‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 6 sur 103 · Mémoires, loc. cit., t. II, p · texte numérisé non relu

Mémoires, loc. cit., t. II, p

M. de Saint-Cyran à quelques mois de là. Ces pages nous préparent à la transition, en nous permettant d'apprécier d'avance la conformité de pensée et de doctrine des deux célèbres directeurs de la Mère Angélique, saint François de Sales et M. de Saint-Cyran *. Là encore, l'étude sérieuse et impartiale va faire bon marché de l'esprit de parti. Très différents de caractères et de manières, venant à une époque différente et doués pour les besoins du moment auquel ils étaient destinés, ils seront animés du même amour de Dieu, du même zèle pour le salut des âmes, et mériteront à un égal titre le nom de confesseurs de la foi. Les adversaires de Port- Royal auront pu accumuler pendant près de trois siècles les récits fantaisistes et les fables mensongères, ce sera en vain. Nous les retrouverons tels qu'ils ont été tous deux, dans leurs écrits, lettres de direction, etc. et dans ceux de leurs deux filles spirituelles, M"^ de Chantai et la Mère Angélique. Ni l'une ni l'autre ne s'y trompera, et les lettres de sainte Jeanne de Chantai donneront un tel poids à cette opinion, qu'un auteur récent. M?"" Bougaud, ne pouvant les concilier avec ses injustes attaques contre Port-Royal dont elles sont un éclatant démenti, en est arrivé à cet expédient de les présenter au public comme fabriquées ou falsifiées par Arnauld d'Andilly dans l'édition des lettres de M. de Saint-Cyran de 1645^, — d'Andilly, « le plus honnête homme de

1. Je comparerai plus loin la direction de M. de Saint-Cyran et celle de Saint François de Sales au sujet des rapports si peu connus et cependant si intimes de M"- de Chantai avec Port-Royal persécuté. En même temps je donnerai in extenso la correspondance de M"" de Chantai avec la Mère Angélique et M. de Saint- Cyran. Alors la lumière jaillira d'elle-même.

2. Ms-- BouGAUD, Vie de Sainte Chantai, t. H, p. 585 et suivantes. Port-Royal faussaire ! D'Andilly et la Mère Angélique falsifiant les lettres de M"" de Chantai pour les donner au public quatre ans après sa mort. Mr Bougaud ne recule même pas devant l'invrai-

France !» — et comme insérées après coup dans la vie ^de sainte Jeanne de Chantai, par Bussy-Rabutin. Remarquons que cette édition de Bussy-Rabutin est de 1698, que Port-Royal comptait déjà un demi-siècle de persécution et que, si l'authenticité de ces lettres avait pu être discutée, les adversaires du célèbre monastère n'auraient pas attendu que M^"" Bougaud vînt relever le fait trois siècles plus tard.

On pourrait s'étonner de voir la Mère Angélique, malgré sa jeunesse, au centre de tant de confidences, si l'on ne tenait compte de sa valeur personnelle et de ses relations de famille. Elle avait à peine vingt-huit ans, mais elle était la réformatrice de Cîteaux, la « Thérèse de l'Ordre », comme la nommaient ses supérieurs ecclésiastiques; tous autour d'elle, amis et parents occupaient des postes délicats ou importants, et se trouvaient mêlés à tous les événements de la cour. Beaucoup étaient allés à Rome, plusieurs y avaient vécu dans l'intimité de cardinaux de l'entourage du Pape. Saint François de Sales faisait partie du monde diplomatique, M. de Bérulle, avant d'être cardinal, fut chargé des négociations, cette même année 1619, lorsque le duc d'Epernon enleva la reine mère de Blois et la conduisit à Angoulême. M. de Bérulle allait et venait d'Angoulême à Tours où le roi vint demeurer jusqu'à ce qu'elles fussent terminées, septembre 1619. N'oublions pas que, dans le cabinet d'Arnauld, se traitaient à peu près toutes les affaires des grands du roj^aume, que d'Andilly tout enfant assistait au conseil des ministres derrière les chaises du roi et de la reine * et qu'il avait épousé

serablance. Je donnerai en appendice, dans un second volume, tous ces documents sur ce sujet, y compris les appréciations de MS'' Bougaud dans la Vie de Sainte Chanlal. 1. Mémoires d'Arnauld d'Andilly, t. I, p. 93.

M"^ de la Boderie, fille de l'ambassadeur du même nom, lequel était un ami particulier du roi d'Angleterre, Jacques Stuart *.

Quand le second frère de la Mère Angélique, Henri de Trie, le futur évêque d'Angers, alla l'année suivante à Rome ^, avec le cardinal Bentivoglio, d'Andilly le tenait au courant des nouvelles. Comme on était alors au plus fort de la guerre contre les protestants, et que d'Andilly, tantôt à la cour, tantôt à l'armée près de Schomberg, était beaucoup mieux renseigné que l'ambassadeur, le pape et les cardinaux étaient très curieux de ses lettres ^. Comment ne pas trouver naturel après cela,

ï. Mémoires d'Arnauid d'Andilly, t. I, p. 95.

2. Le cardinal Bentivoglio l'emmena avec lui à Rome et le prit en si grande affection qu'il le retint cinq ans auprès de lui, le logeant dans son palais et le préférant même à ses neveux. Après la mort du cardinal un de ses neveux ayant rencontré d'Andilly lui parla de cette grande affection et ajouta plaisamment : « Si mon oncle eût été Pape, comme chacun sait qu'il l'aurait pu être, nous nous serions trouvés obligés de faire la cour à M. votre frère, parce qu'il l'aimait de telle sorte qu'il l'aurait fait passer pour le cardinal neveu ».

Mémoires d'Arnauid d'Andilly, t. I, p. 67.

3. En revanche, tlenri Arnauld rapporta de Rome nombre d'anecdotes piquantes, témoin la suivante : « La maison du Jesu, qui est un collège de jésuites, est une des plus dignes d'être vue : Elle est bâtie sur une petite place où l'on remarque qu'en tout temps il y a du vent, ce qui la rend extrêmement fraîche l'été. Sur quoi M. de Saint-Nicolas (Henri Arnauld alors abbé de .Saint-Nicolas) nous disait un jour, que dans son premier voyage d'Italie, s'étant trouvé à la promenade avec le Commandeur de Sillery, alors ambassadeur de France, et avec l'ambassadeur de Venise, comme ils furent en cette place du Jesu, le commandeur de Sillery dit : c'est une chose étrange qu'on trouve toujours du vent ici. N'en savez-vous pas la raison, reprit l'ambassadeur de Venise? Non, répliqua le Commandeur et vous nous feriez plaisir de nous l'apprendre. Je le veux, répliqua plaisamment le Vénitien. Sachez donc. Messieurs, que selon une ancienne tradition, le diable et le vent se promenaient un jour ensemble, par Rome, et qu'étant enfin arrivés devant cette maison des jésuites, le diable dit au vent : Attends moi ici, j'ai un mol à dire là-dedans. Il y entra et n'en est point sorti et le vent

qu'Ançélique vivant dans un pareil milieu, fut, par voie de retour, au courant de beaucoup de fails confidentiels concernant la cour de Rome ?

Durant ce même séjour de saint François de Sales à Maubuisson, commença, sous ses auspices, la liaison de M"* de Chantai avec l'abbesse de Port-Royal. M'"^ de Chantai se trouvait à Paris cette année 1619 ^ mais quand le saint vint à Maubuisson, elle était absorbée par la fondation d'un monastère de la Visitation et ne put venir le rejoindre. Ce ne fut que l'année suivante qu'elle vint à son tour à Maubuisson, mais, dès ce premier moment, elle entra en commerce de lettres avec la Mère Ang^élique, et leur union fut si grande que M""^ de Chantai ne craignait pas de dire qu'elle n'avait qu'un même cœur avec sa chère fille de Port-Royal.

Ce fut une heure vraiment bénie pour Angélique que celle, où, prise entre ces deux affections, elle put oublier qu'elle enseignait pour être enseignée à son tour. On comprend toute la douceur éprouvée par la réformatrice de Cîteaux à redevenir enfant entre les deux êtres d'élite qu'étaient saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai, et la joie avec laquelle elle se disait leur petite novice. Pour les deux saints, elle était ce « cœur extraordinaire », ou « leur toujours plus chère fille de Port-Royal ». Oui pourra rendre l'esprit, le charme et la douceur de ces affections plus qu'humaines, la profondeur de sentiment de ces âmes si ardentes et si pures

lattend toujours à la porte. Cette historiette était digne d'un Vénitien, avant que les bons Pères eussent profité des besoins pressants de la République pour être rétablis à Venise moyennant des sommes considérables. »

Mémoires de l'abbé Arnauld, p. 36.

1. Le 1" mai 1619 avait eu lieu l'établissement du premier monastère de la Visitation à Paris, avec saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai.

pour lesquelles le temps avait cessé d'exister et qui ne savaient plus aimer que pour l'éternité ?

La Mère Magdeleine de Sainte-Agnès de Ligni qui avait eu le bonheur de voir sainte Jeanne de Chantai lors de ses difFérents séjours près de la Mère Angélique, dit en parlant de l'union mise entre ces deux Mères par saint François de Sales : « II n'y avait personne, excepté cette bienheureuse, pour qui il témoignât tant d'affection et de tendresse que pour notre Mère Angélique. Il leur avait dit qu'il lui semblait qu'elles ne faisaient toutes deux avec lui, qu'un même esprit et un même cœur. Aussi notre Mère nous disait qu'elle se trouvait si étroitement unie avec eux, qu'il lui semblait qu'ils lui étaient toujours présents comme son bon ange, surtout quand elle s'allait présenter devant Dieu *. »

L'année suivante,, M""® de Chantai allant à Paris, s'arrêta à Maubuisson et y demeura deux jours. Angélique eut enfin la joie de la voir et ces deux journées passèrent en entretiens pleins d'effusions. Telle était déjà la réputation de sainteté de M™* de Chantai que, s'étant trouvée malade à Maubuisson, et ayant été saignée de la main d'Angélique, on fit sécher son sang pour le conserver en relique.

Pendant vingt ans, jusqu'à sa mort arrivée en 1641, M^^de Chantai restera aussi tendrement attachée à Port- Royal et même à Port-Royal persécuté. Après la mort de saint François de Sales, elle s'adressera à M. de Saint-Cyran, par l'entremise de la Mère Angélique, et aura recours à ses prières dans ses moments de peine intérieure. Lorsqu'il sera prisonnier à Vincennes, elle

1. Mémoires pour servir, loc. cit., t. I, p. 558. Relation de la conciuile de la Mère Angélique dans la première Maison du Saint-Sacremenl, et de diverses choses qui ont rapport à cet établissement par la Mère Magdeleine de sainte Agnès de Ligni.

enviera les chaînes du « grand serviteur de Dieu », le consultera par lettres et en recevra des conseils et des consolations. Nous citerons en temps et lieu les lettres de la Mère Angélique, de M""^ de (Ihantal et de M. de Saint-Gyran qui ont trait à ceci, car rien ne donne de la valeur à un fait comme l'époque où il se trouve naturellement placé. Cet attachement si grand et si constant de la sainte à Port-Royal valut des tribulations à sa mémoire après sa mort. Lorsqu'il fut question de sa béatification en 1713, Rome prit ombrage de ses sentiments si vifs et si publiquement exprimés, l'avocat du diable fit ressortir son jansénisme et la béatification fut ajournée.

Nous reviendrons sur ces rapports de sainte Jeanne de Chantai avec Port-Royal dans le cours des vingt années qui vont suivre, soit à propos de M. de Saint-Cyran, soit au sujet des différents séjours qu'elle fît à Port-Royal auprès de la Mère Angélique.

Le séjour du saint à Maubuisson touchait à sa fin. Il y prêcha le jour « de la Décollation de saint Jean », consacra le grand autel, et fît « un excellent serment où il parut animé d'une ardeur tout extraordinaire ». 11 est intéressant de remarquer cette appréciation d'un témoin oculaire ; celle qui a écrit cela a constaté et senti l'ardeur tout extraordinaire dont elle parle. Grâce à son témoignage, un peu de l'âme de saint François de Sales arrive jusqu'à nous. Le bienheureux désira ensuite voir les saintes reliques et elles lui furent apportées en grande cérémonie à la grille du monastère. Pendant qu'il faisait une dernière exhortation aux religieuses réunies en sa présence, son frère, M. de Boissy, remarqua une ancienne religieuse de Maubuisson qui avait un habit étrange, mélange singulier de vanité et de prétention. C'était une fille intelligente, mais hautaine et artificieuse. Elle était de plus l'âme damnée de M™* d'Estrées, circonstance

ignorée autour d'elle. M. de Boissy attira Tattention du saint sur cette religieuse, et tous deux, apitoyés sur la misère spirituelle que recouvrait ce masque d'orgueil, convinrent de tenter un effort pour la ramener à Dieu s'il était possible, tout au moins à une tenue plus conforme à son état s'ils ne pouvaient obtenir autre chose. M. de Boissy vit ensuite cette religieuse plusieurs fois en particulier, l'exhorta, lui parla même avec menace, mais tout fut inutile. M™^ la Serre — c'était le nom de la religieuse — ne pensait guère à se convertir. Elle avait en tête d'autres projets que des événements inattendus allaient prochainement dévoiler.

Angélique voyait avec douleur approcher l'heure de la séparation. Elle eût voulu quitter sa charge d'abbesse pour vivre simple religieuse à la Visitation, sous la conduite du bienheureux et de M™® de Chantai. Elle perdait aussi l'espérance, lui dit-elle en le quittant, de voir revenir à Dieu toutes ses pauvres anciennes, puisque sa charité et ses soins n'avaient pu obtenir ce miracle. Lé saint la consola et l'encouragea, lui prédit que sa charité à elle-même rendrait un jour féconde cette terre stérile et ingrate.

Puis, toutes prirent congé du saint évêque, Marie- Claire, Anne aussi qu'on avait fait venir à Maubuisson pour la guérir des fièvres contractées au voisinage des marécages de Port-Royal.

Avant de quitter définitivement Paris, saint François de Sales alla encore passer quelques jours auprès de M. Arnauld à Andilly, tant cette famille l'avait conquis, et tant il sentait, comme il l'avait dit à Angélique, qu'il ne les reverrait plus de ses yeux mortels. Ce fut à ce voyage qu'il prédit la mort du fils aîné d'Arnauld d' Andilly, un enfant' de trois ans parfaitement bien portant. « Il ne l'eut pas plutôt vu qu'il dit aussitôt : Voilà un bel a enfant, car il était beau comme un petit ange. Mais

« ajouta-l-il, il a la mort dans les yeux. Et trois jours 0 après la petite vérole le prit dont il mourut. »

A son départ d'Andilly, Angélique reçut ces quelques mots :

3 septembre 1619, Paris.

<( Si faut-il, ma très chèi^e fille, que je vous dise que nous sommes arrivés ici joyeusement. Et comment se pouvait-il faire autrement, après tant de caresses reçues à Andilly, et par M. votre père en cette ville? Car à mon avis, il m'a vu et entretenu de bon cœur, et crois qu'enfin j'aurais grand accès en son amitié, si son loisir et mon séjour me permettaient de le voir souvent. Je vous écrirai sur ce sujet mes pensées, avant que je parte. Cependant ce billet vous porte une très intime et très chère salutation de la pkrt de mon âme, qui vous voit incessamment, et aime tout uniquement la vôtre. 0 Dieu éternel, bénissez l'âme de cette fille, qu'il vous a plu de lier à la mienne, et répandez sur elle votre grâce en affluence, afin qu'elle vous serve en l'esprit de la dilection des épouses éternellement. Je salue tendrement nos chères sœurs, Marie et Anne-Eugénie, et leur souhaite mille bénédictions. Amen^. »

Puis le saint pris entre son affection pour Ang^élique qu'il voudrait revoir encore une fois, et l'incertitude où il est à cet égard, lui écrit à quelques jours de là, et lui prédit que Dieu la réserve à des choses importantes.

Avant le 12 septembre 1619.

« Il n'y aura donc plus en moi de monsieur pour vous, ni en vous de madame pour moi ; les anciens, cox-diaux et charitables noms de père et de fille sont plus chrétiens, plus doux et d'une plus grande force pour témoigner la dilection sacrée que Notre-Seigneur a voulu être en nous, parce que je

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