Ibid., p
LA MERE ANGELIOUE
Œuvres, loc. cit., t. IV, p. 165, lettre 652.
Annecy, 11 novembre 1621.
M Mon Révérend Père, avec mille actions de grâces de la peine que vous avez prise à m'écrire, je vous-dirai pour réponse qu'étant à Pans je ne voulus jamais acquiescer au désir que M"^** de Port- Royal m'a témoigné de se retirer de l'ordre auquel elle avait si utilement vécu jusqu'alors, et véritablement je n'apportai en ce pays non pas même une cogitation de cela ; mais coup sur coup je reçus par lettres force bonnes remontrances, par lesquelles elle m'excitait à trouver bonnes ses pensées, et à approuver ses souhaits.
« Je gauchis tant que je pus, et ne me témoignai pas seulement froid mais tout à fait contraire à ses dispositions jusqu'à ce qu'après dixhuit mois, une personne de grande considéi^ation m'écrivit, en sorte que je jugeai convenable de ne point faire le juge souverain en cette occasion, ains de laisser la décision finale àl'événement. Je m'abstins donc de la conseiller, et lui écrivis que puisque son cœur ne trouvait pas de repos en tout ce que je lui avais dit, elle pouvait faire faire la sollicitation de ce qu'elle désirait ; que si sa sainteté en faisait la concession, il y aurait une très probable apparence que son désir est la volonté de Dieu, attendu que la chose étant de
Texte donné par M^' Bou- GAUD DANS L'Histoire de Sainte Chantai.
<' Mon Révérend Père, avec mille actions de grâces de la peine que vous avez prise à m'écrire, je vous dirai pourréponse qu'étant à Paris, je ne voulus jamais aquiescer au désir que M"^® de Port- Royal m'a témoigné de se retirer de l'Ordre auquel elle avait si utilement vécu jusqu'alors, et véritablement je n'apportai en ce pays non pas même une cogitation de cela ; mais coup sur coup je reçus par lettres force bonnes remontrances par lesquelles elle m'excitait à trouver bonnes ses pensées et à approuver ses souhaits. Je gauchis tant que je pus, et je ne me témoignai pas seulement froid, mais contraire à ses dispositions, jusqu'à ce qu'après dixhuit mois une personne de grande considération (sainte Chantai) m'écrivit, en sorte que je jugeai convenable de ne point faire le juge souverain en cette occasion... Je lui écrivis (à M"*® Angélique) que puisqu'elle ne trouvait pas de repos en tout ce que je lui avais dit, elle pourrait faire faire la sollicitation de ce qu'elle désirait ; que si Sa Sainteté en faisait le concession, il y aurait une très probable apparence que son désir est la volonté de Dieu ; que si, au contraire, Sa Sain-
soi-même difficile, elle ne pourrait réussir sans un spécial concours de la faveur divine ; que si, au contraire, sa sainteté reconduisait, il n'y aurait plus aucune occasion de faire autre chose que de s'humilier et abaisser son cœur.
« Voilà, mon Révérend, jusqu'oià j'ai passé. Je voyais bien que cette prétention était extraordinaire, mais je voyais aussi un cœur extraordinaire. Je voyais bien l'inclination de ce cœur-là à commander, mais je voyais que c'était pour vaincre cette inclination qu'elle voulait se lier à l'obéissance. Je voyais bien que c'était une fille, mais je voyais qu'elle avait été plus que fille à commander et gouverner, et qu'elle le pouvait bien être à bien obéir,
« Pour l'intérêt de la Visitation, certes, mon Révérend Père, je proteste devant Dieu et devant votre Révérence que je n'y pensai nullement; ou si j'y pensai, ce fut si peu que je n'en ai nulle mémoire.
Je confesse bien que j'ai une particulière dilection pour l'Institut de la Visitation, mais M™® de Chantai, votre chère fille et la mienne, vous dira que pour cela je ne voudrais pas avoir fourvoyé la plus excellente créature du monde et la plus acréditée de sa juste vocation, encore qu'elle dût devenir sainte ca-
teté réconduisait, il n'y aurait plus aucune occasion de faire autre chose que de s'humilier et abaisser son cœur. »
« Monter d'un Ordre moins sévère dans un Ordre qui l'est davantage est chose facile et à laquelle Rome donne volontiers la main ; mais descendre d'un Ordre plus rigide, ce qui était le cas ici, dans un Ordre dont les règles sont plus douces, présente de grandes difficultés. La réponse du Saint-Siège se fit attendre, etc. *... ))
1. Histoire de Sainte Chanlal, loc, cit., t. II, p. 74 et 75.
nonisée en la Visitation. Je me réjouis quand Dieu y tire de bons sujets; mais je n'emploierai jamais ni parole, ni artifice, pour saint qu'il fût, pour en attirer aucune, sinon quelques faibles prières devant Dieu. L'inconstance des filles est à craindre ; mais on ne peut pas deviner, et la constance en celle-ci est également, ains avantageusement à bien espérer.
« Mon Dieu ! mon Père, que notre ancienne amitié me fait extraordinairement apprivoiser et épancher mon âme avec la vôtre ! C'est trop, je me laisse aller à l'avis d'autrui, je m'en remettrai aussi volontiers à l'avis de ceux qui prendront la peine d'examiner cette affaire, mais surtout au vôtre, lequel donc j'attendrai très affectionnément, et recevrai très chèrement, étant à jamais, etc. *... »
Ph. de Champaigne pinx
Saint -Cyran
Musée fie Grenoble
La Mère Angélique, restée sans directeur à la mort de saint François de Sales, avait été amenée, par l'influence de M"® de Chantai, à prendre confiance en l'évêque de Langres, Sébastien Zamet, à lui remettre le soin de sa conscience et à pratiquer, vis à vis de lui, l'obéissance absolue, comme elle l'avait pratiquée avec l'évêque de Genève. M. de Saint-Cyran, qui aurait pu rendre de si grands services à ce même moment, mais dont la vertu s'accompagnait d'une extrême réserve^ était resté à l'écart, quoiqu'il eût été connu de la Mère Angélique près de deux ans avant la mort de saint François de Sales, Il n'entrera dans son rôle de directeur que lorsqu'il sera poussé par les événements. Admirateur convaincu de l'évêque de Genève et de la fondatrice de la Visitation, il n'aurait cependant de lui-même jamais tenté un rapprochement avec celle-ci, il y fallut l'intervention de la Mère Angélique. Ainsi, saint François de Sales avait fait lui-même l'union de M™^ de Chantai et de la Mère Angélique ; M™" de Chantai avait
fait celle de la Mère Ang^élique avec Sébastien Zaraet ; la Mère Angélique, à son tour, allait faire celle de M"® de Chantai avec M. de Saint-Cyran,
Ici nous arrivons à un point de brûlante actualité ; actualité faite surtout de la passion extrême avec laquelle les récents historiens de sainte Chantai ont traité la question qui fait l'objet de cette étude. Mais comme l'histoire, non plus que la science, ne peut avoir de parti pris, nous allons, avec l'aide de tous les documents connus, mettre en pleine lumière un fait historique qui n'a été obscurci que deux siècles environ après l'époque pendant laquelle il s'est produit. Encore cet obscurcissement n'^a-t-il pu être amené qu'à l'aide d'efforts répétés, de mensonges voulus, d'erreurs presque toujours intéressées, d'indifférence aussi, — avouonsle à notre honte, — pour donner le résultat que nous pouvons constater aujourd'hui, c'est à dire l'écrasement total des victimes, l'ig^norance complète de la masse dévote et le triomphe des calomniateurs. Ce triomphe sera-t-il durable ? A nous qui assistons à la plus effroyable lutte qui ait jamais ensanglanté l'univers, lutte titanesque où toutes les puissances du mal semblent avoir été rassemblées pour assurer le triomphe de l'immoral principe : la force prime le droit ; à nous qui avons frissonné au grand souffle d'enthousiasme qui soudainement a soulevé et uni les peuples les plus évolués de la terre ; à nous qui pleurons nos martyrs victimes de la force et qui chantons nos héros triomphateurs par le droit, il appartient de répondre par un « non » énergique. Non, jamais la force ne primera le droit, pour longtemps du moins. Jamais nul ne commettra l'injustice sans attirer sur soi-même, dans un délai plus ou moins proche, la somme de mal résultant de la désharmonie de ses désirs, de ses pensées ou de ses actes. Nous allons ici-même, dans la personne d'un
ennemi acharné de Porl-Royal, trouver une application de celte grande loi morale.
Avant de fournir la preuve des rapports ininterrompus de la fondatrice de la Visitation avec l'abbesse de Port-Royal, avant d'étudier la correspondance qui fut échangée entre ces deux femmes célèbres, il est utile de voir comment cette question a été résolue par M""" Bougaud. Je continue de citer cet évêque parce qu'il s'est acquis une autorité incontestable dans le clergé ultramontain, et qu'il est devenu, en quelque sorte, l'auteur type non discuté que copient servilement la plupart des auteurs modernes.
La Mère de Chantai, écrit-il, accablée par ses nombreuses fondations, et la Mèi'e Angélique, entraînée par d'autres influences, n'eurent plus entre elles aucune relation, du moins aucune relation assez importante pour fixer le regard de l'histoire, ni assez authentique pour être acceptée par une critique sérieuse *,
Remarquons que l'homme qui parle ici de rapports authentiques et de critique sérieuse est le même dont nous avons déjà dénoncé deux fois les citations tronquées suivies d'affirmations regrettables. Ceci dit, nous allons appuyer noire argumentation sur une correspondance que chacun pourra contrôler à loisir, qui a été publiée nombre de fois par les soins de la Visitation et par ceux de Port-Royal, sur les mémoires du temps et sur l'enchaînement des faits. Nous verrons avec quelle absence de logique toute une presse soi-disant religieuse s'efforce de noircir une multitude d'âmes saintes et de les mettre hors de ce qu'elle croit être l'Eglise, c'est à dire les temples de pierre, et cela, au nom du