‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 86 sur 103 · Lellres Chrétiennes, loc. cit., t. I, p · texte numérisé non relu

Lellres Chrétiennes, loc. cit., t. I, p

cela, sa ligne de conduite. Elle écrivait à la Mère Angélique :

15 février 1639.

Ma très chère Mère,

u Si j'étais (digne de quelque souffrance des vrais serviteurs de Dieu, je sais bien que, selon mon sentiment, je choisirais de très gi^and cœur celle de ce vertueux Prélat * , avec la grâce du bon usage qu'il en fait, plutôt que toutes les félicités qui se peuvent trouver en cette vie. Mon Dieu ! ma chère Mère, que ce que vous m'en dites me console ! J'en bénis Dieu de toute mon affection, et supplie sa bonté lui communiquer, continuer et accroître ses grâces.

« Faites, je vous supplie que ce vrai serviteur de Dieu ne s'oublie point de moi en ses saints sacrifices et oraisons ; j'en ai plus besoin que jamais, ma peine intérieui'e se rendant plus pressante et continuelle depuis quelques semaines, et comme sans intervalle, plus serrée et impuissante, et les pensées plus fréquentes qui transpercent mon cœur ; car elles sont comme des dards poignants. J'en aime la douleur, puisqu'elle me sert de témoignage que je ne les veux pas, ne pouvant rien désirer, sinon cette incomparable grâce de ne point offenser mon Dieu et de faire et souffrir ce qui lui plaira. Je fais ce qui m'échoit et en la manière ordinaire, suivant l'observance, tant que je puis avec l'aide de Dieu. J ai pour l'ordinaire, quand je puis me retirer, ce soulagement d'accoiser mon esprit auprès de Dieu, en cette simple vue quand le sentiment m'en est donné, ou comme je puis, je me tiens là patiente et souffrante, sans rien faire ni dire, ne le pouvant sinon rarement quelque parole d'union ou d'acquiescement, comme je puis, et quelquefois, j'ai de la peine à cela par la crainte que ce n'est rien faire. Mais je la souffre et continue tant que je puis à me tenir ferme là. Il est impossible d'exprimer la qualité de ma souffrance. Mon esprit actif et tou-

1. Ici, De Barthélémy met en note que le prélat, dont il est question est M. de Saint-Cyran.

jours rétléchiasant i'ait toujours quelque l'egard, et cela l'effraie. Quelquefois la tête et le cœur sont si saisis, que c'est chose étrange. Je tâche de souffrir tout comme je dis, et de ne faire aucune réflexion volontaire. Il m'est avis que j'aurais quelquefois besoin que l'on m'entendît pour m'encourager et soulager. Dieu ne le veut pas, ni moi aussi. Son saint nom soit béni ! Ma chère Mère, je me soulage un peu en vous disant quelque chose de ma peine; et à ce vrai bon serviteur de Dieu que j'honore tant, me confiant que vous prierez bien tous deux pour moi, et me direz toujours quelque bonne parole. « Je recomnjande cette affaire au bon serviteur de Dieu, afin que, si c'est un dessein de Dieu, il réussisse à sa gloire. Je ne désire en toutes choses que la très sainte volonté de Dieu soit faite. Pourvu que je lui sois fidèle, toutes autres choses me sont moins que rien. 0 Dieu ! qu'une âme est heureuse qui a la liberté de traiter avec Dieu, et de se fortifier par lumières et sentiments contre les travaux et les événements de cette misérable vie. Tout cela m'est ôté, et ne me reste que cette simple soumission aupi'ès de Dieu sans en pouvoir faire d'autre, ni la sentir, ni oser regarder, si je suis ainsi, sans m'exposer à être repoussée par une mauvaise pensée, ou serrure de cœur; ainsi faut simplement demeurer là comme il plaît à Dieu. Son saint nom soit béni ! * »

La sympathie de M"® de Chantai pour M. de Saint- Cyran était devenue de l'enthousiasme. Pour elle, le saint abbé était, non plus un prisonnier, mais un confesseur de la foi. Après l'avoir plaint, maintenant elle l'enviait : « Si j'étais dig^ne, etc..

Gomment cette flamme d'enthousiasme avait-elle effacé dans son cœur la pitié qui y était primitivement ? Arnauld d'Andilly va nous répondre : « C'estque cette révérende « Mère savait par les lumières que Dieu lui avait don- « nées dans les prières qu'elle faisait sans cesse pour sa

Lettres Chrétiennes, loc. cit.. t. I, p. 55.

F':t m. de saint-cyran 225

« délivrance, qu'il était injustement persécuté. » Aussi s'adressait-elle à lui, par l'entremise de la Mère Angélique, avec plus de confiance et d'affection que jamais : « Je recommande cette affaire au bon serviteur de Dieu », « Je me soulag-e en vous disant quelque chose de ma « peine, et à ce bon serviteur de Dieu que j'honore tant, « me confiant que vous prierez bien tous deux pour moi (( et me direz toujours quelque bonne parole ». « Faites, « je vous supplie, que ce vrai serviteur de Dieu ne s'ou- « blie point de moi en ses saints sacrifices et oraisons. » Ici, nous n'avons pUis de réponse de la Mère An|çélique à citer, mais nous avons encore une lettre de M™* de Chantai qui va précéder de bien peu son dernier voyag-e à Paris.

15 janvier 1640.

Ma très chère Mère,

« Nous fîmes faire incontinent la dévotion que vous nous recommandâtes par la vôtre dernière. Dieu veuille qu'elle ail été profitable à cette personne. 0 Dieu ! qu'il y a grande compassion aux âmes qui sont en péril d'offenser Dieu. Toute appréhension passe tôt de mon esprit hors celîe de cet éloignement et séparation de Dieu. J'écris ce mot avec violence, tant le fait m'est en horreur et me pénètre. Mais cette infinie bonté, par les intercessions de la Sainte Vierge, comme je crois, me tient un peu plus ferme à ne pas m'arrêter à regarder ma peine, quoique je la sente douloureusement quelquefois; et souvent, grâces à Dieu, j'y ai eu des intervalles, non toutefois dans un entier affranchissement. Dieu le veut ainsi ; sa sainte volonté soit faite, et, moyennant son aide je ne veux jamais que ce très saint bon plaisir, nonobstant que je vous écris ceci avec abondance de larmes, ce que je n'avais pas pensé de faire, parce que depuis quelque temps le mal ne m'a pas pressée. J'ai grand plaisir de bien connaître la volonté de Dieu pour ces trois choses que je vous supplie de

recommander et considérer devant sa bonté, et que le fidèle serviteur de Dieu fasse de même, etc. * ... »

Au mois d'août 1641, M™^ de Chantai fît un dernier voyage à Paris, et c'est au cours de ce dernier séjour que se place l'entrevue avec la Mère Angélique ^ dont parlait Maupas du Tour, quand il disait que « voulant « aussi satisfaire au désir que Madame de Port-Royal « lui témoigna de la voir en son monastère, elle y « demeura deux jours, où ces deux grandes âmes s'en- « Irelinrent avec bénédiction et une joie singulière de « part et d'autre-^'*. » Le récit de Arnauld d'Andilly ne diffère pas de celui de Maupas du Tour :

1. De Barthélémy, Lettres, loc. cit., t. II, p. 599. Lettres chrétiennes, loc. cit., t. I, p. 57.

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