‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 26 sur 103 · Œuvres, loc. cit., t. IV, p. 159. Lettre G · texte numérisé non relu

Œuvres, loc. cit., t. IV, p. 159. Lettre G

82 LA MÈRK ANGÉLIQUE

et je ne sais que lui dire, car mon cœur ne peut s'ouvrir de ce côté-là. Gomment faut-il faire ? Je vous supplie, ma chère Mère, de me le dire. Je vous envoie sa lettre et ce que je lui réponds ; si vous le trouvez bon, vous le donnerez s'il vous plaît, à M. Manceau qui vous ira voir cette semaine et il la portera. Voyez-vous, ma chère Mère, mon frère aime passionnément cette bonne fille, et il veut qu'elle m'aime et que je l'aime ; et je pense qu'il voudrait bien que j'allasse avec elle ; mais Dieu ne m'y appelle point du tout.

« Il faut que je vous dise, ma très chère Mère, que j'y ai pensé profondément, et à la Visitation aussi. Je fais étal, tout au pis, que je ne vous y verrai jamais, ni Monseigneur ; que vous mourrez tous deux bien devant moi ; que notre chère maîtresse, que j'aime très fort mourra aussi. Je m'imagine que notre sœur qui s'appelait Petit au monde, ce qui me déplaît très fort, sera ma supérieure ; et cela ne me peut dégoûter ; puisque cela n'empêcherait pas que je ne gardasse la règle et les constitutions.

« Il y a des personnes qui viennent ici, qui me parlent de cet institut nouveau avec des mépris étranges, croyant qu'on ne va chez vous que pour être à, son aise : cela ne me fait plus de dépit, comme il faisait devant que je fusse entièrement résolue d'en être. Que Dieu me fasse cette grâce, et déjà je m'en réjouis bien fort, m'étant avis que je dois avoir bien cher de mener une vie inconnue et abjecte au monde.

« Encore ce sont des religieux et des personnes d'Eglise qui me parlent comme je viens de le dire. Ils me disent qu'en embrassant cet institut, je perdrai la réputation que j'ai, qui est si vaine, et que j'ai si injustement acquise. Je dis pourtant tout doucement que votre règle a été faite par le plus grand docteur de la sainte Eglise (saint Augustin), et vos constitutions par un grand et saint évêque ; qu'elles ne peuvent donc qu'être bonnes : puis je les écoute avec humilité. Mais à quelqu'un qui me disait qu'on allait demander tous les matins à chacune ce qu'il lui plaisait à son dîner, je dis bien rudement que cela était bien éloigné de la vérité.

« Adieu, ma chère Mère, je suis toute yçli-e. Dieu soit béni* ! »

Voilà qui jette un jour intéressant sur les commencements de la Visitation. Le ton de cette lettre nous montre combien le rôle de la Mère Ang-élique était estimé supérieur à celui de M"* de Chantai, à l'époque dont nous parlons. Il semble, à lire les historiens modernes de sainte Chantai, que la supérieure de la Visitation ait fait beaucoup d'honneur à la réformatrice de Gîteaux en contractant avec elle une liaison d'amitié. Mais l'histoire du temps montre les faits sous un aspect tout autre. La Mère Angélique avait dix-neuf ans de moins que M™^ de Chantai, mais elle était entrée dans la voie de la perfection beaucoup plus jeune. Aussi, malgré la différence d'âge, la célébrité de la Mère Angélique paraît avoir dépassé celle de M""^ de Chantai, à ce moment-là, du moins ^. Cîteaux était l'un des plus anciens ordres monastiques. Constamment, dans le monde religieux, séculier ou régulier, on comparait la réforme de la Mère Angélique à celle de sainte Thérèse, qu'on appelait alors la Mère Thérèse et qui n'était pas encore canonisée 3. Les supérieurs de Cîteaux avaient même la coutume de nommer la jeune abbesse la « Thérèse » de l'Ordre.

Aujourd'hui, grâce à la campagne de calomnies et de faux historiques menée avec impudence pendant plus de deux siècles, le public confond et bouleverse les rôles.

La démission volontaire de la Mère Angélique, après une aussi éclatante réforme, était pour les uns le plus haut degré de l'humilité et de la vertu; pour les autres,

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