‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 76 sur 103 · Leilres, loc. cit. t. IV, p · texte numérisé non relu

Leilres, loc. cit. t. IV, p

tie que me fit notre bienheureux père avant que je fusse relig-ieuse. Hélas ! je le veux de tout mon cœur : c'est le seul bien que je désire, que l'accomplissement de ce sacré vouloir en tout sans exception : que sa bonté me fasse la grâce que je ne lui résiste en rien que ce soit. 0 Dieu ! serai-je si heui'euse que cette grâce et miséricorde s'accomplisse en moi? Demandez-la-lui pour moi, ma très chère Mère, je vous en prie : c'est grand cas quand je vous parle je m'attendris toujours un peu ; je le fais rarement, bien que quelquefois dans les vues et sentiments de la privation et soustraction de ces précieuses vertus, et des pensées contre elles, qui me sont autant de dards dans le cœur. Je les vois pourtant ces divins trésors, je ne sais où, au moins il me semble que je les désire, et voudrais souffrir toute chose pour en avoir la jouissance, et que rien ne saurait être affliction pour moi que leur privation. Mon âme voit je ne sais quelles délices aux âmes qui possèdent ces dons sacrés d'une vue qui me ferait dessécher de douleur si je m'y arrêtais. Mon Dieu 1 si j'étais si heureuse de pouvoir donner mon sang et ma A'ie pour la sainte Église, oui pour le plus petit article de cette sainte foi, il me serait un délice ; car, grâce à Dieu, je ne doute de rien,, et suis destituée de tout, ce me semble. Il faut passer outre, et vous dire, ma très chère Mère, que, fort peu de temps après que je vous eus écrit, il plut à la divine Bonté me soulager un peu de ces grandes pressures et angoisses que j'avais alors, par un plus sensible sentiment de sa divine présence ; car je pense vous ;ivoir dit que toujours il m'a été laissé quelque mince et imperceptible sentiment ou vue de Dieu, où mon esprit li'ouvait quelque accroissement en sa fine pointe parmi ces farauds orages des peines et tentations; et tandis que j'étais terme à me tenir là, ce bien causait quelque paix en mon âme dans celte pénible situation. Je me souviens que quand il plut à Notre-Seigneur me donner le commencement de mon soulagement dans ces grandes tentations, dont je fus travaillée tant d'années au commencement de mon vœu, sa bonté me donna cette manière d'oraison d'une simple vue et sentiment de sa divine présence, où je me sentais tout abandonnée, absorbée et reposée en lui ; et cette grâce m'a été

continuée, bien que par mes infidélités j'y aie beaucoup contrevenu, laissant entrer dans mon esprit des craintes d'être inutile en cet état : et voulant faire quelque chose de ma pari, je gâtais tout ; et encore souvent suis-je attaquée de cette même crainte ; non pas à l'oraison, mais en mes autres exercices oîi je veux toujours un peu agir et faire des actes, encore que je sens bien que je me tire par ce moyen de mon centre : surtout je vois que cet unique et simple regard en Dieu est aussi mon unique remède, et seul soulagement dans mes travaux et tentations, et en toute sorte d'accidents et divers événements de cette vie ; et certes, si je suivais mon attrait, je ne ferais que cela en tout, sans exception. Car si je pense fortifier mon âme par des pensées et discours, par des résignations et actes, je m'expose à de nouvelles tentations et peines, et ne puis faire cela que par une grande violence, qui me laisserait à sec; si qu'il me faut promptement retourner à cette simple remise, me semblant que Dieu me fait voir par là qu'il veut un total retranchement des saillies de mon esprit, et de ses opérations en ce sujet ; car son activité voudrait tout ménager, et peut-être que Dieu ne veut que cela de moi en toutes choses, je veux dire aussi en toute sorte d'exercices spirituels, que cet unique regard en lui, ni en toutes mes peines, tentations et afflictions qui peuvent arriver en cette vie : et c'est la vérité, que plus je tiens mon esprit ferme làdedans, mieux je me trouve en toutes choses, et surtout mes peines en sont plus tôt passées. Et l'activité de mon esprit est si grande, que j'ai toujours besoin d'être confortée et encouragée pour cela. Hélas ! mon bienheureux père me l'a tant dit ! mais mon esprit réfléchissant me dit qu'il ne m'a pas vue en ces peines que j'ai maintenant, et que ce n'était que pour l'oraison, et semblables tricheries, qui me donnent peine, et quelquefois donnent le change aux auti'es, dont je ne suis pas fâchée ; car en celle-ci je n'y vois point de péril, et j'y trouve Dieu, et n'ai qu'à me tenir ferme, où es autres il m'est avis que je marche toujours sur le bord d'un précipice. Feu notre bonne Mère supérieure m'aidait fort ; car elle me portait totalement à marcher ferme et sans crainte dans cette simple vue de Dieu en tout et sans exception : que cela suffisait ; cl

ET .M. DK SAINT-CYHAN 20ri

plus il y a du dénûnient, je dis même des sentiments de confiance, remise et repos en Dieu, plus, ce me semble, cela donne de force et de suavité à l'âme, qui voit qu'elle veut être simple et si pure, que rien ne l'appuie que Dieu seul. Nous avons une sœur qui marche dans le plus grand et absolu dénûment que je pense qui se puisse voir ; et notre bonne Mère de Chatel me disait que Dieu la faisait aller devant moi dans la voie où il veut que je marche. C'est une âme toute vertueuse. Notre bonne défunte lui fît écrire son intérieur; je le lui ai encore fait ajouter par le menu : son dénûment est admirable ; et, à ce propos, je me souviens qu'il y a quelques jours que Notre-Seigneur me donna une clarté qui s'imprima fort à moi, comme si j'eusse vu la chose nûment; que je ne me dois plus regarder, mais marcher à yeux clos, appuyée sur mon bien-aimé, sans vouloir voir ni savoir le chemin par où il me conduira, ni non plus avoir soin de chose quelconque, non pas même de lui rien demander, mais demeurer simplement toute éperdue el reposée en lui. Or depuis ce jour de soulagement, il me semble que j'ai été plus ferme à me tenir en Dieu. J'ai eu rarement de ces violentes attaques, sinon deux ou trois fois. Voilà tout ce qui m'est venu en vue : je pense qu'il est ainsi. Si je ne m'exprime pas bien à cet insigne serviteur de Dieu, vous ne laisserez pas de m'entendre et de me dire ce qu'il dira. Votre etc., etc. *... »

« II y a environ un mois que je reçus la vôtre du neuvième de novembre. » Il semble que, pour un esprit non prévenu, cette phrase de M""* de Chantai suffit à elle seule pour prouver que c'est bien là une réponse à la lettre de la Mère Angélique datée effectivement du 9 novembre 1637, mais l'évidence peut-elle exister en face de l'esprit de parti? Ajoutons que la Visitation ayant fait disparaître toutes les lettres écrites par la Mère Angélique à M™* de Chantai, à partir de la fin de

1. De Barthélémy, Lelîres, loc. cit., t. II, p. 592. Leilres, loc. cit., t. IV, p. 733.

iMUi SAiiNJfc; JKAiNiNK DE CHANTAL

de Tannée 1638, elle a cru ensuite pouvoir nier, sans craindre d'ôire prise en flagrant délit de mensonge, toutes les lettres écrites inversement par M"® de Chantai à la Mère Angélique.

« Si je ne m'exprime pas bien à cet insigne serviteur de Dieu, vous ne « laissez pas de m'entendre et me dire « ce qu'il dira, » Le rôle consolateur de la Mère Angélique et M. de Saint-Gyran est ici bien nettement déterminé.

A ce moment se place l'emprisonnement de M. de Saint-Cyran. Richelieu, après avoir employé tour à tour la flatterie, les présents, les honneurs, dans l'espérance d'arriver à faire du saint abbé une de ses créatures, voyant qu'il ne pouvait l'asservir, s'était décidé à le faire emprisonner. Henri IV avait raisonné avec plus de noblesse quand saint François de Sales avait refusé ses présents, mais le grand roi ne mêlait pas à ses talents d'homme d'Etat un amour-propre d'auteur, comme le faisait la redoutable Eminence. Tout en poursuivant l'abaissement de la maison d'Autriche, avec une grandeur de vue à laquelle nous nous plaisons à rendre hommage, Richelieu écrivait sur l'altrition. La nécessité de l'amour de Dieu s'alliait mal avec le côté implacable de sa nature. Or, M. de Saint-Gyran, tout comme jyjme (jy Ghantal, était « un enfant d'amour », et il avait déplus une plume triomphante *. L'aff"aire de la rupture du mariage de Monsieur frère du roi ^, rupture à

1. En portant cette appréciation, je me place au point de vue de l'époque : ce n'est plus le nôtre.

2. « Richelieu aurait voulu le résoudre à rompre son mariagej clandestin avec Marguerite de Lorraine, quil ne lui avait pas per mis de ramener en France. Il faut rendre cette justice à Monsieu^ — car c'est, je crois, la seule bonne action qu'on lui connaisse qu'il ne consentit jamais à abandonner sa femme. (Arvède B.\rini La jeunesse de la Grande Mademoiselle, Paris, 1901, p. 157). »

laquelle eurent la faiblesse de consentir le P. de Gondren et Vincent de Paul *, était venue précipiter les événements. Le saint abbé devait expier son obstination à vouloir vivre dans l'obscurité et l'indépendance chrétienne, loin des charges et des honneurs qui sont une entrave à la liberté de l'âme. Le 14 mai 1638, Richelieu répondait à ses refus d'évéchés en le faisant enfermer au donjon de Vincennes, comme prisonniei- d'Etat -, confirmant par avance ce qu'allait écrire le grand directeur à un de ses amis : « Que la voie étroite l'avait oblig^é à <( épouser une prison plutôt qu'un évêché parce qu'il « pouvait bien jug-er eh ce temps-là que le refus de l'un « le conduirait nécessairement à l'autre sous un gouver- « nemenl où on ne voulait que des esclaves"'. » Voilà bien, résumé par M. de Saint-Cyran, le crime impardonné et impardonnable de Port-Royal, cette indépendance souveraine, cette royauté consciente et insaisissable de l'Esprit. Que pouvait la tyrannie du pouvoir absolu devant le vol audacieux et triomphant de quelques aigles qui avaient bâti leurs nids, non sur le sommet des montagnes neigeuses, mais dans le sein même du Père? Angélique Arnauld, Saint-Cyran, Pascal, intelligences lumineuses, cœurs magnifiques, êtres aussi complètement évolués qu'il peut-être donné à la terre de porter, c'est en vain que les hommes forgent pour vous des chaînes, vous avez échappé à l'emprise de la matière.

1. « L'assemblée et presque tous les théologiens, jusqu'au P. de Gondren, général de l'Oraloire, et le P. Vincent, supérieur des Missionnaires, furent d'avis de la nullité du mariage ; mais quand on vint à l'abbé de Saint-Cyran, il ne cacha point qu'il croyait que le mariage ne pouvait être cassé (Racine, Abréyé de l'Hisloire de Port-Royal, Paris, 1908, p. 25). -

Page 1