Mf BouGAUD, Hisloirt de Sainte Chantai, t. II, p
Dieu d'amour. Ce même Dieu nous garde de vouloir faire ici de l'iiisloire janséniste non plus que jésuitique; nous vouions faire de l'histoire tout court. Nous nous refusons d'ailleurs à accorder aucun sens à ces étiquettes variées, de même que nous refusons de reconnaître à leur application aucune autre utilité que celle de recouvrir des intérêts et des passions. Nul n'en sera meilleur pour s'être intitulé jésuite ou janséniste, mais chacun en sera plus mauvais qui aura voulu flétrir son frère par l'une ou l'autre de ces épilhètes. A notre époque de travail philosophique intense, tout homme un peu développé inlellecluellement comprend que les êtres de bonté et d'intelligence, les valeurs en un mot, ne sont que des individualités limitées à un petit nombre, disséminées de-ci de-là dans tous les partis et dans toutes les confessions. La supériorité vraie de celte éhte consiste à être extrêmement tolérante, à n'exclure personne, à ignorer l'esprit de parti, parce qu'elle a compris qu'au-dessus de toutes les divergences d'idées plane le grand principe de l'amour divin universel. Gela veut-il dire que l'on doit tout accepter et laisser faire? Non, tolérance ne veut pas dire indifférence et encore bien moins lâcheté. Le serviteur fidèle n'est pas celui qui enfouit le talent qu'il a reçu de son maître, mais bien celui qui le fait fructifier pour le plus grand bien de ses frères, puisque l'homme ne possède rien qui lui appartienne en propre. Si l'individualisme est la bannière qui abrite tous ceux qui désirent échapper à l'ornière profonde, lentement creusée au cours des siècles, par la bêtise, l'intérêt et l'égoïsme humains, soyons résolument individualistes. C'est en écoutant en nous-mêmes la voix intérieure, en traduisant en actes ses suggestions, en restant très simplement nous-mêmes, sans chercher à savoir si nous avons été précédés et si nous serons suivis, que nous arrivons insensiblement à la méditation et à la pratique de la
ET M. DE SAINT-CYRAN Hl
béatitude céleste concernant « ceux qui sont affamés et altérés de la justice » et à la possession de la divine récompense qui les attend. Mais ne nous étonnons pas s'il y a lutte. Au-dessous des unités actives et conscientes, dont nous venons de parler, est la masse du troupeau ; or, le troupeau, c'est l'ignorance. L'ignorance habilement exploitée, orientée vers la superstition et le fanatisme, est le plus sûr moyen de dominer et d'entraîner les masses. C'est pourquoi toutes les religions officielles, dont les buts voilés sont le pouvoir et l'argent, redoutent et persécutent ceux qui, en dehors d'eux, suivent la voix qui mène à la connaissance. Elles savent bien que ceux-là sont des semeurs d'idées et qu'elles n'ont aucun bénéfice à attendre de la moisson qu'ils préparent. La synagogue, après avoir oublié le sentier de la vie, a dit : Anathème ! au Prophète de Judée. Laquelle des Eglises qui ont suivi n'a imité son exemple, en répétant: Anathème! aux amants de la lumière? Mais ceci ne doit pas nous détourner de notre chemin. L'amour de la paix, l'intérêt personnel nous incitent à fermer les yeux, à éviter les responsabilités, à ne heurter personne, pour éviter la loi du choc en retour. Volontiers nous nous ferions adeptes de Montaigne quand il disait : « Geluy qui va en la foule, il faut qu'il se gauchisse. » Mais la philosophie chrétienne demande de nous un effort plus grand. Le saint évéque de Genève, le doux François de Sales, a condamné toute complaisance et toute mollesse par des paroles vengeresses qui ne peuvent être mieux placées qu'ici, au commencement d'une étude destinée à défendre la juste cause d'une âme qu'il a tant aimée. « Dieu, a-t-il dit, hait la paix de « ceux qu'il a destinés à la guerre ; il est le Dieu des « armées aussi bien que le Dieu de la paix ^ » Nous
V. 1. L'Esprit de saint François de Sales, loc. cit.. t. I, p. 86.
ne pouvions voir notre route mieux tracée que delà main d'un si grand maître.
Le premier sentiment qui frappe en lisant les lettres de M"® de Chantai à la Mère Angélique, c'est l'enthousiasme de la sainte pour la jeune réformatrice. En étudiant cette correspondance toute entière, je n'ai trouvé, appliqués à aucune femme, des termes aussi relevés et aussi expressifs. En maint endroit, la fondatrice de la Visitation a parlé avec une joie profonde des différents dons de Dieu dans les âmes qu'elle conduisait, de leurs progrès dans la vertu, de leur degré de sainteté plus ou moins élevé. Fréquemment elle a épanché sa tendresstî et son admiration pour Tune ou l'autre de ses premières filles qui furent aussi les premières et les plus grandes supérieures de l'Institut, les Mères Favre, de Blonay et de Chatel. La Mère Jacqueline Favre * avait une intelligence et une vertu si peu communes que saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai l'appelaient leur « grande fille », c'est à dire l'aînée en valeur de leur famille spirituelle. Les Mères Marie-Aimée de Blonay et Péronne-Marie de Chatel étaient, au dire de la sainte, des « perles de vertu ». Certes, bien que ces expressions soient élogieuses, elles n'ont aucun rapport avec celles qui sont venues naturellement sous sa plume quand il s'est agi de la « Thérèse » de Cîteaux. Nous pouvons déduire de ceci que certaines âmes peuvent être équivalentes en sainteté, c'est à dire en pureté, renoncement et charité, tout en restant très différentes par d'autres dons particuliers qui demeurent le partage exclusif des êtres en marge. Ces trois premières supé-