Sœur de Favre de Vaugelas
rieuresde la Visitation étaient de l'âge de la Mère Angélique et furent ses meilleures amies.
La première lettre de M™^ de Chantai, où il est question de la Mère Angélique, est du 3 mars 1620 et est adressée à l'évêque de Genève.
Paris, 3 mars 1620.
«...Notre chère Mère de Port-Royal voudrait savoir si elle fera retraite ce carême et ce qu'elle y fera. Si l'on n'a point de vos nouvelles, elle fera comme nous ; c'est une âme puissante en Notre-Seigneur. Elle m'écrit avec une largesse de cœur non pareille et veut absolument que je voie toutes ses lettres ; je lui ai résisté, mais il faut céder, etc.. * »
Au moment où cette lettre fut écrite, la Mère Angélique était déjà, depuis près d'un an, dirigée par saint François de Sales. On entrevoit, dès ces premières lignes, l'âme forte et énergique de M™^ de Chantai. Toute sa mentalité transparaît dans le magnifique éloge qui est venu sans effort traduire sa pensée : « C'est une âme puissante en Notre-Seigneur. » Il semble qu'elle ait synthétisé, sans le vouloir, dès ce commencement^ ce que devait être la vie entière de l'abbesse de Port- Royal. Comme cette expression répond bien à celle de saint François de Sales et la complète merveilleusement. « Je voyais », disait ce dernier en parlant du désir de démission de la Mère Angélique, « que cette « prétention était extraordinaire, mais je voyais aussi « un cœur extraordinaire. »
Il est intéressant de comparer les expressions si énergiques et si belles qui viennent tout naturellement sous
1. Sainte Jeanne-Françoise Frémyof de Chantai. Sa vie et ses œuvres. Paris, 1877. Lettres, t. I, p. 381.
la plume d'un François de Sales, d'une Jeanne de Chantai, d'une Angélique Arnauld, avec la fade littérature de dévotion de notre époque. On comprend par cette comparaison combien l'élévation de l'âme, l'intensité et la profondeur des sentiments éprouvés peuvent, à l'insu de celui qui écrit, magnifier son langage ; mais on comprend aussi que, inversement, toute matérialisation de la pensée doit se traduire par la mollesse, le défaut de justesse, le ridicule même de l'expression. Depuis quelques années, cette matérialisation de la pensée chrétienne a donné lieu à une religion toute de sens, d'actes extérieurs. De là une multitude d'ouvrages de dévotion où l'ignorance religieuse, le grotesque et l'absurde se disputent la première place. Faut-il rappeler ici le culte du Sacré-Cœur imaginé par la société de Jésus, les « Horloges de la miséricorde » en usage dans certains couvents, toutes pratiques étroites plus propres à jeter le discrédit sur le clergé qui s'en sert, qu'à aider au relèvement des âmes, La sensualité de l'esprit se plaît aux belles cérémonies, aux églises richement décorées, à la musique délicieuse, mais ce n'est là que plaisir des yeux, plaisir des oreilles et culte idolâtrique de l'homme envers lui-même*.
1. Loin de nous la pensée de confondre le luxe, le mauvais goût, le clinquant, le côté industriel et commercial de la religion, les dévotionneltes au moyen desquelles on amuse, on énerve, on fausse le sens spirituel, avec les manifestations de l'art chrétien qui nous ont valu tant de chefs-d'œuvre, y compris nos magnifiques cathédrales. Nous croyons volontiers qu'un artiste ne peut être complet qu'à la condition d'être croyant, parce que la foi est essentiellement intelligente et dépasse la matière. S'il est tel, ses œuvres traduiront ses pensées, ses aspirations les plus nobles et seront elles-mêmes génératrices de pensées semblables. Nous n'entendons donc pas critiquer de telles manifestations, non plus que le geste, si souvent répété au cours des siècles, de la Magdaleine de l'Evangile. (Marie de Magdala). Ce que nous critiquons et ne critiquerons jamais assez, c'est la prédominance donnée aux actes extérieurs, la négation opposée aux paroles du Christ qui a
ET M. DE SAINT-CYRAN 4d5
« Quand l'ârae s'épaissit », a dit Ed. Schuré, « la religion devient idolâtre ». M"® de Chantai ne courait pas le risque de devenir idolâtre ; elle était ennemie de toutes ces choses à un tel point qu'elle ne voulut jamais permettre une messe en musique dans aucun monastère de la Visitation *. Dans ce renoncement aux plaisirs sensibles était sa force, car si nous nous plaçons au point de vue spirituel pur, nous observons que les âmes progressent en élévation, en raison directe du courage avec lequel elles résistent à leurs satisfactions. Cette théorie peut ne pas paraître agréable, mais elle est rigoureusement exacte. Toutefois, nous ne devons pas oublier que l'Esprit souffle où il veut, et que ce qui est vrai pour certaines âmes peut ne pas l'être pour d'autres. Il est intéressant de remarquer l'appréciation de M™«de Chantai sur la musique, surtout parce que les dévots actuels de la sainte font un crime à Port-Royal de cette même austérité appliquée à d'autres sujets. Cependant si une manifestation extérieure eût dû trouver grâce dans l'esprit de la vénérable fondatrice de la Visitation, n'est-ce pas cette langue divine si souvent employée par les prophètes pour suppléer à l'insuffisance des paroles ? « Les émotions trop douces ou trop profondes pour « pouvoir être exprimées dans la langue ordinaire, disait
dit : Je suis esprit et vie. Beaucoup de catholiques sont fiers de constater que les églises sdîit plus fréquentées que jamais; combien parmi eux étudient les résultats au point de vue du travail ascensionnel accompli parles âraes ?
1. « ...Non, certes, je n'approuve pas la messe en musique, donnez-en l'avis confidemraent : oh ! Dieu nous préserve de cet appétit d'excellence et de vouloir paraître {Lettres, loc. oit , t. IV, p. 20) ! »
« ...Il est besoin de faire mettre ceci afin que les maisons n'en abusent pas, ce qui serait à craindre ; car je suis après en combattre une qui veut chanter le Magnificat en musique (Lettres, loc. cit., t. IV, p. 694)... »
« Paul Sabatier dans la Vie de Saint François d'Assise, « l'homme les chante ; la musique est cependant à cet « égard supérieure au chant : elle est par excellence la « langue de l'ineffable. Le chant atteint presque sa valeur « lorsque les paroles ne sont là que pour soutenir la « voix. La plus grande beauté des psaumes et des hymnes « de l'Église leur vient de ce que, chantés dans une « langue morte, ils n'ont rien qui mette l'intelligence en « travail ; ils ne disent rien, mais ils expriment tout, « et se modifient merveilleusement, comme un accom- « pagnement céleste qui suit les émotions du croyant, « depuis les luttes les plus angoissées jusqu'aux extases « les plus indicibles*. »
Les expressions heureuses ne sont pas un cas isolé dans la correspondance de la fondatrice de la Visitation. On les rencontre à chaque pas, alternant avec des tournures de phrases singulièrement énergiques et peu indulgentes à l'égard de la fausse spiritualité. En divers endroits de ses lettres, et à différentes supérieures de la Visitation, elle écrivait :
« ... Point de tendreté, ma fille, mais un amour mâle et fort qui se montre à la pratique 2... A l'ordinaire, ces filles qui ont tant de sentiments sensibles de dévotion sont immortifiées. Mon Dieu qu'il y a peu de vraie vertu 3... Eprouvez bien soigneusement et discrètement cette fille qui a des choses extraordinaires ; un petit esprit faible et tendre sui soi-même se trompe souvent dans les raisonnements et visions *^... Ne permettez pas à cette chère sœur qui est si
1. Paul Sabatier, Saint François d'Assise, Paris, 1894, p. 71.
2. Edouard de Barthélémy, Lettres inédites de la sainte Mère Jeanne-Françoise Fremyot, Baronne de Rabulin-CIiantal, Dame de Bourbilly, Fondatrice de l'Ordre de la Visitation Sainte-Marie, Paris, 1860, l. II, p. 375.