La Mère Favre était morte le 14 juin
2. La Mère de Blonay est celle qui a donné la première édition des lettres de sainte Chantai en lCi44, édition dans laquelle se trouvent trois lettres adressées à la Mère Angélique.
3. On a peine à suivre M* Bougaud, tant ses explications sont
c'est de M. de Saint-Cyran qu'il est question dans ces lettres. C'est lui que la sainte appelle « ce grand serviteur de Dieu », « ce vertueux prélat », « ce vrai bon serviteur de Dieu », duquel « elle attend les avis », « à qui elle a si grand désir de se faire connaître », et dont elle dit : « Dieu sait ma douleur de me voir privée du seul bien que j'estime et souhaite ». Elle ne le connaît pas. Elle ne l'a jamais vu. Ils ne se sont jamais écrit. Elle détaille toutes ses peines à la Mère Angélique pour qu'elle les mette sous les 3'eux du grand serviteur de Dieu ; et quand l'abbé de Saint-Cyran écrit quelques lignes à la Mère de Chantai, c'est pour lui déclarer qu'il n'a aucune idée de ses peines intérieures. Et quand la Mère de Chantai, après avoir éci'it neuf fois à la Mère Angélique pour arriver par elle à ce grand serviteur de Dieu qu'elle honore tant, auquel elle veut tant se faire connaître, se décide enfin à lui écrire, on ne trouve sous sa plume que quelques lignes froides, polies, réservées, accordées, elle le dit expressément, aux prières de la Mère Angélique ; et ce qui est remarquable, sans aucune allusion'' à une prétendue lettre que l'abbé de Saint-Cyran lui aurait écrite trois jours aupai'avant. On' touche du doigt les invraisemblances et les contradictions.
Assurément, il serait téméraire, à la distance où nous sommes et en l'absence de pièces originales, de vouloir saisir sur le fait la main du faussaire et d'indiquer son travail d'altération. On me permettra du moins, de dire ce que, je pense. Des neuf lettres attribuées à la Mère de Chantai, les unes sont fabriquées, les auti'es falsifiées. Les lettres CCCCX, CCCCXI, CCCCXII, CCCCXV (édit. de Biaise) sont bien de la Mère de Chantai. Quel faussaire eût jamais inventé cette peinture si vraie des peines de la sainte, cette belle exposition des profonds principes de dii*ection de la Mère de Chantai? Ces lettres sont vraies. Seulement elles n'ont
incohérentes. Dans l'édition de 1645 dont il parle ici, les lettres de sainte Chantai à la Mère Angélique sont précédées d'un avertissement circonstancié dans lequel Arnauld d'Andilly disait clairement qu'il citait ces lettres parce qu'elles se rapportaient à M. de Saint- Cyran, et pour expliquer la réponse que cet abbé y avait faite.
ET M. DE SAlNTCYHAN 173
jamais été adressées à la Mère Angélique ; ce sont des lettres écrites à une supérieure de la Visitation, peut-être à la Mère de Blonay * ; je ne vois qu'elle à qui la sainte ait pu parler ainsi en ce temps; peut-être aussi, car la Mère de Blonay ne vint jamais à Paris, peut-être aussi à la Mère Angélique Llîuillier, à laquelle nous voyons la sainte écrire pour les choses les plus délicates, et pour laquelle elle consulte quelquefois saint \'incenL de Paul et M"'" l'archevêque de Sens. On a biffé l'adresse ou les adresses de ces lettres, car rien ne prouve qu'elles aient été adressées à la même personne, et l'on y a mis le nom de la Mère Angélique de Port- Royal ; c'est la première altération.
Dhns ces lettres, il est question d'un grand serviteur de Dieu. C'est pi'obablement saint Vincent de Paul-, que sainte Chantai consultait sans cesse depuis 1622 ; c'était peut-être aussi M^"" de Bellegarde, archevêque de Sens, en qui elle avait, grande confiance. Peut-être aussi était-il question de l'un et de l'autre, selon les différentes lettres, l'un appelé « le bon serviteur de Dieu », l'autre « notre vertueux prélat ». Les jansénistes se sont emparés de cette désignation vague, et, pour donner le change l'ont entourée de quelques mots qui excluaient saint Vincent de Paul et appelaient M. de Saint-Cyran ; par exemple dans le passage suivant : « Il me semble, dit la Mère de Chantai, qu'il n'y a qu'un cœur entre nous, et que vos prières et celles de ce digne serviteur de Dieu que vous tnavez acquises pa?' la
1. La Mère de Blonay a publié elle-même ces lettres comme adressées à « une grande servante de Dieu ». Il est permis de croire, pour la défense de la modestie de cette supérieure de la Visitation, qu'elle ne se serait pas décerné à elle-même un pareil éloge.
2. Remarquons que saint Vincent de Paul vivait quand les lettres de sainte Chantai qui font allusion à M. de Saint-Cyran furent publiées par Arnauld d'Andilly. Nous voyons mal « le plus honnête homme de France » publiant des faux du vivant de celui qui aurait pu le convaincre d'infamie. L'histoire s'écrit avec des faits, des dates et beaucoup de droiture ; non pas avec des polémiques passionnées.
miséricorde de Dieu. » Ou voit ce qui a pu être ajouté, et combien facilement et dans quel but.
Je les soupçonne même d'avoir publié à dessein ce mot : « ce bon serviteur de Dieu », de l'avoir glissé dans les entêtes de lettres, dans les salutations^ finales, partout où ils ont pu le mettre : « Je vous supplie de recommander à Dieu, etc., eL que le bon serviteur de Dieu fasse de même. » « Je salue nos très chères sœurs et le bon serviteur de Dieu. » « Je me soulage en vous disant quelque chose de ma peine, et à ce bon serviteur de Dieu, » etc. On voit le procédé qui n'est pas difficile, et qui, pour le dire en passant, est absolument opposé à la manière de faire de la sainte.
Pour multiplier ainsi dans ces neuf lettres les allusions et les souvenii's du bon serviteur de Dieu, on va quelquefois trop vite et on fait des contresens. Une de ces lettres, publiée par les jansénistes, non pas entière, mais en fragments, c'est la CGGGIP de l'édition de Biaise, a été publiée en entier par les religieuses de la Visitation. Or, on y voit dans la version janséniste une altération et un contre-sens dans le but de faire croire qu'il s'agissait dans cette lettre de l'abbé de Saint-Cyran, tandis qu'il s'agissait de saint François de Sales. Voici le fait, qui a son importance, puisque nous tenons ici la main du faussaire. Sainte Chantai éprouva une grande peine intérieure, nouvelle, ce lui semble ; car elle ne se rappelle pas avoir jamais eu la pareille. Tout à coup elle rencontre dans les lettres de saint François de Sales une lettre ancienne dans laquelle celte peine est décrite admirablement. Elle s'en étonne, elle ne peut en croire ses yeux. Elle en appelle à une personne amie, à M"® Angélique, si vous voulez, pour s'assurer qu'elle ne se trompe pas. Elle lui dit : « Lisez la lettre LXV^ du Livre IV. Elle me donne quelque petit soulagement et lumière que-le bienheureux m'entendait... Si vous me dites que vous connaissez bien que ce grand serviteur de Dieu (saint François de Sales) parle de ma souffrance, cela me donne une grande force. J'ai admiré cette lettre-là ; car je n'ai nul souvenir d'avoir jamais eu semblable peine. Autrefois c'étaient des tentations que j'avais contre quelque chose de la foi, comme il se voit dans ses
i-:t m. de saint-cyran 475
épîlreë ; mais ce que je sens est tout différent. Aussi est la lettre différente des premièx'es, ce qui me fait croire que Dieu permit que j'eusse autrefois quelque courte atteinte de ce que je sens maintenant pour faire écrire cela au bienheureux. » Voilà qui est parfaitement clair; mais ce désir de faire paraître sainte Chantai consultant Saint-Cyran aveugle les jansénistes. Au lieu de cette phrase, si bien expliquée par ce qui précède et ce qpi suit : « Si vous me dites que vous connaissez bien que ce grand serviteur de Dieu (saint F'rançois de Sales, qu'on vient de nommer) parle (dans la lettre que je vous cite), de ma souffi'ance, cela me donne une grande force ; » ils écrivent en altérant légèrement le texte : « Que si vous me disiez que ce grand sei'viteur de Dieu et vous, voyez et connaissez bien ce qu'est ma soulfi'ance, » etc. Ce n'est rien, ce me semble ; mais par ce petit mot ; « Ce grand serviteur de Dieu et vous, » voilà saint 'François de Sales exclu, et en rapprochant cette phi'ase de celle qui suit : « J'ai grand désir de me faire connaître à vous et à ce digne serviteur de Dieu, » voilà Saint-Cyran substitué au saint évêque de Genève*.
Après avoir indiqué ce travail de falsification, que j'abrège, nommerai-je les lettres fabriquées? La CCCCXIIP l'est probablement, et probablement aussi le premier paragraphe de la CCCCXV*', et peut-être aussi la CCCCXIV®, imitation et sorte de calque de la première des lettres de sainte Chantai à saint François de Sales ; et peut-être aussi la CCCCXVIP. Je soupçonne tous ces petits billets courts, qui ne contiennent rien d'original, d'avoir été fabriqués pour accompagner et pour corroborer et expliquer les lettres vraies fafsifîées. Mais je n'insiste pas, étant trop difTicile, ainsi que je l'ai remarqué au commencement, de rien préciser avec exactitude en l'absence de pièces originales. J'en ai assez dit, du reste, pour montrer en général le peu de valeur de ces lettres, et pour établir solidement, je pense, que trop d'obscurité les
1. En écoutant ici Ms' Bougaud, ne semble-t-il pas le voir u travailler » la lettre de saint François de Sales au P. Bidet. Il est triste de constater une semblable mentalité chez un évêque.
nu SALNTE JEANNE DE CHANTA L
enveloppe pour qu'elles puissent jamais être acceptée» comme des monuments authentiques. Le fussent-elles d'ailleurs par quelques-uns, nous avons prouvé qu'on n'en peut rien conclure contre les sentiments et les vertus de la vénérable servante de Dieu, et cela suffît à notre dessein*.
Quels que soient la tristesse et le dég^oût éprouvés devant l'injustice et l'esprit partial d'un auteur, il n'est pas permis à l'historien de les passer sous silence. Pour comprendre mieux les faits sur lesquels est basée l'histoire, il est indispensable d'exposer ceux par lesquels elle a été déformée. Maintenant que nous avons pu juger de la valeur des objections présentées par les adversaires, nous reprendrons avec plus de plaisir l'étude consolante et paisible d'une mutuelle affection qui fut proportionnée à la beauté et à la grandeur des âmes des deux femmes qui l'éprouvèrent.
Le 4 mars 1637, la Mère Angélique répondait à M^^de Chantai.
4 mars 1637.
K \'otre lettre m'a surprise, ma très chère Mère, mais avec un si grand ressentiment de joie et d'union de mon âme avec la vôtre, que je ne puis vous l'exprimer. Je la sens croître tous les jours, et j'estime que c'est une singulière miséricorde de Dieu sur moi dont je suis très indigne. Il y a plus de trois mois que très souvent j'ai eu la pensée et le désir de vous écrire, particulièrement les jours des saints Innocents, de saint Jean l'Aumônier et de saint Jean Chrysostôme où vous m'avez été plus présente ; mais je ne l'ai pas fait craignant que vous ne fussiez infirme cet hiver, comme vous l'étiez l'autre, et qu'étant déjà surchargée de lettres, les nôtres ne vous peinassent encore ; quoique je n'aie point douté que votre bonté ne les eût agréables.
« Je prie Dieu souvent et votre bon ange, qu'il vous fasse
1. Mff BouG.\UD, Histoire de Sainte Chantai, t. II, p. 5«6 et suivantes.
sentir ce que je vous suis ; et je vois, ma chère Mère, qu'il me fait cette grâce par sa miséricorde. Je ressens avec une tendresse d'enfant ce qu'il vous plaît me daigner communiquer de votre âme. Ma très chère Mère, je suis allée aussitôt prosterner mon cœur devant le très Saint-Sacrement selon votre intention ; à laquelle quoique je sois très indigne de correspondre, je ne laisserai pas de le faire de tout mon cœur, et d'employer tout ce que je connais d'âmes à Dieu pour cela, car il le veut ainsi.
« Je n'oserais entreprendre de vous rien dire : je sais qu'il parle à votre cœur, et que le frappant d'une main, il le guérit et le soutient de l'autre. Je vous supplie, ma chère Mère, ne cessez point de lui demander ma véritable conversion. Il est vrai que sa bonté me presse sans cesse de ne la plus différer. Il me semble que je ne souhaite que cela en la terre. Cependant je fais toujours quantité de fautes, et particulièrement je ne suis point fidèle à surmonter l'inclination que j'ai à m'élever au-dessus de tout le monde, par propre jugement, ni à vaincre mon humeur brusque qui me rend toujours de ti'ès mauvaise édification et fâcheuse au prochain. Je vous supplie, ma chère Mère, menez-moi toujours avec vous, quand vous irez au tombeau de notre bienheureux Père et le suppliez qu'il obtienne ma guérison et l'accomplissement des désirs qne sa charité a eus pour moi.
*< Notre chère Mère (la Mère Agnès) se porte assez bien, et la maison est paisible, grâces à Dieu; le monastère du Saint-Sacrement va tout doucement, et l'esprit de Notre- Seigneur s'y établit dans une grande séparation du monde, qui est tout ce que je souhaite, expérimentant tous les jours combien cela est nécessaire pour correspondre à notre vocation. Le monde se corrompt tous les jours davantage, nous sommes obligées à nous en séparer toujours davantage. La Mère Geneviève est encore en la maison du Saint-Sacrement. Je n'ai pas manqué à lui faire vos recommandations. Elle vous remercie très humblement, et notre Mère aussi qui vous honore toujours de tout son cœur, et toutes nos sœurs, particulièrement ma sœur Le Maître et ma sœur Anne.
X Mou frère d'Andilly a été malade à rextrémilc depuis
178 SAINTE JEANNK DK CHANTAL
trois semaines. Dieu le laisse pour onze enfants qu'il a : mais particulièrement je crois afin qu'il vive tout à lui, comme il lui en a donné la volonté. Je vous supplie très humblement, ma chère Mère, de prier le Seigneur qu'il l'exécute. Je loue Dieu, de toute mon affection, des bénédictions qu'il verse sur vos maisons, et le supplie que ce soit ainsi jusqu'à la fin des siècles, et que je sois pour jamais, ma très chère Mère, parfaitement et inséparablement à vous. Dieu soit béni*. »
« Il y a plus de trois mois que très souvent j'ai eu la « pensée et le désir de vous écrire... mais je ne l'ai pas (( fait, craignant que vous ne fussiez infirme cet hiver « comme vous étiez l'autre. » Voilà qui nous prouve nettement que dans le courant de l'hiver 1635 la Mère Angélique était en rapport avec M""^ de Chantai, puisqu'elle n'eût pu sans cela connaître aussi exactement l'état de sa santé pendant ce même hiver. La tendresse et l'humilité de l'abbesse de Port-Royal n'ont pas besoin d'être prouvées, et cependant il est intéressant de remarquer ces paroles : « Je ressens avec une tendresse d'en- « faut ce qu'il vous plaît me daigner communiquer de « votre âme. » Ainsi la fondatrice de la Visitation avait bien vraiment confié ses peines intérieures à l'abbesse, et l'impression très douce que ressent le lecteur devant cette affection confiante ne justifie nullement l'expression violente de M?"^ Bougaud : « C'est une monstruosité ! »
Aux confidences de la sainte, la Mère Angélique répondait par une complète assurance sur la pureté de la voie où elle la savait engagée. Puis c'était des accusations sur elle-même, des nouvelles de la santé de la Mère Agnès, sa sœur, qui avait été nommée abbesse de Port-Royal. Elle lui faisait part de l'éiat où se trouvait actuellement le monastère du Saint-Sacrement, et lui
1. Lettres de la Révérende Mère Marie-Angélique Arnauld, Abbesse cl réformatrice de Porl-Royal, Utrecht, MDCCXLII, t. I, p. 92.
parlait de la bonne Mère Geneviève dont l'heureux établissement avait causé tant de joie à M""" de Chantai, Elle ajoutait : « Je n'ai pas manqué à lui faire vos recommandations. » Ces mots soulignent l'intimité des rapports qui existaient entre la Visitation et Port-Royal. La Mère Angélique donnait son avis sur le plus ou moins de valeur des supérieures salésiennes, pendant que M™® de Chantai faisait transmettre ses recommandations à la Mère Geneviève, abbesse du Saint-Sacrement et fille de la Mère Angélique.
Ici il manque une lettre de M'°« de Chantai. La Mère Angélique écrivait le 3 juin 1637 :
3 juin 1637.
« Je ne vous puis dire, ma très chère Mère, la peine continuelle que j'ai eue depuis que nous avons reçu celle qu'il vous a plu nous écrire, de ne vous pouvoir répondi'e aussitôt, parce que je n'ai pu encore retirer l'avis que vous idésirez d'un vrai serviteur de Dieu * qui reçoit de très grandes lumières de son infinie bonté, pai'ce qu'il a toujours été extraordinairement occupé en affaires de charité. Il est à présent malade ; mais je vous assure, ma chère Mère, qu'il vous a toujours devant Dieu, le suppliant de soutenir et augmenter sa sainte grâce en vous dans vos travaux, ce qu'il ne doute nullement qui ne vous arrive. Il dit que votre affliction vous est nécessaire, pour la conservation des grâces si singulières que vous avez reçues de Dieu. A son premier loisir il écrira ce qu'il lui donnera.
« Mais je n'ai pu me résoudre d'attendre davantage à vous dire, ma très chère Mère, que je ressens dans un sentiment et une tendresse très grande votre martyre. Il est vrai que c'est aussi une consolation égale de voir la main très aimable de Notre-Seigneur perfectionner en vous son ouvrage, et il me semble que c'est notre bienheureux Père qui vous obtient
cette grâce. Enlin, ina très chère Mère, je suis tout assurée clan? l'infinie miséricorde de Dieu qu'il vous soutiendra, et que plus votre peine sera grande et plus elle enrichira votre âme. Quand je n'aurais pas le bonheur de la connaître depuis si longtemps, la seule manière dont vous parlez me ferait voir le fond de votre cœur et l'esprit de Dieu qui y repose.
« Enfin, ma chère Mère, je vous supplie pour l'amour de Dieuj qui par sa bonté a voulu me faire cette grâce, dont je suis si indigne, de nous unir en lui de vouloir renouveler cette union, comme je le souhaite de tout mon cœur, et d'une toute autre manière que je n'ai jamais fait, et qui vient de lui ce me semble. Vous m'êtes toujours présente. Je vous supplie, ma chère Mère, s'il me fait cette grâce, que je vous la sois aussi quelquefois, comme vous me le promettez, que vous demandiez toujours mon entière conversion. Car, en vérité, ma chère Mère, je vois toujours ma vie remplie de grandes infidélités ; dont beaucoup viennent de cette grande activité naturelle, que notre bienheureux père et vous m'avez toujours tant recommandé de mortifier : à quoi j'ai été très infidèle.
« Tout ce qu'il m'a dit m'est toujours présent, aussi bien que la charité qu'il a eue pour notre maison ; ce qui me donne confiance de la lui offrir et nous aussi, le suppliant qu'il obtienne de Dieu ce que sa charité lui a fait désirer. Nous avons lu depuis peu à la Communauté sa vie qui est la dernière écrite, et ses entretiens ; on lit présentement son traité de l'Amour de Dieu. Cela a tout renouvelé la dévotion de nos sœurs pour ce bienheureux * ; et j'espère, ma chère
1. Il est curieux de rapprocher de cette lettre de la Mère Angélique à M"' de Chantai ce qu'écrivait le P. Rapin, en 1661, à propos de la canonisation de saint François de Sales :
« La nouvelle qui vint cette année, de la canonisation de l'évêque de Genève ne fut mal reçue dans le royaume qu'à Port-Royal, où l'on n'en donna aucune démonstration de joie parce qu'il était moliniste, comme il paraît par lopinion qu'il a de la grâce qu'il explique dans ses œuvres ; ainsi on fut également mécontent dans le parti du saint et du pape qui l'avait canonisé, parce que l'un
Mère, que Notre-Seigneur par son intercession et par vos prières nous donnera part à son esprit si rempli de charité et d'humilité. Je ne sais ce que je vous dis, ma chère Mère, sentant une si grande ouverture de coeur que j'en perds la présence d'esprit.
« Je suis toute à vous. Ma chère Mère, je vous supplie très humblement de me recevoir tout de nouveau pour une de vos filles, et de me dire de vos nouvelles quand vous le pourrez. Notre Mère abbesse, ma Mère Catherine de la Miséricorde, ma sœur Anne, ma sœur Le Maître vous saluent très humblement et sont vos très humbles servantes. Pour moi il n'y a point de paroles qui puissent exprimer ce que je vous suis. * »
Voilà M. de Saint-Cyran admis en tiers dans la confidence de M*"^ de Chantai. « Je n'ai pu encore retirer « l'avis que vous désirez d'un vrai serviteur de Dieu », écrivait la Mère Angélique, « il est à présent malade... il dit que votre affliction « vous est nécessaire pour la « conservation des grâces si singulières que vous avez « reçues de Dieu ».
Le même jour oii la Mère Angélique écrivait la précédente lettre, elle écrivait en même temps à la Mère Péronne-Marie de Chatel, supérieure de la Visitation d'Annecy, qui l'avait consultée au sujet des peines de la sainte :
3 juin 1637.
« Nous avons été extrêmement mortifiées, ma très chère Mère, d'être si longtemps à vous remercier de la grande
et lautre étaient de ropinion des jésuites, qu'on tenait pour réprouvés dans la cabale. »
(Mémoires du Père René Hcpin, de la Compagnie de Jésus, sur l'Eglise el la Sociélé, la Cour, la Ville et le Jansénisme, 3 vol. in-8, Lyon-Paris, t. III, p. 182).