant. Quel témoignage de son amour, ma fille en cet heureux trépas de ce bon père, auquel vous avez tant souhaité une telle fin? Certes, j'en suis ravi. Mille bénédictions sur votre cœur, ma chère fille, et sur toutes nos chères sœurs, et sur tout ce qui est à vous, en vous et pour vous : et j'y aurai donc ma bonne part puisque je suis infiniment à vous en Jésus-Christ et pour Jésus- Christ. »

Les lettres du saint étaient pour Tabbesse un appui et une consolation, mais elles contribuaient à rendre plus vif son désir de quitter sa charge. Maintenant que M. Arnanld n'était plus là pour la retenir, elle se laissait aller plus complètement à son rêve d'abaissement volontaire. Dans le courant de l'été, les bulles de coadjutorerie d'Agnès arrivèrent. Angélique, tout d'abord rappelée à la réalité par ce fait, voulut y voir ensuite un gage de délivrance. Quand vint le moment de mettre Agnès en possession, elle s'en alla joyeuse à Port-Royal, septembre 1620, comme si cet acte eût été le premier pas qui dût la rapprocher de la liberté. Agnès aurait bien voulu échapper à la charge que sa sœur lui faisait partager avec tant de joie, mais la douce et énergique influence de saint François de Sales

était intervenue, et il n'avait pas fallu moins que cette volonté si respectée pour la plier à l'obéissance, malgré sa répugnance et sa tristesse. Pendant la cérémonie, Angélique rayonnait de contentement, et quand vint le moment d'entonner le Te Deum, « elle chanta si fort qu'elle s'enroua ». Agnès, ensuite, suivant l'usage de Cîteaux, sonna les cloches et ouvrit l'antiphonaire au hasard, pour lire à haute voix le premier verset qui se présenterait à ses yeux. A l'ouverture du livre saint, elle trouva ce passage : Isti siint duœ olivœ, et duo candelabra lucentia ante Dominiim, (ce sont deux oliviers et deux chandeliers qui brûlent devant le Seigneur). Consolée et souriante à son tour, elle se tourna vers sa sœur, et lui montrant du doigt le texte sacré, lui dit : « Ma Mère ne vous réjouissez pas tant, je ne de- « meurerai pas seule ici. Nous serons deux, vous y «• serez aussi bien que moi. Tenez, voyez ce que j'ai « trouvé à l'ouverture du livre ! »

Sentiment admirable, ni l'une ni l'autre ne songea à ce qu'avait d'éclatant pour sa vertu cette réponse du ciel.

Maintenant que Port-Royal, pourvu d'une abbesse comme Agnès, était à l'abri du relâchement, Angélique se crut le devoir de songer à elle-même. Nous allons la voir, dans tout le cours de l'année 1621, poursuivre son rêve de perfection personnelle, ce rêve qu'elle caressait depuis dix ans, qui s'était précisé et avait acquis une douceur nouvelle au contact de l'évêque de Genève et de la baronne de Chantai.

Un fait commun à l'être moral de tous les saints, est ce que nous appelons l'ignorance * de leur « moi » . Ce

1. Pour nous c'est Tignorance de leur valeur : pour eux cest la parfaite connaissance du fond de corruption de la nature

ET LA VISITATION 7i

« moi )) que nous croyons fait de notre valeur personnelle et qui n'est guère que l'adoration en nous-mêmes des deux racines du mal, l'orgueil et l'ég-oïsme *. Cette abbesse qui était déjà montée si haut qu'elle était un objet 'd'admiration pour le monde relig-ieux, que le peuple vénérait au point de se mettre à genoux sur son passage, croyait n'avoir encore rien fait pour ellemême et voulait apprendre l'humilité et l'obéissance. Saint François de Sales ne s'était pas trompé au besoin de perfection qui tourmentait son « cœur extraordinaire ». Il la vit destinée à de grandes choses et le lui dit : « Cependant ma très chère fille, souvenez-vous de ce que je vous ai dit : Dieu a jeté les yeux sur vous pour se servir de vous en choses de conséquence et vous tirer à une excellente sorte de vie. Portez donc respect à son élection et suivez fidèlement son intention. » Comment aurait-il consenti après cela à ce que M""® de Port-Royal se démît de sa charge? Oui l'aurait remplacée dans son ordre auquel elle avait rendu la vie? Il repoussa bien loin toute idée de démission et quitta Paris sans emporter, comme il l'écrivit lui-même, « non pas même une cogitation de cela », Ne semble-t-il pas

humaine qui nous échappe tolalemeut, tant que nous n'avons pas commencé à suivre la voie de la Sagesse.

1. « Il n'y a qu'une racine, l'égoïsme : l'orgueil vient ensuite comme justification habile et perverse de notre égo'isme qui est la seule racine. L'égoïsme n'est mauvais qu'en ce qu'il nous sépare de Dieu par la volonté propre ; d'où crainte, honte, erreur, éloignement progressif d'une part et perte progressive de la lumière et de la Grâce.

« De l'autre, éloignement de la charité, développement progressif de l'indifférence, de la haine, du mépris des hommes.

« Cela va grandissant des deux côtés, et l'habileté humaine — c'est à dire la méchanceté — va grandissant. Mais en somme un seul principe : la volonté propre d'où tout le mal part. Aussi tous les Saints, tous les Sages l'ont voulu combattre en eux et chez ceux qui les écoutaient. »

D' Marc Haven.

que la prescience du saint vienne, dans ce fragment de lettre, éclairer d'un premier rayon le Porl-Royal de l'avenir ? Deux ans s'étaient écoulés depuis ceci ; la mise en possession d'Agnès avait eu lieu. M"" de Chantai était venue à Maubuisson et Angélique était parvenue à l'intéresser à sa cause. Il faut lire ces lettres de l'abbesse de Port-Royal à la supérieure de la Visitation pour comprendre tout ce que son âme énergique renfermait de candeur, de droiture, d'ingénuité charmante. On sent, en les lisant, comment elle s'accuse, à la façon des saints, en voulant se trouver et se faire trouver coupable.

Maubuisson, septembre 1621. .

«Ma très chère Mère, ma misère est si extrême, et mon embarras si grand, qu'il m'est impossible de trouver une semaine pour faire une pauvi^e retraite. Celle-ci que j'y avais destinée, doit être employée à entendre les comptes de cette maison avec les commissaires de l'Ordre, ce qui me sei-a si déplaisant que rien plus ; et, avec cela, combien de hasards de péchés en tant de discours, et peut-être de murmure avec ces personnes 1

« Voyant tout cela, j'ai essayé de faire une petite revue en la manière que Philothée l'enseigne, et je me suis confessée ce matin à M. Manceau, pendant que de bonne fortune ma guette continuelle s'était allée promener à Port- Royal. Je me suis confessée seulement depuis l'Assomption, de sorte que je n'ai rien trouvé que je ne vous aie déjà mandée, excepté que tous les acquiescements que je fais à la divine volonté pour mon dessein ne sont point véritables, ce me semble, y ayant une certaine propriété dont je ne me défais jamais, et qui fait que dès qu'on me contredit je ressens une douleur extrême, dont j'ai été malade quelquefois et encore hier.

« Je pense souvent que si ce que je souhaite n'arrive

pas *, il est impossible que je n'en meure, ne me pouvant aucunement résoudre de vivre dans mn condition. Quoique je dis assez que je le veux si Dieu le veut, ce n'est point de bon cœur, et je le dis plutôt de peur que si l'on reconnaissait autre chose, on ne dise que c'est une tentation, ce que je ne veux nullement croire. Il me semble que quand même Monseigneur de Genève me le dirait, je ne le croirais pas, et même quand je pourrais sans lui exécuter mon dessein, je ne voudrais pas pourtant le faire, car j'aimei'ais mieux mourir que de lui désobéir; mais cependant je ne pourrai, ce me semble jamais arracher ce désir de mon cœur.

« J'ai omis de vous dire deniièrement que tous les jours je ne manque point à regarder ce qui se passe dans le chœur des séculiers, quand on ouvre la grille pour voir Notre- Seigneur, et durant le sermon, j'y suis si attenti^^e que j'en perds l'attention au sermon. Je fais souvent une mine bien chagrine; et depuis que je vous ai écrit, je me suis souvent impatientée contre mes sœm^s et les ai reprises aigrement. J'ai deux ou trois fois fait des actions d'hypocrisie, refusant quelque chose que l'on me donnait, sous prétexte d'abstinence, quoique ce ne fût que parce qu'il me déplaisait ; et si c'eût été quelque chose qui m'eût plu, je l'eusse bien pris.

« Je parle tous les jours presque tout du long de la réfection, bien souvent de nouvelles et de sottises ; et je reprends la lectrice, ou avec moquerie, ou avec impatience. Je ne parle point du tout à mes sœurs, ne trouvant point le temps, parce que j'en perds. J'ai quitté une fois l'oraison à demi faite, par légèreté et indévotion ; et une fois pour le dernier sujet j'omis d'aller à l'office.

« La grande circonstance de toutes mes fautes, c'est que, pour l'ordinaire, les faisant, je vois actuellement le mal que je fais et comme je devrais faire pour me bien conduire ; et quoique j'essaie de disputer contre la lumière, je ne puis la chasser. Cela m'arrive particulièrement quand mes fautes sont contre la charité, et si je ne saurais vaincre ma mauvaise humeur. Je cours toujours et c'est avec affection, parce qu'il

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