‹ Les amitiés françaisesChapitre 9 sur 19 · LES PRIÈRES QUI NE SE MELENT PAS T · texte numérisé non relu

LES PRIÈRES QUI NE SE MELENT PAS T

Les sapins et les hêtres qui se partagent les pentes , les épaisses prairies des vallons, les céréales de la plaine ne connaissent rien aux accidents politiques : sous des administrations diverses, ils se maintiennent pareils. Philippe, comme eux, ne songeait qu'à profiter d'un bel été. lia fallu lui dire: «Ne joue pas avecces petits-là. Ce sont des garçons prussiens. Ce ne sont pas des camarades pour un garçon français.

— Mais pourquoi qu'ils viennent me prendre par la main et dire que nous devons jouer?

— Ils sont les fils des vainqueurs, alors ils peuvent oublier. Mais toi, si tu oubliais, leur victoire serait complète. »

Pour un jeune Français de G ans, cette molle vallée de la Sauer se présente comme une table rase ; rien n'y est écrit que d'aimable ou d'indifférent; les côtes de Wœrth, le plateau de Frœschwiller, les houblonnières même entre ReischoHen et Morsbronn sont d'abord riantes et muettes.

Souvent nous parcourons ces calvaires où la France perdit l'Alsace et que le soir du 6 août Mac- Mahon désespéré évacua par notre Niederbronn. Un tel pèlerinage sur les champs de la gloire allemande communique au visiteur le plus frivole un émoi qui grandit à chaque station auprès des tombes et des innombrables monuments du souve-

nir. Sur d'immenses espaces, des pierres orgueilleuses disent le Te Deum de chaque régiment bavarois, wurtembergeois, prussien, et puis voici l'ossuaire de nos frères vaincus. Fosses tragiques, pierres lourdes et grisâtres de l'armée française entourées de noirs cyprès ! Au soir, on en revient l'âme et le corps empoisonnés. Mais un Français a-t-il le droit de se soustraire à ces tragiques leçons ? Et pour ménager notre cœur, à la manière des enfants qui veulent oublier l'agonie de leur père, refuserons-nous de fixer notre regard sur les causes et sur le lieu de notre diminution? Puisque Philippe à mes derniers jours se tiendra dans ma maison et qu'au retour du cimetière, dînant avec nos amis, selon la coutume lorraine, il se remémorera ce qu'il y eut de bon dans ma vie, ne cherchons pas à le préserver du fardeau des impressions sévères. Préparons cet enfant à tirer quelque avantage des spectacles pénibles .

Un habitant de Niederbronn que je n'ai pas le plaisir de connaître m'a fait passer un billet : (( Monsieur Barrés a-t-il pensé que c'est aujourd'hui le 6 août? A dix heures, on dira une messe pour les soldats tués dans la journée de Frœschwiller. ))

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A peine étais-je dans l'église que les écoles arrivèrent. Les garçons d'abord, avec leurs loyales figures enfantines d'Alsaciens.

Philippe me tire par le bras :

(( Penses-tu qu'ils vont prier pour les Français 1} »

C'est toute la question. J'admire comme Philippe, à 1 âge de six ans, est allé droit au centre du problème.

Nul doute que M. llnspecteur n'ait rappelé à M. l'Instituteur que le 6 août on doit prier pour les soldats allemands morts sur les pentes de la Sauer. Mais le père de famille, à l'issue de l'école, s'est occupé de détruire ce travail du maître ; il a raconté la bataille, vanté nos soldats français. — (( Pourtant, observe le petit, les soldats allemands ont été les plus forts. » — « Cela n'empêche : tu dois préférer les zouaves, les turcos, les cuirassiers. Ils n'étaient que quarante-trois mille contre cent cinquante mille. »

Cruel dialogue : des pères aux fils et des fils aux petits-fils, la bonne thèse ira s'afFaiblissant à mesure que l'apport d'outre-Rhin noyera sur cette terre ce qui reste de la France. Un jour, ici, notre pensée ne subsistera plus qu'à la dose homéopathique. Dès maintenant la dure contradiction de l'école et du foyer, qu'a-t-elle produit chez les annexés de

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l'âge de Philippe, chez les cinquante petits Alsaciens que voici agenouillés sous la surveillance du pédagogue, faiseur d âmes allemandes !

... Après les garçons, j'entends le piétinement des petites filles qui font leurs révérences et se glissent dans les bancs. Trente sœurs les accompagnent, de l'ordre religieux dit les Sœurs de Niederhronn, qui, en Alsace, se charge de l'enseignement. Ces enfants ne connaissent que la France. Elles ne prieront pas pour les Bavarois qui rougirent de leur sang la Sauer, ni pour le prince royal dont 1 énorme bronze caracole en arrière de V\ œrth, sur une vaste terrasse et sur des rochers artificiels. Toutes leurs petites pensées aimables et pieuses rêvent des fiers cavaliers français.

Parmi les cadavres, entre Wœrth et Niederbronn, quel est celui qui de mon cœur prend la plus forte possession ? A quelques pas du noyer sous lequel se tint Mac-Mahon, j'ai lu sur une croix basse ces seuls mots : « Priez pour A. S..., tué le 6 août 1870. » Des initiales : il n'a même point la publicité de son sacrifice ! J'ai parcouru, je puis dire étudié, le champ de bataille avec l'un de ceux qui, les 7, 8, 9 et 10 août, ramassèrent les blessés et les morts; il m'a dit : « J'ai porté ce cadavre. C'était un spahi de Mac-Mahon. un magnifique jeune

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homme, le plus beau que j'aie jamais vu. » Un spahi, un cheval, un grand manteau flottant ! Vingt-quatre ans ! Le beau papillon... Grâce aux sœurs de Niederbronn, quelque chose survit d'un si touchant soldat dans l'imagination des petites filles d'Alsace. Il collabore à leur notion de l'idéal. Elles-mêmes, devenues mères, transmettront cet élément français à leurs fils. Ce spahi continue d'agir d'une façon insaisissable, mais certaine.

(La domestique d'un ami, que nous visitions la semaine dernière, a été élevée par les sœurs de Niederbronn ; elle ne sait rien que son patois alsacien, mais elle a un oncle capitaine dans l'armée française. Il faut voir quelle fierté elle en tire! A toutes les minutes de cette petite servante, le capitaine français est présent pour lui donner de la dignité, tranchons le mot, de l'aristocratie.)

Je suis sûr de ces petites filles, moins sûr de ces garçons. Pourtant, à Philippe qui me demande :

« Pourquoi qu'ils ne se sont pas sauvés?

Je réponds ma pensée profonde :

(( Parce que ce sont de braves garçons qui ne veulent point laisser la place aux Allemands. . , »

Quelle saveur acre dans les sentiments une telle messe de commémoration, en Alsace et sur un

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charnier, nous communique nécessairement! Nul ne s'ouvre à son voisin. Prie-t-il pour la France? pour la Prusse? Et, si sa prière est française, qu'y met-il? Un : « Seigneur, détournez de nous ces horreurs? » ou bien : « Dieu des armées, nous acceptons, nous appelons le jour?... »

Des cadavres entassés de Français et d'Allemands peuvent bien faire une vigoureuse végétation commune, et les épis qu'ils nourrissent prennent sous la brise une même courbe ; mais dans cette église les prières de cette foule mi-allemande, mi-française, montaient vers le ciel comme deux colonnes de fumée qui ne se confondent pas. (Et des âmes françaises, elles-mêmes, suis-je bien sûr qu'il naissait un accord?)

O cérémonie pesante, d'autant plus glacée qu'ici, sur le terrain de l'humiliation non vengée, ce serait une indécence de rien trahir au dehors.

Quelle peut être dans un tel jour l'angoisse du prêtre à l'autel? Offre-t-il le sacrifice de la messe pour les vainqueurs, pour les vaincus, ou pour les uns ou les autres mêlés ? Si vous voulez connaître quelle nationalité occupe le cœur de l'officiant, écoutez s'il prononce (( Dominous Vohiscoam » à l'allemande, ou (( Dominus vobiscamy), selon l'usage français. Le sang est plus fort que les décrets de la

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politique et que les commandements de la religion . . . (( C'est bien, Philippe, allons jouer, tu t'es conduit en digne petit Français. »

Une fois de plus, l'après-midi, nous sommes allés sur les champs de bataille où circulait une foule nombreuse. Elle portait des couronnes de chêne, qui sont en Allemagne les lauriers de la victoire. Parfois nous avons croisé des frères de notre langue, et tous regardaient Philippe ruisselant de sueur, mais enivré, ému de mille durs récits. Dans le fond de Wœrth, je l'ai reposé, rafraîchi, réjoui d'un goûter passable, puis nous avons gravi la côte vers le monument de l'empereur Frédéric. A mi-chemin, c'est le lieu d'un drame que je veux transmettre à mon fils comme un ferment utile. Un témoin, un habitant de V\œrth, m'a certifié qu'au plus fort déchaînement de la bataille, le 6 août, vers les deux heures, il vit, au-dessus de son village, des Prussiens entraîner vers la hauteur un officier français nu -tête et déchiré. Dans le même temps, à brefs intervalles, des bataillons allemands descendaient en courant vers la Sauer pour entrer en ligne. De l'un d'eux, un officier allemand se détacha, se jeta à la rencontre du prisonnier et lui cracha dessus...

(( Philippe, je te livre cette tradition ; j'y vois plus net que dans les livres ce qui sépare la France et la Prusse. On ne comprend rien que par comparaison. Cette effroyable impulsion d'un Prussien, cette seconde qu'après trente ans on pourrait croire engloutie demeurera dans ton esprit pour qu'elle t'aide à sentir continuellement et sûrement la qualité particulière de l'honneur à la française, et même pour te fournir une vue sur toutes les activités d'outre-Rhin. Nos prières et celles de la Prusse, 011 qu'elles se dirigent, ne peuvent pas se confondre. De nécessité éternelle, elles forment une dissonance. Un chant involontaire s'échappe de mon cœur, où nulle syllabe n'est parente des rauques, des épaisses fureurs du barbare colosse blond... Cet affront n'est pas encore lavé. Nos pères, nousmêmes et toi, nous le subissons. Je te signale notre face salie ; cependant je te prie, Philippe, que tu trouves des excuses à ces deux générations, dont l'une faillit à garder l'honneur et dont la seconde ne sut point le rétablir : elles n'auront point totalement démérité si elles te passent un pur sentiment de l'orgueil et du plaisir qu'il y avait à vivre en France quand la belle figure de la France apparaissait à tous intacte. »

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