‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 27 sur 103 · Je dis la célébrité, je ne dis pas la sainteté · texte numérisé non relu

Je dis la célébrité, je ne dis pas la sainteté

3. Sainte Thérèse morte en 1582, fut béatifiée en 1G14 et canonisée en 1622.

une faute ou une folie, suivant le point de vue auquel les uns et les autres se plaçaient pour juger cet acte. Pour les mondains, c'était renoncer à l'éclat et à la gloire. Pour les spirituels, les avis pouvaient encore être partagés, et ils le furent, puisque saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai n'ont pu s'accorder sur ce sujet.

D'une part, le renoncement de la Mère Angélique à la charge d'abbesse pouvait marquer pour elle un profit spirituel, personnel ^, quoique ce profit ne fût pas très sûr. H y a des dangers à obéir comme à commander : ils sont plus subtils, mais ils ne sont pas moins graves. Il y a surtout plus de paix et de douceur dans l'état d'obéissance. A cause de cela, Tégoïsme peut s'y glisser d'une manière imperceptible.

D'autre part, le renoncement de l'abbesse n'aurait-il pas ariêté le magnifique élan des âmes qu'elle entraînait dans son sillage? L'histoire nous prouve que cette dernière opinion a été celle de saint François de Sales. Elle a été également celle de plusieurs maîtres spirituels de l'époque comme le témoigne la lettre suivante de M™® de Chantai à l'évêque de Genève.

Paris, 28 septembre 1621 .

«... Notre chère fille, M""^ de Port-Royal, a été vivement combattue par M. Duval et M. le curé de Saint-Merry, mais non pas vaincue. Ils devaient aujourd'hui venir ici pour m'en parler. Ils sont toujours sur cette assemblée; j'ai bien envie que le Révérend Père Binet la voie. Je crois qu'elle le mettra de son côté, et si cela est, avec ce qu'elle a déjà, la bonne Mère sera vaincue. Il devait aujourd'hui venir ici m'en parler, mais il est retenu par cette dangereuse et chaude émotion qui est parmi le menu peuple de cette ville,

l. C'était lavis de sainte Chantai.

qui tuait hier à tort ou à travers ce qui lui résistait, etc. * »

André Duval ^, le docteur de Sorbonne en renom à la cour, le directeur des Carmélites et le grand ami du cardinal de Bérulle et de M™^ Acarie 3, était de l'avis de saint François de Sales, nous le voyons. En résumé, le désir de la Mère Angélique pouvait être discuté, même et surtout par les esprits éclairés. Si nous ajoutons à cela l'opposition et le discrédit qui accueillirent l'institut de la Visitation au moment de son établissement, nous aurons l'explication des « mépris étranges » où était tenu le nouvel institut par les « religieux et les personnes d'Église » qui formaient l'entourage de la Mère Angélique et voulaient la détourner de son projet.

Saint François de Sales était tout à la fois un novateur et un voyant, et ces deux titres lui valurent de son temps toutes les attaques et toutes les calomnies dont ils sont accompagnés d'ordinaire. Plus qu'aucun autre, il eut l'intuition des besoins de son époque et des modifications qu'il fallait apporter dans les ordres religieux pour les rendre compatibles avec ces besoins. Vingtquatre ans avant saint Vincent de Paul, il créa, de con-

1. Sainte Jeanne-Françoise Frémyof, sa Vie et ses Œuvres, Paris, 1877, Lettres, t. I, p. 578.

2. La Mère Angélique disait de M. Duval et du Père Binet : « Ils « étaient trop fins pour moi qui aimait la sincérité et la franchise, « surtout avec les gens de conscience. » Mém. p. servir, loc. cit., t. II, p. 301. Elle disait aussi, en comparant saint François de Sales avec quelques Pères Jésuites qu'elle connaissait : « Je reconnus « que M. de Genève était plus saint et avait l'âme plus pure de « toute jalousie et de toute enflure que ceux de cet Ordre, quoique « je fusse fort amie de quelques-uns d'eux. » Ibid., p. 299.

3. M"° Acarie se nommait, en l'eligion, sœur Marie de l'Incarnalion. Elle mourut en odeur de sainteté. M. Duval a écrit sa vie qui renferme des choses extraordinaires.

8G LA MÈIIE ANGÉLIQUE

ceit avec M""' de Chantai, les Filles de la Charité, c'est à dire un ordre de femmes n'ayant ni vœux solennels, ni clôture, peu de mortifications corporelles et peu d'offices, et remplaçant tout cela par la visite des malades pauvres à domicile. De là le nom de Visitation — Visitation de la sainte Vierge à sainte Elisabeth.

Le geste était osé : on le lui fit sentir. Il écrivait à Pierre Camus :

« On me mande de Paris que l'on m'y rase la barbe à bon escient; mais j'espère que Dieu la fera recroître plus peuplée que jamais, si cela est nécessaire pour son service. Certes, je ne veux de réputation qu'autant qu'il en faut pour cela : car pourvu que Dieu soit servi, qu'importe que ce soit par bonne ou mauvaise renommée, par l'éclat ou le décri de notre réputation *. »

Le nouvel institut était à lui seul une réaction contre les différents abus qui déshonoraient alors la forme monastique et dont le moindre était la fainéantise proverbiale des moines. Il fonctionna pendant cinq ans sous cette conception nouvelle, de 1610 à 1613; années pendant lesquelles il n'y eut pas d'insultes qui ne fussent prodiguées aux deux fondateurs. Malheureusement, en 1615, Lyon ayant réclamé un monastère de la Visitation, l'archevêque de cette ville, M?"^ de Marquemont, après avoir accueilli favorablement le projet et encouragé M'"^ de Chantai à venir faire la fondation, s'opposa par la suite, à ce que la maison nouvellement fondée fonctionnât suivant ses règles et ses constitutions.

Tout le choquait dans cet institut qui sortait du cadre ordinaire. Les sœurs portaient un costume très simple, mais que rien ne distinguait de celui des autres femmes.

1. L'Esprit de saint François de Sales, loc. cit., t. I, p. 328.

Après un an de noviciat, elles allaient, à tour de rôle, soigner les malades pauvres chez eux; cela avec toute la prudence et la bienséance qu'inspire la vraie charité, mais sans mesquinerie ni élroitesse d'esprit. L'idée était trop neuve et trop simple pour le cerveau arriéré du cardinal de Marquemont. Il fit un gros mémoire de toutes ses objections, dans lequel après avoir dit qu'il fallait éviter d'inscrire dans la rédaction des nouvelles constitutions, que « les évêques, selon les nécessités, « pourraient faire ceci ou cela, parce que ce serait faire « le pape et non l'évêque », il ajoutait, pour le cas où ses prétentions ne seraient pas acceptées, que M. de Genève disposerait de la maison d'Annecy comme il l'entendrait, et que lui disposerait de la sienne selon qu'il le jugerait à propos.

Le gallicanisme très large de saint François de Sales venait se heurter au formalisme ultramontain du cardinal primat.

Saint François de Sales défendit son institut. Il eut de longues conférences à ce sujet avec Ms"" de Marquemont. Le cardinal Bellarmin, consulté en secret par M, de Genève, l'encourageait à persévérer * en lui citant

1. Œuvres, loc. cit., t. IIl, p. 317.— Lettre du cardinal Bellarmin à saint François de Sales au sujet de la Visitation. — Rome, le 29 décembre 1616. << ... Je veux cependant vous donner un conseil que je prendrais pour moi-même si j'étais dans le cas où vous êtes : je laisserais ces filles et ces veuves dans l'état où elles sont, et je ne changerais point ce qui est bien fait. Avant Boniface Vlll, il y avait des religieuses tant en Orient qu'en Occident. Nous en avons pour garants les saints Pères, à savoir parmi les latins, saint Cyprien, saint Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin ; entre les Grecs, saint Athanase, saint Chrysostome, saint Basile et plusieurs autres. Or ces religieuses n'étaient point tellement enfermées dans leurs monastères, quelles ne sortissent dehors quand il était nécessaire. Et votre révérendissime seigneurerie n'ignore point que les vœux simples n'obligent pas moins et ne

l'exemple des communautés anciennes qui fonctionnaient d'une manière semblable en Orient comme en Occident, Sainte Jeanne de Chantai, dont la charité active ne pouvait admettre que l'on dénaturât ainsi le but de son institut, lui conseillait « d'écrire de sa bonne encre » à l'archevêque de Lyon. Tous les efforts se brisèrent devant la résistance obstinée de M?' de Marquemont. Effrayés par la menace d'un schisme, les deux saints cédèrent et la Visitation fut convertie en une « religion ' ». Vingt ans plus tard, saint Vincent de Paul reprendra leur idée avec ses Filles de la Charité, et il en consacrera le souvenir en les appelant familièrement l'héritage de M"»* de Chantai 2.

Saint François de Sales avait l'habitude de protester quand on l'appelait fondateur de la Visitation. Pierre Camus nous a laissé ce récit :

« Je ne sais, me disait-il, pourquoi chacun me dit l'instituteur et le fondateur des Filles de la Visitation. Je suis bien homme de moyens pour faire des fondations, et d'esprit pour établir un ordre nouveau, comme s'il n'y avait pas déjà plus que suffisamment des instituts monastiques. J'ai donc fait ce que je voulais défaire et défait ce que je voulais faire ?

« Qu'entendez-vous par là, lui disais-je?

« C'est, me répondit-il, que je n'avais dessein que d'établir une seule maison, à Annecy, de filles et de femmes veuves, sans vœux et sans clôture, dont l'exercice fut de vaquer à la visite et au soulagement des pauvres malades,

sont pas d'un moindre mérite devant Dieu que les vœux solennels, puisque Ja solennité aussi bien que la clôture a commencé depuis le décret ecclésiastique du même pape, etc.. >>

1. Le procès-verbal de lérection de la Visitation en ordre religieux est daté du 16 octobre 1618. L'institut était fondé depuis 1610.

2. Saint 'Vincent de Paul fut nommé supérieur du premier monastère de la 'Visitation de Paris en 1620, et il connut intimement M°" de Chantai.

abandonnés et destitués de secours, et à d'autres œuvres de piété et de miséricorde, tant spirituelle que corporelle. Et maintenant, c'est un ordre formé vivant sous la règle de saint Augustin, avec vœux et clôture : chose incompatible avec le premier dessein, dans lequel elles ont vécu quelques années ; de sorte que le nom de Visitation qui leur est demeuré, ne leur convient plus. Ainsi je serais plutôt leur parrain que leur instituteur, puisque mon institution a été comme destituée.

« Vous n'ignorez pas que M^^ l'Archevêque de Lyon a été la cause principale, après Dieu, de ce changement; ainsi ce serait lui qu'il faudrait appeler leur fondateur. Si j'ai dressé leurs constitutions conformes à leur règle, ce n'a été que par commission du Saint-Siège qui me commanda d'ériger en monastère la maison d'Annecy, sur la forme de laquelle les autres se sont établies depuis en divers lieux, etc.. * »

Nous voyons, par la lettre de la Mère Angélique, avec quelle persistance, douze ans après la fondation, .la malveillance continuait à s'exercer aux dépens de la Visitation. La moquerie et la dérision n'étaient-elles pas allées jusqu'à cet excès de surnommer le nouvel institut, « la descente de la Croix », sous le prétexte que les religieuses « en fuyant les souffrances, en avaient descendu Jésus-Christ? » Comme il arrive en pareil cas, la calomnie ne sut pas s'arrêter, et les mœurs mêmes des premières Visitandines n'étaient pas épargnées. On comprend combien, en face d'attaques aussi injustes, la généreuse nature de la Mère Angélique devait s'attacher chaque jour davantage.

Sous la douceur apparente de la règle, les deux saints avaient caché la plus exacte mortification de l'esprit. L'abbesse le savait, comme elle savait aussi que l'ascétisme est un moyen et non un but, et que les mortifica-

1. L'Espril de sainf François de Sales, loc. cit., t. I, p. 250.

lions corporelles qui ne sont pas appliquées uniquement à élever et purifier les cœurs deviennent, par cela même, le plus subtil aliment de l'org^ueil. D'ailleurs, la Visitation, sous une forme autre que celle de Port-Koyal, réunissait la même élite, et il suffit de lire la vie des premières filles de sainte Jeanne de Chantai, pour comprendre l'esprit qui avait conçu et dirigé l'institut. M™^ de Chantai désirait l'abbesse de Port-Royal auprès d'elle. En sa qualité de femme et de femme plus âgée, elle voulait l'aider dans son désir de perfection et d'abaissement, et, en sa qualité de fondatrice, elle escomptait, « pour la gloire de Dieu, au profit de tout l'institut », l'intelligence lumineuse et le cœur extraordinaire de la Mère Angélique.

Elle écrivit à saint François de Sales :

Paris, novembre 1621.

« Mon très cher seig-neur et unique père, que faites-vous et que fait-on. dans notre pauvre petit pays? J'avoue que j'en suis bien en peine, et quelquefois il m'en prend d'étranges émotions. Notre bon Dieu vous conserve, et réduise ses ennemis sous l'obéissance de votre volonté !

« Voilà des lettres de cette chère fille de Fort-Royal : véritablement, elle est digne de compassion ; car ses désirs croissent pai'mi les contradictions si entièrement qu'il ne se peut dire. Enfin, qu'on lui dise ce qu'on voudra, et que l'on fasse tel jugement qu'il plaira, cela ne sera que de l'huile jetée sur le feu de son ardent désir ; et s'il la faut faire départir de cette prétention, il n'y a que vous seul qui le puissiez faire ; car, comme elle m'écrit encore, à votre seule parole elle quittera tout avec une entière paix, mais tout le monde ensemble ne saurait faire cela.

« Elle me dit encore que, pour je ne sais quoi au-delà de tout ce qu'elle peut penser, elle sent que Dieu l'appelle à la Visitation ! j'ai ce même sentiment ; mais pour Dieu, mon vrai père, dites-moi franchement si c'est le vôtre : car pourvu

que vous nous parliez bien clair comme ayant seul autorité de le faire, puisque sans réserve elle s'est remise à vous, j'espère que l'on amènera tous les autres là. Dites-moi seulement si vous pensez que ce soit la volonté de Dieu qu'elle sorte de là : car pour les difficultés je n'en fais point d'état. On l'assure, et M"*" de Nantes * me disait encore hier, que ses vœux sont nuls; elle peut donc en sortir en conscience. Il ne reste à savoir, sinon s'il sera plus utile à la gloire de Dieu qu'elle demeure là, contre tous ses sentiments et attraits intérieurs et la croyance ferme qu'elle a de la nécessité du secours de l'obéissance, (qui est ce que je trouve de plus important pour elle et de plus considérable) ; ou qu'elle vienne ici où il y a mille apparences de profit particulier pour elle. Je ne me saurais tenir d'ajouter que Dieu lui ayant donné si fort l'esprit de cet Institut, je crois que c'est pour en tirer sa gloire au service de tout l'Institut : même il a fallu contenter mon cœur à vous dire tout son sentiment encore cette fois ; et je vous supplie, mon vrai père, que le plus tôt qu'il vous sera possible, l'on ait de vos nouvelles là-dessus, etc.. ^ ».

Saint François de Sales aimait et admirait la Mère Angélique autant que pouvait le faire M""^ de Chantai, mais il avait le coup d'oeil plus perçant et voyait plus loin que la sainte fondatrice de la Visitation. Il jugeait aussi, dans cette circonstance, avec un plus grand détachement peut-être. En directeur habitué à suivre l'Esprit de Dieu dans les âmes soumises à sa conduite, il avait, dès le premier abord, reconnu le souffle divin dans l'âme extraordinaire de sa « toujours plus chère fille de Port- Royal ». Il savait que les êtres originaux, hors de pair, comme était la jeune abbesse, sont faits pour créer des œuvres originales elles aussi, et qu'on ne peut les adapter à des œuvres toutes faites sans supprimer en eux

Page 1