Œuvres, loc cit. t. IV, p. 154. Lettre
lion, mais moralemenl Port-Royal était déjà affranchi de la juridiction des moines. Maubuisson, sous l'impulsion de l'abbesse, tentait un effort dans le même sens, et l'évêque de Genève, bien loin d'enrayer le mouvement l'avait tacitement encouragé par son exemple, en plaçant l'institut de la Visitation sous la seule juridiction de l'évêque du lieu, selon l'ordre primitif de l'Eg-lise. De quel œil les religieux de Cîteaux, si jaloux de leurs injustes prérogatives, auraient-ils bien pu voir la liberté épiscopale de M. de Genève venir appuyer l'indépendance chrétienne de M™*^ de Port-Royal? Aussi comprenons-nous le secret dépit qui leur faisait dire à la Mère Angélique qu'elle faisait « la refroidie », qu'on ne « la connaissait plus », et qu'elle ne « faisait plus cas que des évêques ». Ajoutons que les intérêts matériels importants de Maubuisson valaient la peine d'être défendus. Une abbaye royale de cette importance comportait pour l'abbesse la richesse et la puissance d'un grand seigneur, y compris le droit de haute justice. Quelle source de convoitises et de revenus illimités pour des religieux habitués à mettre en coupe réglée les abbayes de filles ! Ils n'osaient résister en face à la Mère Angélique, mais c'était la lutte sournoise, les difficultés suscitées à tout propos, les embarras incessants, les jalousies, les contestations, les procès : tout le remous des passions mauvaises et des intérêts froissés qui suit infailliblement le passage des grandes âmes.
Et ce n'était pas tout. M™^ d'Estrées plaidait pour rentrer dans son abbaye et avait obtenu un bref à cet effet. Puis le monde s'occupait trop de M"'^ de Port- Royal. Les récents événements de Maubuisson, l'éclat et les applaudissements qui s'en étaient suivis avaient porté au comble la réputation de l'abbesse, mais la contrepartie aussi apparaissait. Triste revers de l'admiration et du mérite, l'envie et la jalousie commen-
çaient leur œuvre. L'abbesse le sentait, elle entrevoyait l'avenir et confiait ses craintes à M*"^ de Chantai : « Je suis embarrassée dans une fâcheuse affaire et j'ai tout plein d'ennemis. »
Le bon M. de Belley dont il est question dans cette lettre était encore un évéque dont le voisinage n'était pas fait pour plaire aux religieux de l'Ordre. A l'époque où M"® de Port-Royal, à dix-sept ans, réformait son monastère, Henri IV nommait, à l'évêché de Belley, Pierre Camus qui en avait vingt-cinq. Le jeune évéque était le fils spirituel de saint François de Sales et fut sacré par lui, 31 août 1609.
Quel a été M»' Camus, il ne faut pas le demander aux critiques littéraires. Tous sont injustes envers lui parce que, sans tenir compte du but de son œuvre, ils le jugent sur une partie de celle-ci. Il a écrit beaucoup pour contrebalancer, chez ses contemporains, le goût des romans, qu'avait mis à la mode l'Astrée du marquis d'Urfé. Il écrivait au courant de la plume, sans raturer jamais, trop et trop vite pour écrire bien. Une nouvelle lui prenait une nuit ; ses plus longs romans une semaine, sans préjudice de ses fonctions épiscopales dont il s'acquittait saintement. Il a créé le roman religieux, uniquement pour substituer un aliment saint au poison dont se nourrissaient alors les imaginations, et parce qu'il avait senti que le goût si vif de la lecture qui s'éveillait dans cette société du xvii* siècle ne pouvait être heurté de front. « Le goût dépravé des « malades fut le remède qu'il employa pour les guéct rir *. Ajoutons qu'il eut le plus grand succès et que ses romans furent lus avec avidité. Voilà pour l'écrivain ; mais l'évêque ne fut jamais discuté. « Il avait
1. L'Esprit de Saint François de Sales, loc. cit., t. I. p. 50. Abrégé de la vie de M. de Belley.
« beaucoup d'esprit dans un corps très pénitent, le « cœur brûlant d'amour pour Dieu et de zèle pour le « salut des âmes* ». Aveocela une puissance de travail peu ordinaire, et une telle horreur de la fainéantise et des désordres des moines de son temps, qu'il ne pouvait se retenir de déclamer contre eux, en chaire, d'une façon véhémente ^. Quel lien de sympathie déjà pour l'unir à la Mère Angélique ! Les moines, ennuyés de se voir repris aussi publiquement, portèrent leurs plaintes à Richelieu qui promit de leur rendre la paix. Le tout-puissant ministre vit ensuite M^"" Camus, et comme il connaissait tout à la fois la sainteté de sa vie et la bonté de son cœur il lui fit donner sa parole de laisser les rehgieux tranquilles à l'avenir, lui ajoutant que, sang ce défaut, il serait un évêque parfait et que, s'il était pape, il le canoniserait. Pierre Camus avait la répartie prompte. Il se vengea spirituellement du silence qui lui était imposé, et que d'ailleurs il n'observa pas, en répondant à l'éminence : « Monseigneur, si cela était, « nous aurions l'un et l'autre ce que nous souhaitons. »
Quand le jeune évêque trouvait trop lourd son fardeau épiscopal, il se plaignait doucement à saint François de Sales, de la faute qu'il avait commise en lui donnant une consécration prématurée. Mais le saint qui connaissait son mérite mieux que lui-même lui répondait en souriant : « Vous êtes mon apprentissage « et mon chef-d'œuvre tout ensemble. » C'était le premier et seul évêque qu'eût encore sacré M. de Genève.
Un évêque qui avait exercé saintement les fonctions épiscopales à vingt-cinq ans était bien fait pour comprendre et admirer une abbesse qui avait réformé son