Lettres, loc. cit., l. IV, p
monastères ; et par les avis que je reçois des autres, je tire sujet de me confondre, et rendi-e d'immortelles grâces à Notre-Seigneur. Notre bonne Mère et moi n'avons qu'un cœur. Je tâche de suivre la communauté en toutes ses pratiques, mais imparfaitement (à mon accoutumée) : l'on a peine à me le souffrir ; et l'on me rend tant d'honneur et d^ déférence, que cela m'est à charge ; mais je tâche de m'y soumettre par obéissance. Notre bon Dieu m'envoyant tant d'occasions de contentement parmi ces chères âmes, m'a envoyé un exercice de peine intérieure sous laquelle je sècherais, si sa bonté ne me tenait de sa main. Je me soumets de toutes mes faibles forces à ses justes jugements, et vous conjure, ma très chère Mère, de lui protester souvent pour moi que je ne le veux point offenser ; et ne lui demande que cette grâce, et que je fasse et souffre tout selon son bon plaisir, et comme il lui plaira. Je dis ceci sans lumière ni goût, mais je veux que ce soit de tout mon cœur... Voyez si j'ai besoin de vos prières et de celles de vos chères sœurs ? Procurez-moi, ma bonne Mère, encore celles de tous les amis que vous connaissez avoir crédit auprès de notre très débonnaire Sauveur, afin que j'obtienne par sa grande miséricorde que je sois éternellement unie à lui par l'immortalité de sa gloire.
« Ma très chère Mère, je sais bien que je parle à vous seule, selon mon accoutumée ; en cette confiance je ne vous puis rien celer, sachant aussi bien quelle est la véritable bonté de votre coeur pour moi. J'ai béni Dieu quand j'ai su que notre très chère mère du très divin Sacrement était établie. Enfin, ce grand Gouverneur achève ses desseins quand il lui plaît ; et toutes les traverses qu'il a permises se convertiront à sa gloire et au bien des âmes. Votre etc.. ^ »
La Mère Angélique délivrée de Zamet, et ayant donné à ses deux monastères de Port-Royal et du Saint-
1. De Barthélémy, Lettres, loc. cit., t. II, p. 586. Lettres, loc. cit., t. IV, p. 585.
Sacrement, l'abbé de Saint-Cyran comme directeur, s'était mise elle-même sous sa conduite. L'un des premiers actes qui marque ce changement de directeur est une lettre de l'abbesse adressée à M"'^ de Chantai, lettre dont nous venons de lire la réponse. Enfin, la Mère Angélique respirait librement sous la conduite de celui qui, appliquant la loi d'amour au travail de la régénération, a su la résumer sous une forme si douce et si belle « La voie du salut, c'est la voie du cœur* ». En abordant M. de Saint-Cyran, déjà nous voisinons avec Pascal. « C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison», allait dire l'auteur des Pensées. L'abbé de Saint-Cyran avait horreur des « gouvernements d'empire » sur les âmes, et ce n'est pas lui qui eût imposé à la Mère Angélique les déchirements de cœur exigés par l'évêque de Langres. I! a été l'un des plus grands directeurs de son époque, parce qu'il a eu pour les âmes un amour et un respect infinis. « Le gouvernement des âmes, écrivait-il, « surtout en ce qui regarde la vie spirituelle, n'est pas « un gouvernement de domination et d'empire, mais « d'amour et de charité, qui consiste à suivre les mou- « vements que Dieu opère dans les esprits, et à dépendre <♦ d'eux après avoir reconnu par sa lumière qu'ils vien- « nent de lui 2. » Le premier effet de cette douceur de M. de Saint-Cyran avait été de délier la Mère Angélique et de la rendre à l'amitié. Le cœur torturé de la pauvre abbesse pouvait s'épanouir de nouveau, il avait échappé au filet de l'oiseleur.
La joie de M™^ de Chantai avait été grande à la réception de la lettre de la Mère Angélique. Elle avait eu (( tant de consolation » de cette lettre « si pleine de
1. Leilres chrétiennes el spirituelles de Messire Jean du Verger de Uauranne, abbé de Saint-Cyran, Paris, MDCXLVIII, t. II, p. 92.