Mê"" BouGAUD, Hisloire de Sainle-Chanlal, t. II, p
« Notre g^rande fille » était, nous l'avons dit, la Mère Favre, l'une des plus g^randes supérieures de la Visitation.
La lettre suivante est adressée à la Mère Angélique, mais, pour en comprendre la signification, il est nécessaire de rappeler en quelques mots les événements qui se passaient alors à Port-Royal.
Dans le courant de 'l'année 162o, Tévêque de Langres avait pris la direction du monastère de Port-Royal. Les religieuses avaient été transférées de Port-Royal des Champs à Port-Royal de Paris. La Mère Angélique, avec l'aide du Parlement, avait affranchi son monastère de la domination des moines de Cîteaux. Elle avait ensuite, grâce à l'appui de la reine et au consentement du roi, réalisé le rêve de sa vie : la démission de son titre d'abbesse. Le fait était accompli; l'antique abbaye était délivrée pour l'avenir des abbesses grandes dames nommées par la faveur royale ; elle était remise en élection triennale suivant l'ordre primitif institué par saint Benoît. Dans cette œuvre qu'elle avait créée, la Mère Angélique n'était plus rien, et elle savourait avec la joie des humbles ce néant qu'elle avait si péniblement conquis. Cette joie spirituelle devait être le prélude de bien grandes peines. Aussi bien la grande abbesse venait-elle de céder à la tentation contre laquelle avait lutté saint François de Sales. Elle était le pilote qui, après avoir heureusement conduit son navire pendant la tempête, abandonnait le gouvernail en des mains inexpérimentées au moment d'entrer au port. L'autorité est un aimant dangereux que les êtres de valeur fuient, ou tout au moins manipulent avec précaution, parce qu'ils savent combien il est difficile à celui qui le détient de maintenir chaque élément, et soi-même, dans la place qui convient ; tandis que les êtres médiocres, affolés par le désir de le
posséder sont toujours prêts à s'en emparer, violemment, grisés qu'ils sont par des etfets dont ils ne connaissent ni les causes ni les contre-coups. ^
Des mains de la Mère Ang-élique, l'autorité avait passé dans celles de Zamet, puis dans celles des filles du monastère de Tart que cet évêque avait fait venir à Port-Royal, pour remplacer l'abbesse déposée. Les religieuses aussi bien que l'évêque manquaient à la fois de lumière et de vertu, et la possession du pouvoir est une épreuve terrible en pareil cas. Ils s'en servirent comme s'en servent toujours les esprits inférieurs quand ils croient pouvoir écraser ceux dont l'intelligence et la bonté les a longtemps dominés. Leur premier acte fut d'humilier la Mère Angélique, puis de la torturer dans ses affections les plus chères. Fait surprenant, malgré les souffrances et les entraves, ces années-là furent étonnamment fructueuses. Pendant que l'évêque de Langres désorganisait Port- Royal, l'abbesse, comme nous l'avons vu, ressuscitait l'esprit de saint Benoît dans les monastères de l'Ordre. Le souffle purificateur parti du « logis de saint Thibaut » éveillait par groupes les moniales endormies dans l'oisiveté, le plaisir ou le vice. Pareil au vent léger qui chasse en épais flocons les nuages amoncelés voilant l'azur du ciel, il délivrait les âmes de leurs souillures. En même temps, la Mère Angélique poursuivait l'établissement du monastère du Saint-Sacrement. Aucune épreuve n'a jamais été capable de provoquer un stade stérile dans la vie de la grande abbesse, parce que la stérilité est l'égoïsme et que les âmes restent grandes dans la proportion où elles se donnent. Or, la sienne s'était donnée tout entière, et la charité, forme lumineuse et pure de l'activité qui fait les saints, devait « croître en elle jusqu'à son raidi », suivant l'expression de ses biographes.
Cependant, comme elle pratiquait vis à vis de l'évêque de Langres l'obéissance absolue, elle avait, sans murmure, laissé éloigner d'elles ses filles les plus capables, ses sœurs Agnès et Marie-Glaire. Elle avait, sans une protestation, laissé rompre les liens de ses plus tendres affections. Les filles amenées de Tart par l'évêque, pour la remplacer dans le gouvernement du monastère, avaient poussé la turpitude jusqu'à prendre et détruire les lettres de saint François de Sales, que l'abbesse avait gardées jusque là comme un trésor sans prix. Peu à peu Zamet avait fait autour de la Mère Angélique l'isolement complet, et comme celle-ci, toute à son rêve de dénuement parfait, n'eût pas, sans son ordre ou sans sa permission écrit à M""^ de Chantai, non plus qu'elle n'eût gardé, sans le dire, une lettre de saint François de Sales, tout rapport de sa part avec la fondatrice de la Visitation avait été supprimé. Le cœur n'est-il pas oppressé devant les manifestations si variées et si bêtement cruelles du despotisme dévot ?
M""® de Chantai, avant de connaître saint François de Sales, avait, elle aussi, subi la conduite tyrannique d'un directeur sans jugement qui l'avait fait beaucoup souffrir et l'avait empêchée, pendant un temps assez long, de se mettre sous la direction du saint évêque ^. En
1. « Elle ne se départait d'aucun de ses conseils, bien qu'elle les sentît contraires aux attraits et dispositione de son cœur. Il chargea son esprit de quantité de prières, méditations, spéculations, actions, méthodes, pratiques et observances diverses, de considérations et ratiocinations extrêmement laborieuses. 11 lui ordonna aussi des prières au milieu de l'a nuit, des jeunes, disciplines et autres macérations en quantité. Elle était si soumise et respectueuse envers ce bon père, qu'elle neùt pas voulu manquer à un iota de tout ce qu'il lui ordonnait, et vécut dans ce martyre deux ans et quelques mois, toujours languissante dans ce cuisant désir de Dieu, qu'elle ne trouvait point, ne tenant pas le chemin par lequel il se voulait communiquer à son âme. D'où elle apprit.
juillet 163Q elle ne devait pas être exactement renseignée sur la gravité des événements qui se passaient alors à Port-Royal. Peut-être aussi croyait-elle que Zamet voulait seulement éprouver la vertu de la Mère Angélique. Le 30 juillet 1630, elle écrivait d'Annecy à la Mère Favre :
Annecy, 30 juillet 1630.
«... Je vous prie, faites saluer chèrement la bonne Mère du Val-de-Grâce ; j'aime la bonté et simplicité de cette maison-là ; faites aussi saluer de cœur madame de Port-Royal, car je l'aimerai toujours comme cela, bien qu'elle ait tout à fait quitté le commerce avec moi, ne m'ayant rien écrit il y a deux ans, bien que je l'aie fait deux fois. J'admire comme notre bon M""" de Lang-res tient serré ce qui se met entre ses mains ; il m'écrit avec grande simplicité et témoignag'e d'affection, et me dit qu'il nous est toujours ce qu'il a été, regrettant de ne point nous voir, et plusieurs paroles qui me plaisent ; mais le tout en langage commun, en quoi j'admire sa bonté ; car ils savent tous l'aversion que j'ai à leur manière de parler, en quoi il me supporte. Que Dieu tire sa gloire de tout, et nous rende vraies filles de notre bienheureux Père par vraie imitation ! Bon Dieu ! que je trouve toujours plus sa doctrine simple, solide et aimable ! Je suis vôtre de cœur, mais de cœur incomparable *. »
Ainsi M'"^ de Chantai avait écrit deux fois à la Mère Angélique, et le cœur aimant, si rempli de tendresse et de vénération de celle qui aimait à s'intituler sa « petite
comme elle a dit depuis, combien il est nécessaire que ceux qui servent et conduisent les âmes, les mènent dans les voies de Dieu, et non dans celles de Ihorame, selon la lumière de l'esprit de Dieu, et non selon lobscure clarté de lentendement humain ; et qu'enfin les voies de Notre-Seigneur sont aussi différentes sur les âmes que ses desseins divers sur chaque créature. {Mémoires de Madeleine de Chaugy, loc. cit., p. 44.) » / 1. Lettres, loc, cit., t. III, p. 474.
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novice », n'avait pas répondu, parce qu'il avait promis obéissance à un directeur incapable. Quelle dut être la souffrance de l'abbesse de Port-Royal et combien fut méritoire l'esprit de sacrifice auquel elle immolait une si chère affection ! M™* de Chantai voyait le sacrifice, mais sa charité essayait de couvrir la fausse valeur de celui qui l'avait exigé. Cependant l'attitude de Zamet était devenue énigmatique même à son égard. En même temps qu'il se lassait de la Mère Angélique, cet évêque s'éloignait aussi de la Visitation. En 1629, la supérieure de la Visitation de Dijon n'avait pu obtenir qu'il fît la visite canonique de sa maison. M™^ de Chantai consultée avait très philosophiquement conseillé à la supérieure « de tirer de l'évêque ce qu'elle pourrait ».
15 juin 1629.
« ... Je ne sais que dire de ces difficultés que M»"^ de Langres fait de parler à nos sœurs, et de faille la visite régulière ; vous ferez bien d'en tirer ce que vous pourrez, sans lui témoigner aucune méfiance etc.. * ».
Les sollicitations de la Mère Dorothée de Marigny étant demeurées sans résultat, dix mois plus tard M™^ de Chantai avait été obligée d'intervenir auprès de l'évêque.
Annecy, 29 avril 1630.
« ... Mon très cher Père, l'on m'a écrit que vous n'aviez point voulu faire la visite régulière. Eh, mon Dieu ! ne craignez-vous point que si vous, étant ce que vous êtes et plein de zèle de la gloire de Dieu, négligez cette action si importante, les autres prélats à votre imitation, ne fassent de même, et que les pauvres maisons religieuses ne déclinent