‹ Les amitiés françaisesChapitre 14 sur 19 · CHANT DE CONFIANCE DANS LA VIE Ï^B · texte numérisé non relu

CHANT DE CONFIANCE DANS LA VIE Ï^B

l'honneur à la française, je sais aussi d'autres amours. Et, par exemple, croyez-vous qu'on ignore les somptueuses et déchirantes ivresses, tout le vaste flot de l'Asie, qu'un Tristan, qu'une Yseult, nous versent à nous submerger? Leurs philtres m'enivrèrent, me corrompirent, m'allaient dissoudre. Ah ! combien ils me gênent encore! On ne chasse plus Tristan et Yseult s'ils mirent un jour leur poison dans nos veines. Accablante musique, et qui veut notre ruine ! en vain, comme le sage Ulysse, me ferais-je attacher au mât : j'arrache tous mes liens; ardent jusqu'au désespoir, je veux chercher sous le flot les sirènes.

Ces magnifiques divinités, bien différentes de nos claires déesses françaises, ne sont humanisées qu à mi-corps ; elles demeurent engagées dans la plus brutale animalité. Forces presque élémentaires, bien loin qu'elles règlent et ennoblissent notre activité, elles ne peuvent rien nous donner que le délire vers les gouff'res, une sombre ardeur au suicide.

Et qui donc n'aimerait cette mort? Celui qui connut un tel chant est rassasié de la vie.

Je pense souvent aux jeunes guerriers que le Vieux de la Montagne, dans ses hauts châteaux du Liban, transportait, tout endormis, pour qu'au

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réveil ils vissent des fleurs, des festins et des femmes. Ils se saoulaient de réalités plus belles que les rêves. Après une longue journée d'inoubliables enchantements, ces rustres, assoupis de nouveau par le philtre, se réveillaient dans leur dure caserne. Et le maître leur disait : ((J'ai voulu que vous connussiez ce qui gît pour mes serviteurs dans le tombeau ; vous savez quelles douceurs la mort réserve à mes fidèles... » Désormais ces insouciants, devenus de graves exilés, ne vivaient plus que pour guetter l'ordre, le geste qui leur permettait de bondir par les portes de la mort dans les paradis éprouvés...

Nous n'espérons point dans la mort rejoindre les magnifiques extases que nous connûmes dans les hauts châteaux wagnériens, mais nous appelons le sommeil, le plus noir sommeil, parce que nous voilà gorgés d'impossibles nostalgies. Voyons clair et, si c'est notre lâche dessein de nous abandonner, livrons-nous à ce flot stérile, à cet appétit du néant. Mais si nous préférons l'allégresse créatrice, la belle œuvre d'art française, rejetons le poison de l'Asie. Aussi bien sa brutale action nous empêche de sentir délicatement. C'est possible qu'il faille frapper aussi fort sur la blonde Germanie, lourde à s'émouvoir, somnolente de sa longue grossièreté.

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appesantie de bière. Peut-être là-bas cet excès est-il nécessaire. Mais nous sommes d'un pays où Ton ne put impunément permettre aux jeunes garçons d'écouter les filles de Saint-Cyr qui disaient les stances d'Esther. Un long stylet pénètre nos cœurs si nos yeux suivent les vers de Racine.

Comme l'Honneur et comme l'Amour, la Nature, pour qu'elle s'accommode avec notre faiblesse et ne nous écrase pas tout de go, doit être épurée, décantée, ménagée par une longue suite de morts, nos pareils. On parle de certaines îles où les foyers préhistoriques gisent encore a fleur de terre. Nul passé, nulle poussière humaine. Sur cette terre crue, rien ne semble viable ; l'eau, les fruits, les œufs y sont insipides. Faut-il donc des cimetières pour assainir le sol et mettre les choses à notre usage? Je le crois, et j'ajoute qu'il faut des cimetières de notre race.

Que l'univers cesse de me parler, si jamais a son tour il ne daigne m'entendre. Toujours les tumultes de la mer ; toujours l'isolement de la montagne ; toujours ce frisson des plaines agricoles : quelle morne magnificence ! Un jour enfin, j'ai vu mes pensées inscrites sur la nature, et, tandis qu'elle étalait les puissances qui gisent a la racine de mes

sentiments, je pressentais qu'à son tour elle pourrait recevoir quelques-uns de mes traits propres. Cela m'advint depuis Sion, a regarder notre Lorraine, où j'eus mon enfance, où reposent mes tombeaux, où je voudrais par delà ma mort ennoblir des âmes un peu serves. Ailleurs, je suis un étranger qui dit avec incertitude quelque strophe fragmentaire, mais, au pays de la Moselle, je me connais comme un geste du terroir, comme un instant de son éternité, comme l'un des secrets que notre race, à chaque saison, laisse émerger en fleur, et, si j'éprouve assez d'amour, c'est moi qui deviendrai son cœur.

Viens donc, Philippe, sur la vie, comme nous avons fait tous. Les plus sûres amitiés guident tes pas et sur tes yeux mettent d'abord leurs douces mains .

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