CHANT DE CONFIANCE DANS LA VIE
soires, voilà notre rôle. Toujours désirer et savoir que notre désir, que tout nourrit, ne s'apaise de rien ! Ne vouloir que des possessions éternelles et nous comprendre comme une série d'états successifs !
De quelque point qu'on les considère, l'univers et notre existence sont des tumultes insensés...
Philippe, il faut pourtant nous en accommoder.
Dans un des livres qui créèrent la nation allemande, le patriote Jahn (suivi de près par Michelet dans son cours de i848) lance au passage un cri sublime : (( Nos devanciers ont suspendu un étendard et un signe de victoire dans des lieux saints et consacrés ; une victoire sur la vie et sur le découragement, n'est-ce pas aussi un triomphe.^ »
Pour vaincre la vie et pour triompher du découragement, il faut régler la culture de nos sentiments et de nos pensées. Il s'agit de concevoir une sage économie de nos forces, d'organiser notre énergie et de sortir d'un désordre barbare pour l'accomplissement de notre destin. De là le choix systématique des images que je propose à un jeune Français.
La France a construit une tradition qu'il faut maintenir et développer, et ce soin suffirait presque à donner un sens à notre activité; mais, surtout,
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cette tradition est faite de mœurs, de délicatesses, d'expériences préalables les plus propres à nous protéger et à faire digue contre les brutales poussées de la vie, qui est une inventrice, jamais lasse, de douleurs. Dans nos rapports avec l'univers, si nous refusons toute contrainte pour suivre nos impulsions et les circonstances, nous éprouverons plus d'hostilités que d'amitiés. Ce sera tôt fait de notre dégradation. A sortir des sentiments polis que nous préparèrent nos pères, nous rencontrerons les Furies plutôt que les Déesses. L Honneur, comme dans Corneille, l'Amour, comme dans Racine, la Contemplation, telle que les campagnes françaises la proposent, voilà, selon mon jugement, la noble et la seule féconde discipline qu'il nous faut hardiment élire.
Un formidable flot, de ses vagues puissantes, insolentes, vient sans cesse assaillir la France. Il rompt les liens d'attache entre les générations autochtones. Depuis un siècle, celles-ci s'acheminent à la tombe sans se connaître les unes les autres. En outre, ce flot briseur lance sur nous des milliers d'étrangers qui nous divisent et des idées qui refoulent, abâtardissent le génie français.
Quelques-uns de nous se croient l'âme très cultivée quand ils ne sont que très encombrés. Vois notre chardon lorrain : comme il monte droit vers sa fleur ! Ecoute le rossignol de nos nuits d'été françaises ; sa chanson aussi monte droit, et, comme elle est toute beauté, elle est encore toute sagesse.
On s'exclame sur des richesses, et des beautés, et des puissances du dehors. Nous ne les ignorons
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point. Nous nous abstenons en connaissance de cause. Affirmation qui choquera fort nos contradicteurs, mais je les prie d'y réfléchir : c'est nous qui sommes les plus délicats comme les plus compréhensifs. Nous avons distingué que ce n'est pas toujours le moment de jouir des choses et qu'il faut subordonner parfois son sentiment a sa raison. Quand je reviens toujours à ma rude Lorraine, croyez-vous donc que j'ignore tant de douceurs, tant de merveilles épandues sur le vaste monde ? Si je m'en tiens à Corneille, à Racine, ne distinguezvous point que j'ai subi comme d'autres, et plus peut-être, ce flot de nihilisme et ces noirs délires que, par-dessus la Germanie, nous envoie la profonde Asie?
A vingt ans, l'on se persuade que les villes fameuses sont des jeunes femmes. On se hâte, le cœur en désordre, vers un rendez-AOus d'amour : l'alcôve est vide, tout est de pierre. Caveaux écussonnés de fortes devises qui ne sont point les nôtres, Venise, Sienne, Cordoue, Tolède, vous savez si je vous pressais avec une jeune et généreuse ardeur ; mais, derrière vos langueurs qui sortaient de moi tout mon sang, qu'ai-je trouvé qui me touchât l'âme?