CHAPITRE Vin CHANT DE CONFIANCE DANS LA VIE
Sur la sublime terrasse de Pau, par un jour de ciel voilé, une inconnue, vieille, un peu folle, une Irlandaise, je jurerais, n'eut-elle point cette idée bizarre, — quel matin, je me le rappelle, de sérénité dans la tristesse ! — n'eut-elle point cette idée bizarre d'arrêter notre lente et longue promenade pour caresser Philippe, qui jouait et faisait danser sur le pied gauche, sur le pied droit, parmi les bondissements de son fidèle chien, l'allégresse de ses six ans. Et comme je la saluais :
(( Monsieur, me dit-elle, il faut aimer les petits enfants parce qu'ils ont leur malheur devant eux. »
Quelle froide impiété ! Si la raison glacée d'un philosophe approuve cette indiscrète Cassandre,
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ma raison vivante rejette une si vaine clairvoyance. Je ne pèserai pas les chances de mon fils, et de tout mon poids je me porte sur le plateau de l'Espérance. D'ailleurs, si je ne suis pas empli de la plus brutale confiance, n'est-elle pas un crime, et mon crime, l'existence même de ce petit garçon ?
Je n'ai que trop accueilli de nuages sur nos premières promenades. Heureusement, pour une forte part, Philippe subit dans notre maison une plus sûre influence. Les femmes valent mieux a l'enfance qu'un homme. Elles favorisent un jeune être pour que ses illusions croissent avec ses membres. Aussi l'on dit que les garçons élevés par leur mère sont dignes du lit des déesses.
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Les déesses font toute rordoiiiiance et la noblesse de l'univers et de la vie, qui, d'eux-mêmes, sont un chaos.
Si l'on veut bien s'assurer de ses sensations toutes nues, on reconnaîtra que la forme sensible de la vie, c'est la douleur. Pour moi, je connais les heures du jour et les saisons par l'angoisse, la beauté par un délire qui dure autant qu'elle m'enchante, l'histoire par mon désabusement et mes forces par mon usure. Dans ce servage, trois déesses nous entr' ouvrent leur alcôve ; leur clair visage nous propose de la joie et de la fierté. Elles se nomment l'Amour, l'Honneur et la Nature. Beaux noms et qui suffisent à mettre dans toute âme une musique jaillissante.
i" L'Amour. — Je n'attends point que dans
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l'amour-passion Philippe rencontre le bonheur, puisqu'il ne gît qu'au fond de la sérénité. Mais dans son ardeur à souffrir, à conquérir un tendre objet fragile, je souhaite que son désir se nuance de fierté, de beauté, comme on voit chez Racine.
Qu'unejeune femme l'accueille, qu'elle soit pure, brûlante et de divine fantaisie ; qu'il meure à la pression d'une si petite main, à l'éclair de ce regard, au passage d'un nuage sur ce tendre, sur cet éclatant visage : il connaîtra en quelques semaines le déchaînement de ses puissances les plus secrètes, la subtilité de l'amour tel que l'ont policé les poètes, et sur son cœur, comme sur les sables égyptiens le Nil, le cœur d'une femme soudain va s'épandre, à l'imitation duquel il recommencera de vivre.
Une belle vie a des saisons. Qu'elle se fane, ce n'est point nécessairement la mort. Sur une tige plus forte et d'un sol nourri de désastres, je vois qui veut refleurir un plus beau chant de confiance.
La nuit couvrait les espaces, la terre ne semblait qu'un aride gravier ; nul amour ne montait du jardin, nulle gloire ne tombait des cieux et pourtant, à notre insu, il y avait une divine préparation. Si les branches se courbaient, c'était du poids de leurs parfums ; nous ne semblions abattus qu'à cause de nos désirs sans objet et le souffle de la grâce pou-
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vait mollir, ordonner ce chaos. On le vit bien quand, du milieu de ce silence, soudain une voix chanta, jet d'eau pour féconder notre dessèchement, fusée-signal dont la courbe souveraine el la pluie de feu ne me laissèrent plus ignorer quel était le centre du monde.
Qu'importe si le rossignol chante sur un arbre étranger ! C'est en moi que sa chanson, qui montait vers le grand ciel froid, a pénétré pour jusqu'à ma mort.
2" L'Honneur. — Dans l'action, le succès fait la seule mesure. Il faut réussir ! C'est évident que l'on perd l'honneur, quand bien même l'on aurait secrètement de son côté le droit et la morale, si l'on manque à les faire éclater. D'ailleurs, si le vaincu qui récrimine avait été encore un peu plus vaincu, il n'aurait môme pas la force de crier : (( J'avais pour moi la justice. » Il y a des « bons droits )) que personne n'a jamais entendus, parce que, sous le genou du brutal, l'opprimé n'a pas même fait « ouf! ». On n'indemnise en admiration que les martyrs qui ont de la publicité ; un peu plus martyrs, ils disparaissaient sans avoir dénoncé le destin. J'ai regardé mourir Emile Henry ; je fus seul, je crois, à lui sauver l'honneur, en affirmant,
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comme j'avais vu, qu'il était mort avec une âme brave dans un corps qui claquait de froid. Mais, si j'avais détourné la tête ou si j'avais menti? Le pauvre exalté demeurait sans honneur.
Des cruautés de l'action, je puis très hautement fournir témoignage, car je suis entré trente fois dans le flot (qui m'a roulé sans jamais me salir), et trente fois j'ai vu m'échapper, faute d'un point, ma part d'honneur. Ce n'était pas des titres, des faveurs, des places ; c'était de suivre dans toutes ses étapes la bataille et de tenir plus avant les armes que j'avais mieux qu'un autre forgées.
Sois clairvoyant, Philippe, mais ne sois pas si faible que de redouter les amères surprises de la fatalité. Ses coups, ses trahisons, il n'est que d'y répondre en donnant, après un répit, quelque nouvel assaut. Jamais un cœur français n autorise un jeune garçon à refuser un duel avec la gloire. Et si les échelons rompent, est-ce donc à dire que nous soyons rompus ? Nulle mauvaise circonstance ne nous enlèvera le noble entêtement, l'honneur de vouloir. En vain nous paraissons avoir tout perdu : il y a le vœu de notre sang, il y a notre imagination forte, hardie, qui place, instruite par Corneille, la gloire en dehors du succès. Ne nous laissons point déborder par le sentiment de notre sujétion ;
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il faut agir comme si la vie distribuait ses grâces équitablement. D'ailleurs, nul n'est vaincu s'il ne s'avoue vaincu. De nos semences dispersées, quelque chose peut naître où nos yeux l'attendent le moins. J'ai prié sur la Lorraine comme dans un cimetière, mais précisément une telle prière, sans objet déterminé, pourrait hausser l'âme lorraine et ranimer cette morne terre. Je commence d'y voir d'ardentes pensées qui prennent corps ; elles ont de la jeunesse, le plus vivant enthousiasme...
Ne pouvais-je pas désespérer une heure avant que j'entendisse chanter le rossignol? Qu'il existât une telle beauté faite pour m'éblouir, comme je suis propre à la ressentir, c'était déjà un prix suffisant de la vie. Que sera-ce si l'un de mes mots, le plus secret et si douloureux d'invincible désabusement , passe dans son divin gosier et par son chant revient sur mon cœur, comme une pluie de musique, fondre toute sécheresse ?
3" La Nature. — Mais la plus belle, la plus sûre, la plus constante des trois déesses qui donnent un sens à la vie, c'est la Nature en France, je veux dire nos paysages formés par l'Histoire. Devant eux, la grâce toujours descendit sur moi avec même efficace. A ma mort, Phihppe, il faudra
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me conduire dans l'ombre du clocher de Sion et ne point t'attrister, car ma fortune sera comblée si je me confonds dans cette terre riche de toute la continuité lorraine.
Une atmosphère enveloppe certains êtres. Leur présence relève, ennoblit. On souffrirait plus dignement en leur présence, et même l'on voudrait mourir, pour mériter leur regard amical, si l'on ne craignait, hélas ! qu'ils ne le reportassent bientôt sur quelque indigne point de la vie. La présence de ces personnes rares équivaut à de la musique. Parfois leur nom prononcé suffit. Ecartez vos yeux de ces pages trop froides ; laissez tomber à demivoix un prénom dans l'obscurité où vous suivez demi-voilée mon insuffisante pensée.
Que de fois nous gagnâmes ces extrêmes régions où ne subsistent plus d'idées ni de raisonnements, mais, seule, une poussière de douleur, de bonheur, qui nous prend dans son tourbillon ! D'un état d'esprit conscient, il me semble que l'on atteigne un pur état physiologique d'angoisse, d'oppression. Parut-elle indifférente, le sombre univers lentement se dispose, s' étage sur notre cœur et nous étouffe. Parfois, au contraire, pour un mot de sympathie, ce fut un hymne qui, sans paroles, montait du fond de notre être. Toute
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sécheresse se vivifiait : quelle marche légère, quelle jeunesse, quelle certitude de ne jamais mourir ! Et, pour un simple accent plus tendre, quel recommencement de la vie !
Ces grands états d'émotivité que chacun connut de l'amour, qu'un homme viril reçoit des héros et des chefs de sa race, je voudrais que la terre française chargée de tombes les communiquât au promeneur pensif. Il faut qu'autour des lieux classiques de la France Philippe entende cette musique grande, noble, hardie, dont une maîtresse au cœur pur s'enveloppe devant son amant, quand ils surent par une volonté permanente de noblesse créer leur amour comme une œuvre d'art.
Il est des lyres sur tous les sommets de la France. Quelles que soient les vicissitudes de la politique et quand nous ferions partie d'une génération sacrifiée, les lyres françaises ne cessent point de résonner. Les alternatives de victoires et de défaites ne changent rien à la profonde nature des choses. Sous la politique, qui ne peut jamais être qu'une mise en œuvre d'éléments préexistants, la France éternelle demeure. La puissance politique des plus orgueilleux vainqueurs échoue contre la force du sang. C'est dans la mouvante Alsace, tantôt française, tantôt germaine, qu'on voit le
mieux comment chaque race possède un chant autochtone. Que le peuple vaincu garde un sang vigoureux, il produira le même esprit, comme le Rhin garde sa pente sous les barques, sous les ponts et dans ses digues, comme la riche plaine d'Alsace, toujours pareille, fructifie, encore que les impôts s'y lèvent pour Berlin et non pour Paris. Quand une âme lorraine se forme une haute conception de sa terre et de ses morts, cette idée, avec l'occasion, deviendra le principe de grandes actions lorraines.
Qu'importe si le rossignol chante sur un arbre étranger ! C'est en moi que sa chanson, qui montait vers le grand ciel froid, a pénétré pour jusqu'à ma mort.
Que sera-ce si l'un de mes mots, le plus secret et si douloureux d'invincible désabusement, passe dans son divin gosier et par son chant revient sur mon cœur, comme une pluie de nausique, fondre toute sécheresse ?
Nous avons marié nos parts immortelles, et la mauvaise circonstance qui ne nous laisse d'appui sur aucune réalité, qui nous oblige à soutenir notre amitié par la noblesse permanente de l'intention, deviendra pour nous, contre toute hypothèse, le douloureux moyen d'une merveilleuse création.
Après avoir beaucoup attendu de la vie, de cette brève « promenade qu'il nous est donné d'accomplir à travers la réalité », on voit bien qu'il faudra mourir sans avoir rien possédé que la suite des chants qu'elle suscite dans nos cœurs.
C'est un problème de savoir si la chanson vaut mieux que le rossignol ou le rossignol que la chanson. Mais puisqu il s'agit de vivre, c'est-a-dire de nous accommoder avec les circonstances, nous nous tiendrons dans la première affirmative. Par un acte réfléchi de notre volonté, au rossignol qui nous échappe éternellement, nous préférerons ses trilles soutenus et frémissants où s'exaltent nos puissances d'amour, d'honneur et de contemplation .
Je roule souvent dans ma solitude une large phrase d'un humaniste du xvf siècle, citée par
Michelet : « L'Empire de Charles-Quint fait pitié à celui qui sentit le chant d'Horace à Melpomène. » J'y donne mille sens dérivés. Quand je n'aurais jamais, comme un gibier vivant ^ tenu dans ma main heureuse quelqu'un de ces rossignols sublimes, l'amour et la gloire, non plus que le couchant ou l'aurore, je devrais pourtant m'assurer d'avoir possédé la meilleure part s'ils déchaînent, comme je le crois, jusqu'à l'occident de ma vie, tous les orchestres du désir.
Musiques enchanteresses ! Jaillissantes évocations ! Mais parfois on voudrait mourir pour ne plus entendre ces promesses de bonheur ! Grandeur d'âme, beauté, passion, hardies volontés, sacrifices : ces fameuses cantilènes qui convoquent nos désirs et, toujours, nous les retournent déçus, ah ! qu'il serait doux qu'elles se tussent! Oii fuir? Leur poison pénètre jusque dans le fond des cloîtres. Trois cents années, une religieuse demeura dans l'extase à écouter un rossignol. Lui-même, le pauvre oiseau, que ne souflFre-t-il pas de son sanglot inépuisable ! Je songe au trouble de tel visage si fier, à ces mains glacées de froid. La vie n'a pas de sens. Je crois même que chaque jour elle devient plus absurde. Se soumettre à toutes les illusions et les connaître très nettement comme illu-