‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 7 sur 103 · Œuvres, loc. cit., t. III, p. 448. Lettre · texte numérisé non relu

Œuvres, loc. cit., t. III, p. 448. Lettre

le sens puissamment, el ne crois pas que ce sentiment puisse venir d'ailleurs. Et de plus, je connais qu'il m'est profitable, et qu'il m'encourage k mieux faire : c'est pourquoi je le conserverai soigneusement. De vous dire que vous en fassiez de même, je ne le ferai pas ; car s'il plaît à Dieu, il vous l'inspirera, et je ne puis douter qu'il ne le fasse.

« Or, sus donc, ma très chère fille, c'est la vérité que je suis meshui en si grande incertitude du temps de mon départ, que je n'ose plus me promettre la consolation de vous revoir de mes yeux mortels ; mais si j'en ai le loisir, je le ferai très affectueusement ; et si je crois que voire cœur bien-aimé en doive recevoir quelque notable utilité, je ferai tout ce que je pourrai pour cela.

« Cependant, ma très chère fille, souvenez-vous de ce que je vous ai dit : Dieu a jeté les yeux sur vous pour se servir de vous en choses de conséquence, et vous tirer à une excellente sorte de vie. Portez donc respect à son élection, et suivez fidèlement son intention. Animez continuellement votre courage d'humilité, c'est à dire, votre misère, et le désir d'être humble; animezles de confiance en Dieu, en sorte que votre courage soit humble, et votre humilité courageuse.

« Parsemez toutes les pièces de votre conversation tant intérieure qu'extérieure, de sincérité, douceur et allégresse, suivant l'avis de l'apôtre : Réjouissez-vous toujours en,' I^otre-Seigneur ; je vous dis derechef, réjouissez-vous. Que votre modestie soit connue à tous les hommes. Et s'il est possible, soyez égale en humeur, et que toutes vos actions se ressentent de la résolution que vous avez faite d'aimer constamment l'amour de Dieu.

« Ce bon porteur que j'aime cordialement parce qu'il est tout vôtre, vous porte le livre du Père Dom Sens, général des Feuillants, où il y a une grande et profonde doctrine spirituelle, pleine de maximes très importantes. S'il vous semblait qu'il vous portât hors de la sainte allégresse que je vous conseille si fort, croyez que ce n'est point sa prétention, mais seulement de rendre sérieuse et grave celte joie, comme il faut aussi qu'elle soit : et quand je dis grave, je ne dis pas

morne, ni aiïeclée, ni sombre, ni dédaigneuse, ni altière, mais je veux dire sainte et charitable.

« Le bon Père a une opinion fondée en sa vertu et humilité, qu'on ne puisse pas passer un jour sans péché véniel dont on se puisse accuser en confession. Mais l'expérience en ceci m'a fait voir le contraire ; car j'ai vu plusieurs âmes bien examinées ne dire rien que je puisse remarquer être péché, et entre autres l'heureuse servante de Dieu, M"'' Acarie. Je ne dis pas que peut-être il ne se passât quelques coulpes vénielles; mais je dis qu'elle ne les pouvait remarquer en son examen, ni moi reconnaître en sa confession, et que partant j'avais raison de lui faire répéter l'accusation de quelque coulpe ancienne.

« Vous ne direz point ceci à personne, s'il vous plaît, ma très chère fille, car je révère si hautement ce bon Père, et tout ce qu'il dit, que je ne voudrais pas qu'on sût qu'en ceci même je me retirasse de lui. Outre que je ne sais pas comme il aura touché cet article, ne l'ayant pas lu en son livre que je n'ai point vu encore, ains seulement le lui ayant ouï dire, et que je parle à votre cœur confidemment.

« Ne vous chargez pas de trop de veilles ni d'austérités et croyez-moi, ma très chère fille; car j'entends bien ce que je dis en ceci. Mais allez au port royal de la dilection de Dieu et du prochain, de l'humilité, et de la débonnaireté.

« Si jamais vous m'écrivez des nouvelles de votre cœur, vous n'avez pas besoin de vous signer, ni de marquer le lieu d'où vous m'écrirez, ni de parler de vous ains seulement de la fille que je vous ai recommandée. Je ne sais pourquoi je vous écris si largement, c'est mon cœur qui ne se lasse pas de parler au vôtre; mais il faut que je finisse par entrer au bain, puisque je suis entre les mains du médecin. Dieu soit à jamais au milieu de votre cœur, ma très chère fille, et je suis de tout le mien invariablement votre père et serviteur*. »

Enfin voyant qu'il ne pourrait la revoir avant son départ, il lui envoie son assistant.

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