‹ Les Amis oubliés de Port RoyalChapitre 88 sur 103 · De Barthélémy, Lettres loc, cit., t. II, p · texte numérisé non relu

De Barthélémy, Lettres loc, cit., t. II, p

Lettres chrétiennes loc. cit., t. 1, p. 59.

Pendant que M™* de Ghantal écrivait ce billet, M. de Saint-Gyran, sollicité par la Mère Angélique, écrivait lui-même. Aussi sa lettre, comme le fait remarquer Arnauld d'Andilly, est, non pas une réponse au billet de la sainte, mais à ses précédentes lettres dont il avait pris connaissance.

Du Bois de Vincennes, 25 octobre 1641.

« J'ai eu une grande joie de savoir de vos nouvelles par la Mère Marie-Ang-élique. Car il est vrai que je vous ai dans le cœur pourdes raisons que Dieu seul connaît, et qu'il me donne un singulier amour pour tous ceux qui sont à lui en esprit et en vérité. Je sais que le nombre n'en est pas fort grand, et peut-être qu'à cause de cela, l'afTeclion que j'ai pour chacun d'eux est plus grande. Je n'oserais vous dire jusqu'où elle va, et ce que je voudrais faire pour la moindre de ces âmes qui servent Dieu dans le désintéressement général de toutes choses, qui est la vraie pauvreté du corps et de l'esprit, hors de laquelle je ne vois pas comment il est possible de rendre à Dieu ce culte de la Loi de Grâce, pour lequel il dit, en parlant à la Samaritaine, qu'il est venu dans le monde.

« Et pour ne dire qu'un mot de cette affection que je sens dans le cœur pour ces âmes qui sont vraiment religieuses de la Loi nouvelle ; c'est à dire liées à Jésus-Christ par lui seul, et par son corps et son esprit, j'éprouve en vous qu'elles me tiennent lieu de sœurs et de frères, de pères et de mères, et qu'elles me font ressentir qu'il y a un autre ordre dans l'Eglise de Dieu, que celui du monde et de la vie séculière et civile, dans lequel on oublie son propre sang pour s'attacher à celui du Fils de Dieu, qui est le père d'une autre race et d'une autre génération, où je trouve le contentement de mon esprit et le repos de mon cœur à aimer ces âmes qu'il aime et dans lesquelles il a répandu son amour par son Saint-Esprit comme dit l'Apôtre.

« C'est ce que je vous puis dire de plus véritable et que vous avez le même pouvoir sur moi que si vous l'aviez reçu par des paroles expresses du Fils de Dieu.- déclarées à l'un et

à l'autre. Pour moi il me semble que je n'ai point besoin qu'il me le déclare par des voix sensibles qui résonnent aux oreilles de mon corps parce qu'il y a déjà longtemps que j'ai entendu, si je ne me trompe, sa voix intérieure et spirituelle qui m'a inspiré de vous aimer et de vous trouver ; parce que vous êtes à lui en cette manière singulière que je désire et que je cherche et que je voudrais, s'il m'était possible, imprimer dans toutes les âmes que je connais, car je sens je ne sais quelle secrète tristesse de voir qu'on ne traite pas Dieu selon la pureté de son Évangile, sur lequel néanmoins tous les chrétiens seront jugés.

« J'ai reçu un tel contentement d'avoir appris depuis peu, outre la connaissance que j'en avais déjà, que vous suivez cette pureté dans votre vie et dans votre maison, que c'est par là que je me confirme en la créance que j'ai, que mon affection pour vous vient de Dieu et de la sympathie qu'il a mise entre deux âmes qui, ne s'étant jamais vues, ont de pal'eils sentiments de vérité et de charité pour son service. Ce ne doit pas être une chose nouvelle dans l'Eglise que n'y ayant qu'un même esprit qui anime con corps, qui est plus un que notre corps ne l'est avec tous ses membres corporels, il se pi'omène dans ce grand corps spirituel répandu en tous les endroits de la terre et opère dans deux fidèles éloignés l'un de l'autre qui sont comme deux membres de ce corps, les même? pensées et les mêmes affections, lesquelles il n'excite pas en ceux qui sont proches les uns des autres et logés dans une même maison. Ainsi l'âme d'un homme qui Bst tout entière dans les moindres parties de son corps, ne trouve des pensées que dans la tête et des affections que dans le cœur, et ne forme que des mouvements imparfaits et grossiers par tout ailleurs.

« Il plaît à l'esprit de Dieu qui est très libre en son mouvement d'agir en cette manière sur les âmes qu'il veut favoriser, et de les unir ensemble sans qu'elles le sachent, et sans qu'elles se connaissent, en y imprimant des sentiments de vérité et de charité presque pareils. Mais s'il arrive par une heureuse rencontre qu'elles en soient informées par quelqu'un qui soit de la connaissance de l'un et de l'autre, elles

admirent à l'instant la puissance de l'Esprit de Dieu et de sa grâce dans la ressemblance de Ipurs sentiments, et commencent à se regarder de loin comme deux personnes qui s'aiment et qui sentent au-dedans une même lumière et une même chaleur de Dieu. Cette discipline chrétienne de votre première maison qui me semble être, à l'égard des autres, ce qu'était dans les Actes la première Eglise de Jérusalem, est la mienne, si je l'ose ainsi dire, et celle que je me suis toujours proposée pour une véritable religion.

« Car il n'y a rien que j'aie tant dans le cœur que cette pauvreté uniforme en toutes ses parties, et qui se trouve jointe avec une telle libéralité et charité, qu'elle produit plusieurs fois le jour l'aumône du pauvre envers le pauvi^e qui est la plus agréable qu'on saurait faire à Dieu, qui n'agrée pas toujours l'aumône du riche, pour les raisons qu'il nous en a marquées dans son Ecriture Sainte.

« Cet éloignement du commerce du monde que vous pratiquez dans votre maison (sans lequel la solitude, le silence, l'oraison et toute la religion n'est rien, selon saint Bernard) est la règle principale que je prescris à ceux qui veulent vivre en chrétiens, soit dedans ou dehors le monde; et je ne vois pas bien qu'il y ait de la différence entre vivre dans le monde et recevoir au Parloir les gens du monde, hormis dans les vraies nécessités, que la lumière de la grâce fait discerner d'entre les fausses, et de celles qui ne paraissent telles que par un secret amour du monde.

« Ce jugement que vous avez porté du monastère de N. ayant dit qu'il était trop beau, est le mien ; et je leur ai reproché plus d'une fois que leur bâtiment n'est pas conforme à l'esprit de saint Bernard qui voulait qu'on se contentât de petites maisons, et que chacun travaillât de ses mains pour se passer autant qu'il se pourrait, non seulement des artisans, mais aussi des ouvrages des étrangers et du dehors. Car je ne vois pas qu'on puisse passer pour pauvre devant Dieu si on ne l'est avec uniformité, et si la maison ne tient autant de ce vœu que les habits, et les habits que la nourriture et tous les trois que l'abandon de toutes choses que l'on a fait par les paroles prononcées le jour de la profession. Car

comment est-il possible qu'un étranger, qui passant par les rues verra un bâtiment superbe et magnifique, puisse juger par la seule face extérieure, que c'est la maison des pauvres? Et s'il entre dans l'Église et qu'il la trouve encore plus magnifique en ornements et en toutes auti-es choses, ne sera-t-il pas excusable, s'il juge que ceux qui l'ornent si bien sont des personnes riches? Que s'il pouvait passer encore jusque dans l'autre temple intérieur qui est le cœur de l'homme, selon l'Écriture, dont celui du dehors n'est que l'image, n'y aurait-il pas sujet de craindre qu'il ne trouvât qu'au jugement de Dieu quelques-unes de ces personnes sont véritablement riches, et dans la réelle possession des biens temporels, puisque les cœurs et les âmes ne les possèdent que par le désir, et par la secrète complaisance qu'elles y prennent? Il faut pardonner cette digression à un homme qui a été ravi d'avoir rencontré une des plus fameuses l'eligieuses de F'rance de son opinion.

« Ce que vous avez dit ensuite, de cette grande ville, qu'elle gâte tout, est si véritable que cela passe jusqu'aux vérités évangéliques qui regardent la morale, lesquelles y reçoivent assez souvent de déploi^ables altérations. Mais puisque ceux qui sont établis pour le divin ministère se contentent d'en gémir en secret, sans s'y opposer publiquement, de peur de se rendre l'objet de la haine de plusieurs, que peut faire un pauvre captif comme moi, sinon de verser des larmes devant Dieu, pour lui témoigner qu'on prend part aux maux de sa chère Epouse qui est l'Église, dont saint Bernard dit que les plaies intérieures et cachées sont plus dangereuses, et que c'est au milieu de la paix qu'elle sent les douleurs les plus amères ?

« Il faudrait être libre et vous parler de vive voix, pour vous faire voir à l'œil et toucher du doigt le dégât dont vous vous plaignez avec tant de raison. Car pour juger de celui qui s'y fait souvent des vérités et des vertus, il ne faut qu'avoir la conscience pure comme vous l'avez, et avoir été nourrie du lait, c'est à dire de la grâce de l'Église qui, ne pouvant toçîber en la moindre erreur, conserve toujours dans le fond de son cœur, la vérité, la vertu et la morale de

Jésus-Christ en toute son étendue. De sorte qu'il ne faut qu'être et vouloir être fille de l'Église, pour discerner, après en avoir eu l'instruction, tout ce qui s'est glissé d'impur dans ces trois chefs, pour l'éclaircissement desquels Jésus- Christ dit dans son Évangile, qu'il est venu dans le monde. Car avant lui, la vérité, la vertu et la discipline des mœurs étaient fort obscurcies dans l'esprit des hommes.

« Ce sont les choses piùncipales qui m'ont extrêment touché dans la lettre où l'on m'a parlé de vous, et qui m'ont fait dire que Dieu avait fait une affaire entre vous et moi, en l'éternité, et que j'étais obligé de vous aimer comme une élue de Dieu qui est le nom d'une Dame à qui l'Apôtre saint Jean écrit, et à laquelle il n'ose tout écrire, se réservant de lui dire d'autres secrets de la grâce de Dieu, lorsqu'il lui pourra parler. Je ne désespère pas, quoique vous soyez avancée dans l'âge, et que je sois bien avant dans la quatrième année de ma prison, et peu s'en faut de la soixantième année de mon âge, de vous voir à Annecy, où je suis obligé d'aller pour un vœu que j'ai fait depuis quatre ans, afin de remercier Dieu de la délivrance d'une âme qui a encore besoin de sa miséricorde par l'intercession de votre bienheureux Père.

« Je vous en ai parlé afin qu'il vous plaise de l'y aider par vos prières, lorsque vous serez au lieu où je ne puis encore aller, et où je désire vous trouver vivante lorsque j'irai. Ce sera alors que je vous pourrai pai'ler de ces peines qui vous travaillent, dont il semble que vous continuez de vouloir recevoir quelque soulagement par moi, ne sachant pas qui je suis, et le peu de grâce que j'ai dans le cœur et dans la langue, pour vous soulager par une lettre qui eût l'efficace de la parole vivante, à qui seule appartient de donner la paix aux âmes que Dieu exerce et travaille pour leur bien.

« Tout ce que je vous dirai, c'est qu'ayant appris où Vous en étiez, et me trouvant pressé, par celle qui vous aime, de vous écrire, j'avais de quoi faire un petit livre, quelques mois avant ma détention. Mais l'ayant voulu rassembler pour contenter celle qui m'en parlait souvent, je ne pus jamais

trouver les feuilles qui s'étaient brouillées dans mon cabinet. Sur cela je fus arrêté, et je n'ai jamais su depuis avoir les mêmes pensées, comme il m'arrive presque toujours.

« Cela vous fait voir que Dieu n'a pas voulu que je fusse alors votre consolateur, et qu'il y a peut-être dans vos maux quelque chose de divin, que les médecins de l'esprit ne sauraient g^uérir, comme ceux du corps avouent qu'il y a quelquefois de la divinité cachée dans les maladies corporelles, que leur art ne saurait surmonter. Hypocrate qui est le premier des médecins, quoique païen, en parle de cette sorte. Il y a des arrêts de Dieu immobiles, ou pour un certain temps ou pour toujours ; il y a des maux qu'il se réserve de guérir ou d'adoucir lui seul, sans vouloir qu'on en recherche ailleurs les remèdes et le soulagement. Il vivifie et mortifie lui seul certaines âmes qui sont à lui ; il les illumine et les obscurcit; il les réjouit et les afflige, s'approchant ou se séparant d'elles d'une façon si insensible, que ni elles ni les autres n'en peuvent remarquer aucune trace. De sorte que, comme dit l'Ecriture, lorsqu'on pense le posséder, il s'est retiré, et lorsqu'on croit qu'il s'est retiré, on le possède. C'est vraiment ce que Notre-Seigneur dit de lui et de son Esprit, qu'on ne sait d'oij il vient ni où il va. Et ce qui est bien considérable, il dit de même dans ce chapitre de saint Jean, des âmes qui sont à Dieu et renouvelées par son esprit, dans lesquelles se passent des choses si secrètes qu'il n'est pas quelquefois en la puissance des hommes spirituels et de celui-là même dont l'Apôtre dit que le spirituel juge de toutes choses, d'y comprendre rien. Tout ce qu'on peut dire de ces effets sensibles qu'elles ressentent, c'est que Dieu les opère certainement en elles, et que si ce sont des maux et des peines, il n'en réussira que du bien pour elles.

» Je ne me souviens pas des particularités des vôtres ; mais j'ose vous dire qu'il n'y a rien de dangereux pour vous, et qu'au contraire, elles me semblent être si précieuses, que vous ne pouvez désirer d'en être ni déchargée ni soulagée que par quelque intérêt propre, quoiqu'il regarde Dieu. Il vous purge, il vous humilie, il vous éprouve, il vous protège, il vous préserve par ces petits maux qui sont de lui, de plus

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grands maux qui seraient de vous. Ainsi, par de petites peines, il vous garantit des fautes et vous fait expérimenter la puissance de sa grâce, vous réduisant à une souffrance nécessaire, dont il ne veut pas peut-être que vous sortiez, non plus que moi du lieu où je suis, ni par l'intercession des saints du ciel, ni par les sacrifices des prêtres de la terre, ni par toutes les meilleures œuvres que vous pouvez faire, jusqu'au temps qu'il a déterminé de vous en délivrer lui-même.

« 0 l'heureuse souffrance dans laquelle il n'est pas permis à toutes les âmes de vivre en ce monde ! Et peut-être que vous ne vivez que pour cela, et que lorsque votre mal intérieur, dont vous vous plaignez finira, vous finirez et cesserez de vivre. Peu s'en faut que je ne crois que votre bonheur dépend de vos peines ; soit que Dieu vous veuille faire monter au comble de la grâce qu'il vous a ordonnée par ces peines intérieures et où vous avez d'autant plus de mérite qu'elles sont longues et fâcheuses ; soit qu'il veuille se payer par là du reste que vous devez à sa justice, qui veut être satisfaite ici ou ailleurs. En l'une et en l'autre manière, soit pourl'accomplissement de votre grâce, ou la satisfaction que vous devez à Dieu, il est certain que vos peines sont des faveurs que Dieu fait à peu de personnes.

« Quand il en a retiré une du monde et qu'il l'a établie dans une grande grâce, en un temps où la moindre est si rare ; qu'il lui a fait rencontrer une heureuse conduite et qu'il l'a rendue fille, et la première fille d'un bienheureux, et ensuite mère d'une infinité de filles religieuses, dont ce bienheureux est le Père, et qu'il l'a remplie d'honneur, non-seulement dans le monde et devant les hommes, ce qui serait peu de chose, mais dans l'Église et devant les anges, où l'honneur est inséparable de la vertu, et la réputation que l'on y acquiert, de la louange et de la bénédiction de Dieu et de cette première bénédiction qu'il a promise à Abraham, le rendant père de plusieurs âmes spirituelles : si ensuite et après tant de faveurs qui sont toutes divines et célestes. Dieu envoie à cette personne quelqu'affliclion, et la moindre de toutes qui est celle de l'esprit, lorsque l'esprit est fort par la grâce, c'est un bon signe e un grand témoignage de son

étemelle élection et du soin particulier qu'il prend de son salut et de sa conservation jusqu'à la fin,

« Comme il est nécessaire que du côté de Dieu il y ait une chaîne d'actions toutes divines pour sauver une âme, qui est marquée par l'Apôtre saint Paul en la première de ses épîtres, il faut aussi que du côté de l'âme fidèle il se trouve une autre chaîne par laquelle l'âme tende à Dieu et à son salut, laquelle demeure imparfaite et interrompue, si elle ne se termine à quelque notable peine et affliction, qui est proprement celle qui nous rend conformes à Jésus-Christ, nous faisant finir la vie et la charité en ce monde comme Jésus- Christ, dans des maux et dans des peines sensibles. Et c'est ce que j'ai voulu dire lorsque je disais ci-dessus, qu'il y a danger que Dieu ne vous ôte la vie, s'il vous ôte votre peine.

« Si j'avais le temps et la liberté d'écrire en ce lieu, je vous ferais voir par les Saintes Écritures que Dieu n'élève g'uère une âme dans un haut point de vertu, qu'il ne l'afflige ensuite pour le moins dans l'esprit. Nous en avons un exemple signalé dans le Nouveau Testament, qu'il est superflu de rapporter, parce qu'il est connu de tout le monde. Vous n'avez qu'à repasser par votre esprit les, grâces que Dieu vous a faites, qui sont toujours plus grandes dans l'esprit de celle qui les a reçues, que dans celui des autres devant qui elles ont paru, ou qui en ont entendu parler. Elles ne vous permettront jamais de mettre vos peines présentes au nombre des maux, mais plutôt au nombre des faveurs que vous avez reçues de Dieu. Ce que vous ferez avec plaisir si vous prenez garde au temps auquel Dieu vous les a envoyées, qui marque mieux son doigt et son opération divine, parce qu'elles ne vous sont arrivées qu'après qu'il vous a tirée du commun de l'Église et fait goûter par de longs exercices de vertu le don céleste, comme parle l'Apôtre et quelque chose de ces délices inefTables auxquelles on aspire et qu'on désire, lorsque l'âme qui a longtemps bien vécu, commence, dans la défaillance du corps, à se renforcer et à rajeunir pour l'autre vie.

« Si après la consolation que vous trouverez dans les grâces que Dieu vous a faites, lesquelles je connais être très grandes, par les bons sentiments que vous avez naguère

témoig'nés de la vérité et de la vertu chrétienne, vous demandez encore quelque consolation à un pauvre prisonnier, je n'en ai point de meilleure que de vous dire que, quand vos peines feraient un entier obscurcissement dans votre esprit (car je ne me souviens point de leur espèce): il ne faut que se souvenir que Dieu est aussi bien auteur de la nuit que du jour, comme dit David, et ce qui est plus et sert davantage à vous consoler, il est auteur de cette nuit que la grâce même cause quelquefois dans l'âme, lorsqu'après en avoir banni le péché, et y avoir bâti un temple orné de vertus comme de lumières, elle y excite des peines horribles qui l'obscurcissent, qui l'inquiètent et qui l'empêchent, non de marcher en sûreté, mais de voir clair dans les voies de Dieu.

« El quoi que je vous pense devoir dire, que le soir et le matin que la grâce produit, sont un même jour parfait, selon la genèse, oùtous les effets de l'opération de la grâce et de la justification de l'âme ont été dépeints dans les six jours de la création ; j'aime mieux néanmoins vous dire, que si cette nuit causée par la grâce vous effraye, saint Jean qui fut laissé par Jésus-Christ à la Vierge pour sa consolation, vous console en vous disant que Jésus-Christ est une lumière éclatante qui luit dans les ténèbres des méchants qui ne l'ont pas comprise. Ce qui vous oblige, à plus forte raison, de croire qu'il luit dans les ténèbres des bons et des fidèles, dont il est seul la cause, pour des raisons et des fins dignes de lui et des âmes qu'il aime, et qu'il tient à dessein dans un ol >curcissement pénible, sous lequel il se cache, afin que l'âme se souvienne alors de ces paroles de l'Evangile : Dieu qui est dans un lieu secret vous regarde. Car il réside proprement dans ces âmes justes et excellentes qu'il daigne éprouver ainsi, en faveur desquelles il est dit que Dieu habite dans les ténèbres, n'y ayant que le diable qui habite dans ces autres ténèbres des âmes infidèles et méchantes, qui ne l'ont jamais compris, comme dit saint Jean. Et comment le comprendraient-elles vivant dans ces ténèbres du péché, qui les empêchent d'aimer et de connaîti-e Dieu, parce qu'elles les rendent aveugles et endurcies, au lieu que les ténèbres des bons, causées par leurs peines et par la volonté de Dieu, leur font comprendre et

aimer Dieu beaucoup mieux et plus clairement que s'ils étaient dans des lumières sans ténèbres, et dans un repos d'esprit sans aucune peine.

« Je m'assure que vous l'éprouverez et que vos peines, au lieu de diminuer l'amour que vous portez à Dieu, vous réveillent et vous font penser à lui plus souvent, et avec plus de soumission que vous ne faisiez, et éclaircissant et purifiant le fond de votre âme par de nouvelles lumières et de nouvelles chaleurs du Saint-Esprit, elles vous font révérer, craindre et adorer Dieu encore plus parfaitement que vous ne feriez si vous étiez saris aucune peine. Ce qui me ferait craindre à moimême de faire une faute en vous en délivrant quand je le pourrais, mais je n'aurai garde de la commettre, si je savais certainement que ce fut le dessein de Dieu de vous les laisser pour vous purifier davantage et vous rendre digne d'aller jusqu'à lui, et d'entrer plus promptement dans sa joie après votre mort ; nul de ceux qui aiment Dieu purement ne pouvant désirer sans'pei'dre son amour, ou en tout ou en partie, qu'il cesse de croître dans une âme.

« Or, personne ne doute qu'il ne croisse beaucoup dans ces peines intérieures, comme quelques semences s'échauffent dans les froids et les gelées de l'hiver, et au contraire s'attiédissent en quelque façon dans les chaleurs de l'été. Ce serait faire comme celui qui voudrait empêcher le soleil de se retirer de nous, lorsqu'il nous donne le printemps, afin que la terre fût toujours éclairée de ces rayons qui font naître les tleurs et fleurir les arbres.

« Si les âmes des justes sont comme de bons arbres et comme de bonnes terres, ainsi que les nomme l'Évangile, il faut qu'elles se ressentent de la variété des saisons, et qu'elles aiment autant l'hiver que l'été, la sécheresse que l'abondance, la froideur que la chaleur, les ténèbres que la lumière, les tristesses et les peines que les plaisirs et les joies ; et enfin, l'absence et la retraite que la présence et l'approche du soleil.

« C'est le vrai état et la vraie disposition où Dieu veut que soit une âme qui n'attend rien que de lui, et qui jetant la vue sur cette plus haute partie de la Croix qui est au-dessus de la

tête de Notre-Seigneur, tient toujours le reg'ard intérieux' de son esprit et son affection secrète élevée vers lui, pour ne recevoir rien que de lui, et recevoir également tout ce qu'il lui plaira de lui envoyer, pour le moins avec une même force, si ce n'est avec une même gaieté d'amour et de bonne volonté.

« C'est pourquoi, pour ne rien faire contre l'ordre de Dieu, et ne vous pas faire du mal en vous faisant du bien, je me contenterai de vous laisser entre les mains' de ce Tout-Puissant et de ce Sage incompréhensible qui vous a si bien gouvernée jusqu'à présent, et qui s'est réservé à lui seul la conduite des saisons et du bon et du mauvais temps, aussi bien des âmes que des corps.

« C'est assez pour votre consolation, qu'il ait donné un arrêt, qu'il lui a plu de faire enregistrer dans les nouvelles Ecritures, et qui ne se trouve pas en termes si clairs dans celles du vieil Testament, par lequel il déclare que tout réussira bien aux âmes qui sont dans son élection. Ce terme est si général qu'il ne comprend pas seulement toutes les afllictions de leur corps et toutes les peines de leur esprit, mais aussi toutes les fautes et les manquements de leur cœur. Que ne doit point espérer ensuite d'une si grande promesse une âme qui a vécu longtemps dans l'amour de Dieu.

« Pouvez-vous en particulier trouver étrange qu'il vous traite comme il a traité ses plus grands amis dv.v.s le vieil et le nouveau Testament, David, Jérémie, Job et saint Paul? car je laisse les autres qui ont vécu en ce monde dans de si grandes afflictions d'esprit, qu'elles sont presque incroyables. C'est le sujet d'un livre qu'il faut l'éserver à un autre temps.

« L'un de ces quatre saints dit, pour ne marquer qu'un mot en passant de chacun d'eux : Que peu s'en faut que ses pieds ne lui aient manqué et que son cœur ne lui ait défailli, voyant ce qu'il voyait devant ses yeux. Que son âme s'est endormie de déplaisir et d'ennui ; et d'autres paroles et plaintes que je supprime, lesquelles vous pouvez lire dans ces Psaumes.

« L'autre dit qu'il porte un feu dans ses os qui le brûle et qu'il ne peut souffrir (Jérémie). Pourquoi ma douleur,

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dit-il, est-elle devenue perpétuelle ? Pourquoi la plaie de mon cœur qui me met au désespoir, refuse-t-elle d'être guérie ? Et ailleurs, perdant en quelque sorte lui-même l'espérance par le désespoir qu'il voit dans le peuple, il s'écrie, ne pouvant plus le supporter : qui a Jamais vu des choses si horribles ? Et en un autre endroit, il dit à Dieu : Quil Va trompé : Quil a été plus fort que lui. Et enfin, ne sachant presque où il en est, il maudit le jour qu'il est né, et le messager même qui porta à son père la première nouvelle de sa naissance.

« Le troisième dit : Que les démons passent et repassent tous les jours par le milieu de son cœur; et publie des choses si étranges de ses peines, que je crois qu'il ne m'est pas même permis de vous les dire, de peur de vous effrayer trop.

« Le quatrième dit : Qu'il porte toujours un démon qui nuit et jour le frappe et persécute sans cesse ; ce qu'il eût peut-être souffert avec patience s'il ne lui eût représenté les plus hideuses et sales images qu'on se puisse figurer, et qui sont les plus grandes peines d'esprit que Dieu puisse envoyer h une âme séraphique comme était celle de saint Paul, qui, après avoir été élevé jusqu'au troisième ciel et instruit par Jésus-Christ même dans l'école du Paradis, fut relégué comme dans l'enfer, ou pour mieux dire l'image de l'enfer fut gravée dans son esprit, afin qu'après de si grandes grâces qu'il avait reçues, il ne lui arrivât pas peut-être de s'élever contre Dieu par la vanité. Car c'est toute la raison qu'il allègue luimême de ce traitement rigoureux que Dieu lui faisait, et qu'il n'avait jamais pu par aucune prière détourner de lui, Dieu ayant déclaré qu'il était nécessaire pour l'humilier, et qu'il le porterait comme il semble toute sa vie.

« Cela seul confirme tout ce que je vous ai dit, et pour toute consolation vous oblige d'entrer avec ces saints dans cette sorte de prière qui consiste dans le seul regard de Dieu, autant que ia foi purifiée par la souffrance le peut permettre : puisque la peine intérieure qui dure toujours empêche peutêtre votre âme d'entretenir Dieu comme elle voudrait. Il n'y à rien qui vous puisse consoler davantage parce qu'elle est la prière des bienheureux, laquelle ils font, non pas pour eux,

mais pour les autres. Et par conséquent la plus excellente de toutes, et qui se ti'ouvera un jour jointe à la louange éternelle de Dieu dans vous, comme elle l'est maintenant dans eux, lorsqu'il plaira à Dieu de vous ôter ces peines et de les changer en ces joies ineffables qu'il vous t'ait mériter par elles.

« Et puisque vous avez en cela quelque ressemblance avec saint Paul, il est raisonnable que vous usiez de ses pai'oles, et que vous disiez incessamment à Dieu dans votre cœur, au milieu de toutes vos peines : Qui me séparera de V amour de Jésus- Christ ? L'affliction ou la peine, etc..

« Quand vous seriez par la violence de votre mal toute brûlée dans les os de votre corps, comme Jérémie, toute confuse et troublée dans l'âme comme David, toute ulcérée et persécutée par les démons comme Job, toute obscurcie et noircie par les horribles tentations, comme saint Paul, s'il vous reste seulement dans le fond de l'âme une ferme intention qui vous rende toute à Dieu sans exception, vous êtes devant lui la vérité et l'accomplissement d'une admirable figure qui a paru en Jésus-Christ au jour de sa Passion, où tout a été déchiré et rempli de confusion et de douleurs dans le corps et dans l'âme, mais les seuls os qui sont demeurés tout entiers, sans être entamés, ont soutenu tous les tourments de la Passion, pour marquer ce qui se passerait dans les âmes des justes, qui parmi les plus grandes peines et les plus grandes afflictions qui leur arrivent du côté du ciel et de la terre comme Jésus-Christ a été affligé de ces deux endroits, demeurent immobiles dans la vertu, et soumis parfaitement à Dieu par un regard intérieur vers lui, qui est l'image de leur future félicité, et dans lequel seul se conserve leur amour et leur bonne intention, qui est toute la force de l'âme, représentée par les os impénétrables et invulnérables de Noti'e- Seigneur dans sa sainte Croix *. »

M""** de Chantai reçut « avec une extrême joie, deux jours avant « son parlement de Paris », celte lettre

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