CHAPITRE Yll
Depuis Pau, un après-midi, pour rien, par curiosité et parce que l'excursion s'impose, Philippe et moi, nous sommes descendus à la gare de Lourdes. Heureusement, il n'y avait aucun pèlerinage. Des quais vides, et vides encore, à la sortie, les tramw^ay s, les fiacres, les innombrables omnibus d'hôtel (deMarieetde Jésus, de Saint-Michel, du Rosaire, du Sacré-Cœur). Devant nous se développait un décor âpre et doux de grandes montagnes nues, où chantent faux quelques maisons improvisées dans le style bain de mer. A la première impression, Lourdes semble une ville d'eaux, mais avec cette nuance que c'est une ville d'eau bénite. Je note chez les cochers qui nous sollicitent une sorte de politesse ecclésiastique. (Peut-être est-elle simplement béarnaise.)
Nous flânons en suivant la pente des rues. C'est une file d'étalages où de froides imaginations marchandes ont entassé chapelets, médailles, statuettes et coupe-papier. Rien de beau, ni même de bizarre, une bimbeloterie fort niaise. Serait-il donc impossible de faire des chapelets sans laideur? J'ai vu sur les ruines de Sparte, sous un platane, auprès des fontaines, un rêveur en fustanelle rouler entre ses doigts un (( kombolo » dont les grains d'ambre me plaisaient. Et puis qu'il serait simple de frapper quelques franches médailles ! Au milieu de ces pauvretés, voici pourtant la plus rare merveille, c'est la photographie de Bernadette Soubirous. Vous diriez d'abord d'une petite bonne ; mais attendez une seconde, et déjà votre figure s'adoucit, s'épure, s'incline de respect devant la paix de cette saine enfant de qui le regard fut sanctifié.
(( Regarde, Philippe, la belle petite fille qui a vu la sainte Vierge.
— Oh ! là, là ! — dit Philippe, en agitant à la hauteur de ses yeux bleus sa petite main pliée, — elle est trop jeune. »
De quelle manière il a dit : (( Oh! la, là ! » Se peut-il qu'il soit l'esprit de négation et moi de crédulité ? Sans doute le miracle de Lourdes n'est pas article de foi, mais il est article de commerce, et
c'est bien de l'arrogance, quand on n'a pas six ans, de contrarier les Intérêts des petits étalagistes ! J'insiste sur la photographie, j'invite Philippe à comprendre le rayonnement si doux et si persuasif de cette petite Bernadette. Un peu intimidé de notre désaccord, il me laisse très vite entendre ses raisons. Philippe n'est pas incrédule ; le fût-on jamais à cet âge? Seulement il sait que la sainte Vierge vivait très longtemps avant Napoléon, et comme il n'a pas rencontré de grandes personnes qui aient vu celui-ci, a fortiori il ne peut pas admettre qu'une petite fille...
(( Très bien, Philippe! mais tu ne possèdes pas tous les éléments d'une saine appréciation. C'est du ciel, dernièrement, que la sainte Vierge est descendue pour visiter Bernadette.
Alors il faut entendre son : (( Tu m'en diras tant ! )) et voir cette moue approbative qui signifie : (( Enfin, voici du bon sens. »
Dans l'histoire de Bernadette, que je lui raconte en détail, tout le charme, rien ne l'étonné, et la facilité de ce petit innocent à accepter le merveilleux m'est un document sur Bernadette elle-même, qui, si sage, si bien portante, prit tout aisément le contact du divin. C'est un plaisir, ayant dans ma main la main d'un petit garçon, de parcourir les rues
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banales où fleurît, au milieu de la vulgarité, cette incomparable légende vraie : « 11 était trois petits enfants qui s'en allaient ramasser du bois mort. . . » 0 force d'une telle beauté ! Je vois à Lourdes les plates conditions de notre vie au jour le jour, mais soumises à n'être qu'un terreau, d'où la fleur surgit sans y toucher que par sa mince tige. Je songe à la petite chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur (k Paris) : l'architecture et les meubles y sont du goût le plus médiocre, voire de la place Saint-Sulpice, mais, quand ces dames commencent de chanter, elles mettent du sublime sur le tout et même l'on trouve préférable que les objets soient quelconques, car des belles choses introduiraient une sorte de matérialisme, une beauté volontaire dans une atmosphère qui semble une pure émanation et rien que de lame vaporisée.
Je venais à Lourdes avec des images préconçues de foules en délire, qui, les mains chargées d'offrandes, courent aux piscines. Mais sous l'influence de l'honnête Bernadette et de ce joli ciel où glissent de gros nuages, j'abandonne mes couleurs asiatiques : c'est delà France qui m'enveloppe.
Pour oublier la ville boutiqulère et pour nous
mettre dans le paysage, nous avons gravi le Calvaire. Puisqu'il fallait représenter l'Immaculée Conception, qui est une pensée espagnole, j'aurais aimé qu'un sculpteur s'inspirât du chef-d'œuvre que Ribera peignit pour l'église des Augustines Récollettes, a Salamanque ; mais, tant bien que mal, je m'accommode de la Vierge bleue et blanche queje vois au pied du Calvaire. Ces yeux bleus, cette bouche rose dans un visage ovale, ces deux longs bouts flottants de l'écharpe bleue sur une robe blanche, le chapelet passé au bras droit, font un type assez fade, dès aujourd'hui pourtant significatif, consacré et sur quoi nos idées se groupent. Telle quelle, cette image me semble un peu dans le goût français ; je songe — niez donc ma bonne volonté — aux jeunes filles de Saint-Cyr qui jouaient Esther ou, plus directement, h des petites provinciales du catéchisme de persévérance. Nous sommes au 3i octobre, avec un temps de la Toussaint comme septembre en met sur notre Domrémy ; le vaste paysage montagnard qui m'entoure est fait de silence, de gris sur la terre et les cieux, avec des repos verts et des feuilles d'automne : celte Immaculée Conception, encore qu'elle manque de style, s'adapte avec certaines impressions de majestueuse douceur qui flottent sur la terre de Lourdes. Ici l'on suppose
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volontiers que le ciel n'est pas vide, ni la nature insensée ; on admet la présidence d'une raison insaisissable.
Je connais mal, très mal, les Pyrénées immenses. Cloîtré dans la divine douceur et dans le silence de Pau, je suivais mon rêve intérieur plutôt que les aspects du pays. Il y a dans mon rêve une douce terrasse, pareille aux promenades qui dominent le gave et la prairie de Pau ; c'est un espace de méditation qu aux meilleurs moments, chaque semaine, je parcours ; rien ne m'y heurte, tout m'y rassérène, et dans cette langueur des monts qui, le soir, se vaporisent vers l'azur liquide des cieux, je trouve pour me cicatriser 1 apaisante certitude du repos acquis à nos morts .
Pourtant un jour, derrière des accumulations de monotones horreurs, au bout d'un long couloir sinueux, j'ai vu le cirque de Gavarnie. Sa lourdeur stérile, sa majesté morne, me semblent des témoignages géologiques. Mais Lourdes est une rose sur le pied de la Vierge . ^
Ce jour d'octobre, quand je visitai Gavarnie, tels étaient les arbres épars dans les Pyrénées automnales que je puis dire qu'ils flamboyaient. C'étaient des hêtres brûlés par le gel, et leur masse faisait les montagnes mauves. Hêtres brûlés, pins verts, bou-
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leaux décolorés jusqu'au jaune le plus clair, le neveu de Charlemagne vous eut dans sa prunelle indifférente quand il combattit le Maure. Jusques h quand dureront les cierges perpétuels devant la Vierge de Lourdes? Fussent-elles précaires, leurs flammes, à peine sensibles sous le clair soleil et qu'allume la foi des pèlerins, me touchent mieux que ne fait le buisson ardent des montagnes.
A la descente du Calvaire, Philippe et moi, nous visitons les trois églises superposées : la basilique triomphante, sa crypte obscure, taillée dans le roc, puis, au-dessous encore, la chapelle du Rosaire. La basilique amuse, bariolée d or, d'argent, de velours et de soie par la gratitude des miraculés. La crypte semble trop sépulcrale pour un petit garçon de qui le piétinement, d'ailleurs, trouble le chuchotement des innombrables confessionnaux. Dans la chapelle du Rosaire, un enfant de chœur en soie bleue se détachait sur les brocarts jaunes du prêtre a l'autel, et les deux faisaient un émerveillement d'harmonie somptueuse. L'officiant disait d'admirables mots latins qu'orchestrait mon imagination. Je croyais respirer les roses impériales qu'un miracle fleurit au giron de la sainte Elisabeth.
Dans la douceur d'une église, on écoute couler le temps. Je convoque ici tous mes rêves, je les
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LES AMITIES FUA.NÇAISES
épure des médiocrités que nécessiterait leur réussite, et cependant que je mesure le néant de mes possessions, je me brûle des feux où je sais ne pouvoir jamais atteindre. Longues psalmodies intérieures, sentiment égoïste de l'existence, stérile remâchement, où nous revenons comme à notre refuge, après avoir participé aux activités du vulgaire.
Vers les trois heures nous quittâmes processionnellement l'église du Rosaire. Deux files tenant les bas côtés, le groupe somptueux de l'ostensoir s'avançait seul parle milieu de la chaussée. Les chantres semaient de beaux mots intercesseurs : Tiirris ebarnea... Vas honorabile... Fœderis arca... Janua cœli. — Ora pro nobis, répondaient celles qui ressemblent à Bernadette, et qu'on nomme les Enfants de Marie de Lourdes. Des cagoules blanches les vêtaient, lisérées de bleu sur un vêtement noir. Les plus petites filles donnaient la main aux chères sœurs. Ces voix en plein air, sous un ciel d'octobre finissant, quelles délices de tendresse et de tristesse !
Les figures des grandes personnes étaient marquées de vulgarité, mais ces figures, ces chapeaux, ces souliers jaunes, ces cravates aux couleurs fortes, dans cette atmosphère de légende et de surnaturel,
ne gâtent pas l'harmonie (et l'on me comprendra si l'on a senti parfois ce qu'il y a de reposant — le calme du grand art — dans V Enterrement à Ornans, d'un Courbet, où chaque détail nous devrait heurter par sa brutale grossièreté). Je vivais, d'ailleurs, l'un de ces moments exceptionnels où l'on comprend et savoure en toutes choses la substance unique et qui ne meurt pas. C'est alors que l'on sesur prend à songer avec toute la tradition chrétienne qu' « une seule chose est nécessaire » , mais sans pouvoir nommer cette chose. Je jouissais de mon extrême solitude d'esprit. Jouissance qui vaut souffrance, car je me prête à ce beau chant, à cette plainte suppliante : (( Tour d'ivoire, priez pour nous... Porte du ciel, priez pour nous... » mais je sais dans la même minute qu'une mésentente foncière me soustrait au bénéfice de cette intercession.
Il y avait sur mon cœur, à Lourdes, ces mêmes nuages gros de pluie chaude qui — dans cette minute où je me ressouviens — pèse sur les marronniers en fleur qu'encadre ma fenêtre. Tombez, douce et chaude pluie de printemps, qui pouvez faire germer les semences profondes ! Mais, sur Lourdes, — mon cœur excepté, — c'était un temps de calme et de paix, la grâce un peu glacée, un peu dure, d'une vierge. Nulle sensualité dans la défail-
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lance, un agenouillement sur une tombe. Je me sentais un étranger. Que personne du moins n'interroge le passant qui s'incline avec le commun.
On allait doucement à la grotte. Les beaux arbres d'automne ne prenaient que la peine de vivre, les vierges, de chanter des plaintes liturgiques, et le gave bruissait dans la verdure.
Inoubliable flamboiement pâle des milliers de cierges en plein air que fait brûler la foi des malades sur le lieu de l'apparition ! Douceur et humilité d'une petite grotte irrégulière au pied de la colossale montagne ! Derrière sa grille et parmi des monceaux de fleurs, l'autel d'argent a moins de lustre que ce roc glacé par les baisers brûlants. Au-dessus de l'ouverture, la Vierge blanche et bleue joint les mains, et comme l'air chauff'é par des milliers de flammes ondule, elle semble se mouvoir sous l'action des foules accourues pour la prière, pour le rêve et pour toutes les délices de l'attendrissement.
Sans plus de honte que les moutons de la bergère paissaient, les malades s'approchent et boivent de l'espérance... Ces gens très ordinaires, agissant en plein air avec une tranquillité, une confiance, une ignorance si parfaite du ridicule, prennent du style
et font de la beauté par leur assurance même, par leur paix contagieuse. Nous nous tenions un peu à l'écart pour ne point les importuner par la présence d'un être vivace, et puis, s'ils viennent de si loin pour demander leur guérison, sont-ils très sains pour un petit garçon?
Mes pensées glissaient sur cette belle nature sans plus de secousses qu'une barque au fil de l'eau. Je ne les poussais point, mais elles me portaient, taciturne et triste en apparence, bien plutôt étourdi par la nouveauté de la scène. Je suspendais à tous ces arbres mes cantiques journaliers, pareils à ces (( chapeaux de fleurs » que les enfants de Domrémy portaient jadis à l'arbre des fées. Sur cette terre mangée de baisers, si j'avais vu se mettre à genoux des jeunes femmes désirables, c'eût été presque insupportable d'extrême volupté ; mais ici l'univers est pur, un peu dur, virginal, tout éloigné de nos besoins (pareillement suspects) d'inquiétude et de repos .
Quelle douceur virgiliennc dans ce culte d'une Vierge, institué par une enfant auprès d'une eau courante ! Ces beaux lieux où l'humanité se dilate le cœur à chanter le Miserere ne se laissent pas aisément quitter. On y éprouve des transports qui font monter à la surface tous nos secrets et dont la
cadence seule nous attendrit. C'est Ici une promenade du sentiment. Elle s'oppose dans mon esprit à la froide charmille à la française où le jeune Renan médita les lettres de sa sœur si raisonneuse. Ici le cœur ne laisse pas la raison décider rien à elle seule. Ici la Vierge a dit : « Mangez de 1 herbe. )) Eh bien ! pourquoi n'en mange-t-on pas ? De là peut-être beaucoup de guérisons manquées.
Le silence enveloppait la grotte miraculeuse, les cierges brésillaient davantage, car la nuit descendait. Quelle solitude pour nous deux qui ne songions pas à rien solliciter? 0 Philippe, les enfants des pauvres et des simples, s'ils se penchent sur le creux d'une roche sauvage, ont plus de chances que les enfants favorisés d'entendre parler l'oracle ; c'est pour eux que les églantiers du buisson et que les vapeurs du torrent forment quelquefois encore la robe de la divinité.
Qui démêlera pourquoi de calmes régions, pareilles en douceur et en humilité, produisent la Jeannette de Domrémy et la Bernadette de Lourdes, enfants pures comme des perles et vers qui s'inclinent les personnes célestes ?
Dans le récit des premières faveurs que reçurent Jeanne et Bernadette, on remarque des circonstances identiques. Les deux innocentes trouvèrent
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leur apparition à deux pas de leurs camarades. Il y a peu de choses aussi jolies que le dialogue des petites Soubirous allant chercher du bois mort près de la grotte de Massabielle et que la course de Jeanne quand elle remonte de la Meuse, où sonnent ses troupeaux, vers le jardin de son père. Les images lumineuses déjà s'approchent que les jeux des enfants ne sont pas terminés. On croit entendre le gazouillis des oiseaux qui annonce dans la pénombre le bondissement imminent de l'astre sur l'Orient.
... C'est un jour de février, sur l'heure de midi, dans ce lieu encore sauvage. Les deux petites Soubirous, déchaussées et retroussées, ont franchi le cours d'eau; elles glanent des bois morts. Bernadette, l'aînée, parce qu'elle craint le froid, est plus lente, assise et qui ôte ses bas. L'angélus sonne, un coup de vent impétueux passe sur la prairie, mais les peupliers ne bougent pas, et soudain Bernadette voit auprès du mouHn de Savy, dans un creux de la roche et parmi une prodigieuse clarté, une femme d'incomparable splendeur...
... Jeanne, un matin de printemps ou d'été, jouait à courir avec les autres enfants sur la prairie le long de la Meuse, au miheu des troupeaux. A chaque épreuve, elle prenait tant d'avance que ses
amies, frappées de surprise, la croyaient voir voler. Enfin, ravie et comme hors de sens, elle s'arrête pour reprendre haleine, et dans ce moment une voix lui demande de rentrer parce que sa mère la désire. Quand elle fut au logis et seule, la voix s'exprima à découvert. Jeanne, dans la neuvième séance de son procès, s'en explique : (( A l'âge de treize ans, j'ai eu une voix de Dieu pour m'aider à me gouverner. La première fois, elle me fit grand'peur. Cette voix vint, sur l'heure de midi, en été, dans le jardin de mon père ; j'avais jeûné la veille. J'ai entendu cette voix à droite, du côté de l'église, et rarement elle est venue à moi sans être accompagnée d'une grande clarté... »
Bernadette et Jeanne s'agenouillent et attendent les ordres...
Au risque de choquer et tandis qu'elles prient, je cède a mon imagination, qui convoque à distance une autre figure de leur âge. Ces deux saintes enfances m'obligent de songer à la première éducation d'un poète qui d'ailleurs mourut saintement. Je rapproche, presque malgré moi, du Bois-Chesnu et de la grotte de Massabielle, le vallon de Port-Royal où le (( petit Racine » formait son trésor de rêverie.
Est-ce une impiété si des soupirs et des pleurs de tendresse, si les effusions, très diverses, que suscitent les faveurs de Bernadette, les grandeurs de Jeanne et les voluptés de Racine, m'émeuvent pareillement? J'y reconnais les plus purs sons de
1' A ame.
Auprès du gave de Lourdes, sur les côtes de la Meuse naissante ou dans le fond de Port-Royal, qui de nous saurait recueillir, pour en augmenter sa vie, la rêverie triste, le lyrisme et l'amour tels qu'ils se lèvent de ces terres sanctifiées? Seules, peut-être, des jeunes femmes, pourvu qu'elles gardent mêlée à leur éclatante beauté leur gentillesse de petite fille. Mais quand elles auraient, par miracle, accumulé dans leurs mains pures les vertus de ces beaux lieux, quels foyers, quels compagnons entendez-vous leur choisir? Mieux vaut être un épais bouvier qu'une tendre perfection, car à celle-ci la grossière vie ne propose rien qui ne soit souillure.
Pour nous débarrasser d'influences trop belles qui sont en nous comme des poisons et ne nous laisseraient pas vivre, tâchons qu'elles s'exhalent de notre conscience en déchirantes cantilènes d'exilés.
Extrémités du désir, pointe vers l'impossible,
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brûlants appels, sanglots, regrets? Voici derrière des grillages une jeune force irritée ; voici le fils sur la tombe, le proscrit à qui 1 on rapporte le détachement de ses amis, le jaloux qui n'ignore pas combien elle est charmante dans l'amour. Des images qui ne peuvent plus vivre sollicitent tous mes sens, et c'est à les parfaire, démence! que j'occupe mon énergie. Il est des Lourdes sur toute la terre ; il y a pour les plus incrédules d'absurdes promesses de bonheur. De telles minutes où l'on s'enfonce plus avant que l'espérance nous maintiennent sur le fil de notre mince et pure destinée. Je me croyais si loin! Bien au contraire, j'ai tant reculé ! Nos voix de désirs font un écho de nos vies antérieures. Ma chanson heurtée, elliptique, c'est le haut chant de mes profondeurs, c'est un oiseau de mes ténèbres qui volette dans mon plein jour. Quel scandale! Mon cri, qui m'étonne, m'oblige tôt à m'interrompre. .. 0 terre mangée de caresses, ô belles grottes de l'espoir, conseillères de toute confiance, combien vous êtes douloureuses !
Sur l'autre rive, au milieu des pelouses qui montent de la rivière et finissent en faible colline, quelques couvents sont espacés dont les fenêtres voient la grotte. Regard jamais détourné! Silence ininterrompu ! La contemplation donnait une cer-
titude ; nos recherches nous mènent à l'incertitude. Que l'analyse efface au moins dans le cœur de nos fils le désir, le regret des sûretés divines que par elle nous avons perdues.
Je prolongeai ma promenade de quelque cent mètres plus avant que la grotte, dans une solitude ombragée de grands arbres que ferme à gauche la montagne et que borde le gave courant sur de vertes prairies. Bien que cette paix m'enchantât, il n'était pas en mon pouvoir de la soustraire au troupeau dévastateur de mes pensées. Sous un ciel finissant d'octobre, de tout le poids de mon âme, je me jetais sur toutes les pointes de la vie. Puis l'heure sonna de rentrer à Pau.
Au sortir de la gare de Lourdes et depuis notre wagon, qui roulait d'abord lentement, nous revîmes au passage, dans la demi-nuit, la grotte divine audessous de l'église. Les cierges brûlaient par milliers ; je croyais entendre les litanies suppliantes. Quelle fatigue ! Quel dégoût de la vie ! Quelle délectation ! Des larmes de volupté montaient du cœur jusque dans les yeux. L'avenir semblait une plaine stérile.
Quand une angoisse nous oppresse, quand nous sommes pareils à l'amoureux abandonne cherchant
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à travers le vaste monde sa maîtresse pour jamais enfuie (et de qui les yeux, d'ailleurs, si le hasard faisait leur rencontre , ne lui marqueraient que la plus froide indifférence), quand tout est perdu, hélas ! hors le désir, heureux qui sait encore le chemin des antiques autels ! Ménageons-nous cette réserve. Mais surtout, Philippe, qu'il plaise a nos seigneurs les morts que tu sois un homme actif et quelque peu rude !