Letlres chrétiennes, loc. cit., l. I, p
.2. Toute cette note de Mei" Bougaud est d'une telle mauvaise foi, qu'il faudrait en rectifiei- chaque phrase. Ainsi à propos du titre de « monsieur » donné à labbé de Saint-Gyran, avons-nous besoin de faire remarquer que sainte Chantai, comme tout le monde A son époque, employait ce litre vis à vis des prêtres séculiers et celui de « père » vis à vis des réguliers. Elle écrivait à une supérieure le 7 janvier 1681 : « ...depuis la mort de notre bon et vertueux M. Michel (Favrei nous n'avons encore point pu trouver de confesseur qui eût toutes les conditions requises, et nous sommes contraintes de nous servir de la chariié des Pères Barnabites pour nos confessions, etc. {Lettres, loc. cit., t. IV, p. '29).). »
H\À SALNTE JEANNE IJE CHANTAL
penser de l'authenticité de ces lettres, fabriquées ou falsifiées, cela est évident, par les jansénisies pour les besoins de leur cause.
Pour ce qui est d'abord de l'abbé de Saint-Gyran, qu'il ait été le directeur de sainte Chantai. Il avoue lui-même qu'il s'en faut bien, comme on a essayé de le faire croire, qu'il ne lui a jamais écrit qu'un seul billet, le 21 octobre 16il ; qu'il ne l'a jamais vue ; qu'il ignorait la nature de ses peines intérieures ; que Dieu n'avait pas voulu permettre qu'il fut son consolateur ; que ce n'était qu'à la sollicitation de la sœur Marie-Angélique, et non point sur la demande de la vénérable sei'vante de Dieu, qu'il lui écrivait cet unique billet, lorsqu'elle était à Paris, quelques semaines avant sa mort.
De son côté, la Mère de Chantai n'a aussi, de l'aveu des adversaires, écrit qu'un seul billet à l'abbé de Saint-Cyran, le 28 octobre 1641, trois jours après la prétendue lettre de cet abbé ; et il suffisait de lire ce billet pour sentir qu'il n'existait aucune intimité entre eux. On y voit qu'elle n'écrit à l'abbé de Saint-Cyran qu'à la sollicitation de la Mère Marie-Angélique ; qu'elle le remercie poliment, mais froidement, des prières qu'il faisait pour elle ; elle n'entre dans aucun détail sur ses peines intérieures ; elle ne lui demande aucun conseil. Elle ne lui donne que le titre de monsieur, non celui de père, comme elle en avait l'habitude vis à vis des prêtres en qui elle avait confiance. Bref, ce ne sont que quelques lignes de politesse et de condoléance à une personne étrangère, mais malheureuse.
Il est vrai que, dans ses lettres à la Mère Marie-Angélique sainte Chantai parle de l'abbé de Saint-Cyran en de tout autres termes ; elle se recommande vivement à ses prières, lui donne mille témoignages d'estime, et cela en 1640, lorsqu'il était déjà en prison. Mais le sentiment le plus universellement répandu sur les motifs de cet emprisonnement était qu'il avait été arrêté par raison d'Etat. C'était, disait-on pour n'avoir pas voulu souscrire à la dissolution du mariage de M. le duc d'Orléans, Gaston, fi'ère de Louis XIII, avec la princesse Marguerite de Lorraine, mariage que le cardinal de Richelieu fit déclarer nul par le Parlement de Paris en
1634, et ensuite par l'assemblée du clergé en 1635, dans la vue de marier ce prince à la duchesse d'Aiguillon, sa nièce. On disait aussi que cet emprisonnement avait été occasionné par le refus que fit Saint-Gyran d'un évêché que le cardinal de Richelieu lui avait offert pour l'engager dans ses intérêts. Car ce dernier avait, disait-on, dessein d'établir en Fi'ance un patriarcat dont il se serait fait pourvoir, et au moyen duquel il eût fort molesté le pape Urbain VIII. Vrais ou faux, ces bruits couraient alors, et tous les Mémoires du temps en sont remplis. Les circonstances de cet emprisonnement n'étaient d'ailleurs pas de nature à rendre l'abbé de Saint- Cyran suspect en matière de religion ; c'était la puissance séculière qui avait fait procéder contre lui, tiùbunal incompétent dans les questions de foi. Il était enfermé à Vincennes, forteresse royale destinée au?c prisonniers d'Ktat, comme le remarque Moréri, etc. On conçoit donc que sainte Chantai ait pu se tromper, comme tant d'évêques de France, et de personnes de piété, sur les motifs de cette arrestation.
Mais, dit-on, saint Vincent de Paul connaissait parfaitement l'abbé de Saint-Cyran ; il l'avait démasqué, et il paraît que les dépositions de ce saint prêtre n'avaient pas peu contribué à faire arrêter le sectaire * ; comment donc admettre que saint Vincent de Paul, qui voyait si intimement sainte Chantai et la dirigeait, ne l'ait pas avertie 2? Il l'eût fait sans nul doute s'il y avait eu entre sainte Chantai et l'abbé de Saint-Cyran des relations dangereuses pour cette dernière ; mais comme ils ne s'étaient jamais vus, qu'ils ne s'étaient écrit qu'une fois, qu'au moment de l'échange de ces deux billets sainte Chantai était à Paris, faisant une retraite et une confession générale à saint Vincent de Paul, celui-ci jugea qu'il était inutile de l'avertir. D'ailleurs, il s'en fallait
1. C'est là un faux historique. Cette question est étudiée à propos de la prison de M. de Saint-Cyran.
2. « M. le cardinal de Richelieu essaya lui-même de faire dire à M. Vincent quelque-chose de désavantageux à son ancien ami (M. de Saint-Cyranl, mais ce fut inutilement (Lancelot, Mémoires louchant la vie de M. de Sainl-Cijran, Cologne, 1738, t. II, p. 294.';. '>
lr.ti SAINTK JEANNE DE CHANTAL
bien que saint Vincent de Paul désespérât de l'abbé de Sainl- Cvran ; même après sa sortie de prison, saint Vincent de Paul allait encore le voir, et, comme il mourut avec les secours extérieurs de la religion, il assista à ses funérailles en compagnie de plusieurs évêques. Longtemps même après la mort de Sainte Chantai, la réputation de Sainl-Gyran était encore excellente. Ce ne fut qu'en 1656 que le clergé de France, réuni en assemblée générale; ordonna que l'éloge que MM. de Sainte-Marthe avaient fait de Saint-Cyran fût biffé ; ce qui prouve qu'avant cela sa doctrine n'avait pas été publiquement regardée comme suspecte, ni sa réputation flétrie. On conçoit donc que sainte Chantai, morte en 1641, n'ait eu aucun soupçon sur des doctrines dangereuses de l'abbé de Saint-Cyran, si habile à les dissimuler, et qui induisit en erreur tant de personnes de piété avec lesquelles il avait un commerce journaliei".
Voilà pour les relations de sainte Chantai avec l'abbé de Saint-Cyran. Quant à la Mère Marie-Angélique, il est encore plus facile d'établir que la sainte n'a jamais soupçonné qu'elle fût suspecte d'aucune erreur. Plus jeune de dix-neuf ans que la sainte, la Mère Marie-Angélique ne mourut aussi que vingt ans après elle, le 6 avril 1661 ; et ce fut sui-tout dans les dernières années de sa vie qu'elle se posa tout à fait en sectaire. Mais jusque-là elle était tenue pour une personne dune vertu et d'un mérite très distingués. Non seulement en 1627 Urbain VIII la comblait d'éloges et louait, dans un bref rendu public, son zèlcj son expérience, sa capacité, sa singulière piété ; mais même en 1646 *, cinq ans après la mort de sainte Chantai, Innocent X, dans une bulle datée de la seconde année de son pontificat, accordait à son monastère les plus grands privilèges spii'ituels ; ce qui prouve qu'on n'avait encore aucun soupçon sur son compte en fait de reli-
1. Remarquons qu'il est question ici de l'année 1646, un an après que, au dire du même auteur, Arnauld d'Andilly aurait publié, comme adressées à sa sœur, les lettres de sainte Chantai à la Mère de la Trinité carmélite. Voilà un pape qui manquait bien d"àpropos si M?r Bougaud a dit vrai.
gion. Et en supposant même qu'on eût pu être trompé à Rome, il est à remarquer que la Mère Marie-Angélique n'était pas tenue en moins grande estime par tout le clergé de France. En effet, non seulement l'archevêque de Paris donna Vexequatur au bref d'Innocent X, mais en 1656, quinze ans après la mort de sainte Chantai, le clergé de France approuva le tome P*" de la Gallia christiana, où se trouve un magnifique éloge de la Mère Angélique, et il n'exigea aucun retranchement, comme il avait fait pour ce qui regardait l'abbé de Saint-Cyran.
La vénérable servante de Dieu n'avait donc pu ni dû, par conséquent, mal penser des religieuses de Port-Royal, ni éviter une liaison avec elles. Elle avait, au contraire, de justes motifs de les aimer, principalement la Mère Marie-Angélique, avec laquelle elle avait eu, quand elle était plus jeune, des rapports si intimes et si saints.
Ainsi, pour résumer toute la première partie de cette note, en admettant la parfaite authenticité du billet échangé entre sainte Chantai et l'abbé de Saint-Cyran, et des neuf lettres adressées par celle-ci à la Mère Marie- Angélique, on ne saurait rien en conclure contre les sentiments ou les vertus de la vénérable servante de Dieu. Mais j'ai hâte d'ajouter que la parfaite authenticité de ces monuments est loin d'être démontrée, et qu'il y a, au contraire, des raisons très graves de croire que ce sont des pièces fabriquées ou falsifiées.
Ces lettres, en effet, se trouvent pour la première fois dans un recueil de lettres données au public en 1645 *, sous le nom de l'abbé de Saint-Cyran, par Robert Amauld d'Andilly, connu pour un des plus opiniâtres défenseurs des erreurs de Jansénius, ce qui suffisait déjà pour faire suspecter leur authenticité. De plus, ce recueil paraît en 1645, au
1. Ceci est faux, puisque la Mère de Blonay avait déjà publié trois de ces neuf lettres, l'année précédente 1644. Comment faire croire que Amauld dAndilly ait pu publier à un an d'intervalle de la Mère de Blonay, et comme adressées à sa sœur, trois lettres que M""" de Chantai aurait écrites à une carmélite qui vivait peutêtre encore. C'est cependant la version que cherche à accréditer actuellement la Visitation.
lendemain de la condamnation de Jansénius (1642), et, dans le but évident et à peine dissimulé de couvrir son ami, l'abbé de Saint-Cyran, de l'autorité et de l'amitié d'un certain nombre de personnages éminents en vertus. Aussi, à peine ces lettres de Saint-Cyran ont paru, que de toutes parts on m. t leur authenticité en doute *. On "^ somme Arnauld d'Andilly de produire des originaux, ce qu'il promet expressément et ne fait pas. Après lui, ses amis finissent .par dire qu'ils sont égarés. Les originaux des neuf lettres de sainte Chantai en particulier sont encore plus introuvables. Les recherches faites de tous côtés avec le plus grand soin et par ordre de la sacrée Congrégation en 1737, n'aboutissent à aucun résultat.
Il faut avouer cependant que ces neuf lettres, qui paraissent pour la première fois dans un recueil janséniste, en 1645, se trouvent aussi imprimées à la fin de la Vie abrégée de la vénérable Mère de Chantai écrite par Bussy-Rabutin, ce qui ferait croire qu'elles ne sont pas supposées, n'étant pas probable qu'il ait consenti à insérer des lettres fausses à la fin de son recueil. Mais il est à remarquer qu'elles ne se trouvent point dans la première édition, imprimée, à Paris en 1696. ni dans aucune autre, excepté dans celle de Bruxelles, imprimée en 1698 •^, après la mort du comte de Rabutin. D'où il est évident que l'origine de ces letti'es est absolument
1. Voilà une accusation bien grave pour n'être appuyée par aucune référence.
2. Nous aimerions voir un nom propre à la place de cet « on » qui est une désignation bien vague.
3. Faut-il rappeler que Bussy-Kabutin, courtisan disgracié, passa la majeure partie de sa vie loin de la cour par ordre de Louis XIV. Il avait assez à faire de se tenir très sagement dans son exil, sans courir le risque d'exciter la colère du P. Le Tellier, le farouche Jésuite, confesseur du roi, dont le duc de Saint-Simon nous a laissé un effrayant portrait. Il n"y a guère lieu de nous étonner après cela si les lettres de sainte Chantai à la mère Angélique ont été imprimées à Bruxelles comme le furent la plupart des ouvrages indépendants de l'époque, et après la mort de Bussy- Rabutin, ce qui était le seul moyen de mettre l'auteur du livre à l'abri des représailles.
suspecte. Ajoutons que l'ordre de la Visitation n'a jamais voulu les reconnaître. Elles avaient à peine paru, que, dès 1722, la supérieure du couvent d'Annecy les désavouait et les traduisait elle-même au tribunal des notaires apostoliques. Plus tard, en 1823, le libraire Biaise, ayant donné une nouvelle édition des œuvi^es de saint François de Sales dans laquelle il inséra ces neuf lettres de sainte Chantai à la Mère Angélique, des protestations arrivèrent de toutes parts. Le monastère de Paris en particulier, non content d'adresser à tout l'Ordre une circulaire, en date du 31 janvier 1825 *, pour l'engager à se défier d'une édition qu'il attribuait à tort, je crois, à des mains jansénistes qui se cachaient, crut devoir insérer dans les journaux du temps une i^éclamation publique. Et peu après, Biaise, ayant donné une nouvelle édition des œuvres de saint François de Sales, et y ayant maintenu ces neuf lettres, de nouvelles circulaires coururent tout l'Ordre, portant partout l'expression de l'inquiétude générale. Je citerai en particulier la circulaire du monastère de Venise, qui n'est autre que l'ancien monastère de Lyon transplanté par la révolution en Italie. Elle est en date du 2 avril 1834, et déclare nettement qu'il faut se défier de ces lettres, pi'oduites par les jansénistes, oij ils ont caché leur venin.
Il suffit, du reste, de lire ces neuf lettres pour comprendre l'émotion de l'Ordre entier de la Visitation, et pour dire avec lui : non, ces lettres ne sont pas de sainte Chantai. Elle ne les a pas écrites, ou, si elle les a écrites, elle ne les a pas adressées à la Mère Angélique ; ou, s'il fallait absolument qu'elle les eût adressées à la Mère Angélique, alors on poui'rait affirmer qu'elles ont été falsifiées.
Quand on connaît la Mère de Chantai, son esprit, sa sainteté, son attention à donner l'exemple en tout ; quand on sait ce que sont les règles de la Visitation et qu'on a présente à
1. Le premier acte tle protestation de la Visitation date de 1825; il eut donc lieu près de deux cents ans après les publications de la Mère Marie-Aicnée de Blonay (1644) et de Arnauld d'Andilly (1645).
l'esprit l'histoire de ses origines, on éprouve en présence de ces lettres l'impression que produit un faux.
Est-ce la Mère de Chantai, par exemple, qui, écrivant à la Mère Angélique, non seulement l'appelle son unique Mère, mais lui écrit : « Je n'ai plus aucune créature à qui je puisse avoir confiance qu'en vous », quand elle avait alors autour d'elle la Mère de la Roche, la Mère de Beaumont, la Mère Angélique Lhuillier et tant d'autres, et qu'à ce moment même nous la voyons s'abandonner comme un enfant, avec une si vive joie et des marques d'une si extraordinaire estime entre les mains de la Mère de Blonay ?
Est-ce la Mère de Chantai qui, écrivant à la Mère Angélique, lui expose non seulement ses peines les plus secrètes, mais la direction qu'elle reçoit de ses supérieures, et lui dit : « Puis-je laisser de continuer ? » Et encore : « Je continue mes communions journalières avec de grandes peines et tentations quelquefois, et tous les autres exercices. Ne dois-je pas le faire? Notre bonne Mère disait que oui. »
El à qui veut-on que In Mère de Chantai ait écrit de pareilles lettres? A une étrangère*, quand la règle enjoint si expressément aux religieuses de ne pas chercher au dehors, mais dans leurs supérieures, la direction dont elles ont besoin, quand la !Mère de Chantai le recommandait si vivement et le pratiquait si bien. Elle avait saint François de Sales ^, M. Michel Favre^, M. Marchez, saint Vincent de Paul, pour directeurs ; elle avait pour supérieures la Mère de Chatel *,
1. En traitant ici la Mère Angélique d'étrangère, M*' Bougaud oublie la lettre de M"" de Chanlal à la Mère Catherine de Beaumont, supérieure au premier monastère de la Visitation de Paris, où se trouvent ces mots : « ...Je vous supplie, ma très chère sœur, d'envoyer à Port-Royal, avec nos lettres, les Directoires des | novices et de la Directrice. Monseigneur veut qu'on leur montre tout... »