Lettres, loc. cit., t. I, p. 115 et
en repos, comme pour mon regard, je vous avoue que sans elle je me tiendrais moins assuré au temps qu'il plaira à Dieu de m'appeler. Car il me semble qu'elle me sert de voile, pour couvrir devant Dieu la laideur qui m'a paru dans le reste de ma vie. C'est une faveur que Dieu nous a faite ;i tous deux, qui nous doit tenir lieu de pénitence, et que nous ne saurions bien reconnaître, si nous n'espérons plus que jamais en sa miséricorde ; de laquelle peu s'en faut que je ne vous assure, pourvu que vous ne la détourniez pas par des inquiétudes et des défiances, qui ne peuvent venir que de votre ennemi.
« II faut vivre par la foi au temps de la maladie comme au temps de la santé, et ne vouloir avoir d'autre assurance de son salut, que celle qu'elle donne à une âme qui la possède en perfection comme vous. Puisque vous avez eu part aux mauvais discours que la passion a semés touchant ma conduite et mes sentiments, vous devez espérer comme moi, ï que la pureté de votre créance sert à rendre votre vie plus i pure aux yeux de Dieu, qui sait qui nous sommes. Car cette 1 pex'sécution approche, selon les Pères, de celle des martyrs qui trouvaient une sorte d'innocence dans cette sorte de souffrance, soit qu'ils y mourussent, ou qu'ils n'y mourussent pas.
« Mais vous avez un sujet particulier de vous consoler que je n'ai point, qui est la vie religieuse que vous avez menée jusqu'à présent, sans que quelques défauts, que vous y avez pu remarquer, vous en ôtent le mérite ; puisque vous en avez fait pénitence en une manière si parfaite, qu'elle vous a attiré de l'envie, et l'envie la médisance publique, et la médisance publique vous a servi pour satisfaire pleinement à Dieu.
« J'ai vu dans saint Bernard diverses couronnes pour les divers mérites et degrés des vierges religieuses. Je pense vous pouvoir promettre sans témérité par la connaissance que j'ai de votre âme, qu'il y en a une pour vous. C'est la vérité qui me fait parler ainsi, et le désir de vous consoler plutôt que de vous llatler.
« Rendez-moi cette soumission, en l'état oij vous êtes, de
croire qu'il y a plus à craindre dans le passage de la mort pour moi, que pour vous. Si je ne vous connaissais autant que je vous connais, vous auriez sujet d'en douter. Et néanmoins je suis en cette disposition maintenant que j'espère de tomber en mourant entre les mains favorables de mon Dieu.
« Le pis qui vraiscmbablement vous peut arriver, c'est de recevoir quelque discipline et quelque correction de sa divine main. Heureuse l'âme que Dieu daigne lui-même 'châtier en l'autre monde. Il n'y a point de différence entre le juste qui est châtié ici, et celui qui est châtié là, sinon que la grâce croît ici parmi les châtiments, et non pas là ; mais l'amour de l'âme envers Dieu demeure égal en ces deux lieux et en ces deux sortes d'afflictions. C'est ce qui fait que la douleur n'est pas séparée du plaisir secret qu'il y a d'être affligé par celui qu'on aime, et dont on jouit pleinement par des plaisirs ineffables après l'affliction. Que si la douleur du châtiment est plus grande là qu'elle n'est ici. l'amour qui y est en contrechange plus pur, fait qu'on aime la douleur comme un plaisir. Ce que le juste ne saurait faire si bien en ce monde.
« Commencez, ma Mère, d'entrer en Dieu, dans votre maladie, et de sortir de vous-même Rendez-vous à lui sans avoir d'autre objet que sa volonté et que sa gloire. J'ose vous engager ma parole que si vous êtes encore au même état où je vous ai laissée, la mort que Dieu vous enverra tôt ou tard, selon son décret étemel, sera votre purgatoire particulier, qui purifiera toute votre vie, comme celle de Jésus-Christ a été le purgatoire général de tout le monde, et Dieu même achèvera d'y consumer par le feu de sa charité ce qui restera d'impur.
« Dites-lui en l'état où vous êtes, en la maladie comme en la santé anima mca in manibus meis semper. J'ai toujours mon âme, c'est à dire ma vie entre vos mains, comme un bouquet que j'ai reçu de vous, pour vous le rendre quand il vous plaira me le demander. Et lorsqu'il arrivera, dans le temps ordonné, que a'ous verrez Dieu venir à vous, dites-lui ces paroles de Jésus-Christ : Saluisica me Pater ex hachora.
voici mon heure. Sauvez-moi, mon Père, dès cette heure.
« Cependant opérez votre salut en l'état où vous êtes, non pas par crainte servile, mais par crainte filiale et par obéissance. Ce sont ces deux vertus qui sanctifient un malade; et parce qu'il n'y a guère de plus grande humilité que de reconnaître en vos maladies la grande distance qu'il y a entre Jésus-Christ approchant de la mort, et noys, il faut vous souvenir de ce que je vous ai dit autrefois, qu'entre les maux il n'a pu être susceptible des maladies, ni entre les vertus de l'espérance, comme le reste des fidèles, et qu'il leur a laissé les maladies en partage et l'espérance, pour mériter et consommer par l'un et par l'autre leur salut au jour de leur mort.
« Il n'y a rien qui nous fasse davantage mériter de Dieu que l'attente paisible de ce qu'il lui plaira faire réussir de tous les deux. Il ne s'est réservé que la seule obéissance pour le temps de sa Passion, laquelle si vous joignez à votre maladie, la supportant avec patience et une entière espérance du salut de votre âme, en quelque manière que Dieu dispose présentement de votre corps, je veux être voti-e garant en qualité de confesseur, autant qu'humainement je le puis être .
« Mais parce que Dieu nous commande d'aller à la mort en nous éloignant, comme Jésus-Christ nous a souvent appris par son exemple, tout ce que je vous ordonne pour pénitence, est de lui obéir en cette occasion en la personne de N. et de prendre de sa main, ou de quelque autre qu'elle mettra en sa place, tout ce qu'elle vous présentera, soit remède ou nourriture. Je sais qu'il ne vous est pas facile de le faire, et que le naturel, avec la faiblesse de la vertu humaine qui veut à contretemps ce qu'elle ne veut pas, vous excitera des répugnances. Mais je vous prie de vous souvenir de trois choses : que le principal de la religion consiste à ne suivre pas les mouvements de son propre esprit ; qu'il n'y a point devant Dieu une plus grande pénitence que celle-là ; et qu'il faut aller à lui en se laissant soi-même.
« Ainsi, vous trouverez par expérience, ou en ce monde, ou en l'autre, ou en tous les deux, qu'il n'y a rien de si favo-
rable que la maladie pour un chrétien qui a espérance et obéissance, puisque c'est le mal unique que Jésus-Christ nous a laissé tout entier sans y prendre part durant toute sa vie. afin de nous donner moyen de lui satisfaire pleinement pour nos péchés. Car c'est une passion nouvelle distincte de la sienne, que nous devons bien ménager, parce que si nous échappons de la maladie, notre vertu augmente en ce monde, et si Dieu nous appelle à lui, notre gloire s'augmentera dan> le ciel. Je le prie de tout mon cœur qu'il vous fasse éprouver l'un et l'autre s'il lui plait, et l'un après l'autre, afin qu'ensuite du remerciement que vous lui rendrez étant guérie, je lui rende une action de grâces de vous avoir rendu la santé, et augmenté la vertu *. »
En même temps qu'il consolait la fondatrice et l'abbesse, M. de Saint-Cyran se recommandait à leurs prières et demandait qu'une messe à son intention fût dite au tombeau de saint François de Sales. Il réclamait aussi, et dans le même but, une communion générale aux filles de la Visitation. Ce fait, bien significatif, n'a pas empêché des adversaires partiaux de l'accuser d'avoir éloigné les âmes de la fréquentation eucharistique.
Il est regrettable que le billet dont la Mère Angélique parlait dans sa lettre du mois d'octobre 1638 à M™* de Chantai, billet écrit « sur la prière expresse du prisonnier », ait disparu, ain.si que toutes les lettres écrites par la Mère Angélique, à partir de ce moment. Mais il est intéressant de remarquer dans celle-ci, la dernière que nous pouvons citer, que plusieurs grands personnages de l'entourage de M"® de Chantai, tels que dom Just, évêque de Genève, et dom Maurice, barnabite, se montraient plutôt hostiles envers Port-Royal, sans que la vénérable fondatrice ait j ugé à propos de modifier, pour