CHAPITRE PREMIER
Depuis trente jours, par le froid printemps, un petit garçon respire le bon air de la montagne, audessus du lac de Genève. Il a presque trois ans et s'occupe de former son vocabulaire. La Suisse ne lui a fourni qu'un mot, mais accordé subtilement avec des sentiments mystérieux et profonds dont il n'avait pas encore pris possession. Comme sa balle était tombée à travers le grillage, dans le précipice, dans le « trou » que surplombe l'hôtel, il s'est d'abord beaucoup ému. puis il a ri comme d'une farce, d'un escamotage. Depuis vingt jours, Philippe vit intellectuellement de cette belle expérience, de ce (( frisson nouveau ». 11 menace chacun, même sa bonne, même sa petite maman, de son doigt
qu'il voudrait lever et qui reste un peu courbe, et il dit :
(( Toi, tu vas aller dans le trou. »
Ses airs de visage font un commentaire à cette phrase un peu brève et ne laissent pas de doute : (( Une fois dans le trou, veut-il dire, tu seras bien attrapé, car tu sais une chose, c'est qu'on n'en sort jamais. »
Une préoccupation si constante, qu'il mêle de rires ingénus, scandalise et peine un peu.
Les hôtels, c'est amusant parce qu'on y trouve toujours des camarades. Il y a d'abord la petite Américaine Anita, de qui la maman se décolleté le soir. C'est une grande fille de sept ans, mais si brusque qu'on ne peut la plier à aucun jeu. Tandis que le petit garçon est toujours prêt à chanter Marlboroiigh et Au clair de la lune, ou bien à faire des farces, comme de se pencher à l'oreille d'une personne pour n'y rien dire, ou bien à courir en tenant un ami par la main, Anita ne sait que se sauver, s'arrêter brusquement, se courber, les mains sur les genoux, et crier : « Philippe ! Philippe ! )) avec la férocité d'un oiseau qui a faim. Même, un jour, elle a pris à pleines mains la sciure de bois d'un cendrier et l'a jetée dans le cou de sa bonne, qui ramassait la balle sous un meuble. C'est
une chose qui a beaucoup scandalisé Philippe, mais enfin cela ne permet plus qu'il oublie sa petite amie.
Il y a aussi un gamin anglais, vêtu six jours d'un jersey et, le dimanche, d'un maillot sang de bœuf. Son plaisir, c'est de courir de toutes ses forces le long d'une pente où les Suisses eux-mêmes vont en disant un Pater sur chacun de leurs pieds. Et les parents de Philippe ont déclaré : « Demolins peut avoir raison, mais nous n'avons pas assez de Philippes, pour laisser le nôtre s'engager sur cette pente-là. » Une telle témérité, qui fait mettre en interdit le petit Anglais, lui donne nécessairement beaucoup de prestige aux yeux d'un garçon de trois ans qui porte encore des jupes et qui regarde de loin. Enfin, toutes les « nations » de l'hôtel montrent beaucoup de gentillesse et disent : « Bonjour, Philippe )), quand Philippe passe en glissant, à la main de sa bonne, sur le parquet des corridors ; mais les plus empressés, ce sont les petits Suisses, les enfants de l'hôtelier : dès le matin , ils viennent sous le balcon de Philippe , ils sollicitent d'assister à ses repas ; il les bat, les renvoie, les réclame, fait le despote et tire de leur soumission une vanité asiatique . . .
Eh bien! le jour du départ est arrivé, et tous ces amis, Philippe vient de les quitter avec une indifférence totale. Les petits Suisses étaient sur le
quai qui criaient : « Adieu ! Philippe », mais il n'a pensé qu'à la locomotive.
En vain, pour apprendre à connaître leur fds, une fois le train en marche, ses parents cherchent-ils à l'émouvoir sur Anita l'Américaine, sur l'Anglais, sur les Suisses :
(( Tu sais, Philippe, tes camarades, jamais, jamais tu ne les reverras.
— Ah ! dit-il avec une vive curiosité, ils sont dans le trou ? »
Alors son père et sa mère, sans hésiter, se félicitent : (( C'est très heureux ! Nous croyons qu'il n'aura presque pas de cœur. Il en acquerra en devenant grand, pour ses parents, pour ses grandsparents, pour deux ou trois amis. Avec tous les autres, il sera aimable, mais ils pourront bien aller dans le trou sans que le pauvre chéri se fasse de chagrin. »
Et ils disent encore : « Comme il se développe ! Il a beaucoup profité de la Suisse, qui est un pays de bien-être sans plus. Le voilà maintenant avec une petite philosophie. Que serait-ce si on lui faisait voir l'Italie ! »
J'ai toujours regretté d'avoir reçu mes premières impressions d'Italie par la fenêtre d'un wagon. Le
LE TROU f{S
chemin de fer, trop rapide et trop fermé, nous débarque brusquement dans Turin, Gênes ou Milan sans que nous ayons joui de la transformation du ciel et des campagnes. Philippe sera plus favorisé. 11 va passer le Simplon en voiture et en traîneau. Le médecin de Paris, consulté par dépêche, n'y voit pas d'inconvénient si Ton prend des précautions.
Tout de même un rude départ ! Il faut une belle petite santé de trois ans pour se trouver k six heures du matin, en avril, sur la place de Brigue. Mais c'est si joli, un coupé de montagne, avec des chevaux pleins de grelots et qui s'ébrouent, joyeux, d'aller en promenade !
On part, on monte, monte les rampes infinies, et Philippe se met à dormir entre ses parents, que le remords agite. Qu'arriverait-il si l'on trouvait là-haut une tourmente ? Ils enveloppent de toutes les couvertures le petit garçon. Au bout d'une heure, il se réveille ; grande fureur d'avoir la tête dans un châle de laine ! En vain lui montre-t-on les beaux effets du soleil sur les pentes et là-bas, jusque dans la vallée du Rhône ; en vain la montagne de sapins finit-elle en neige et, plus haut encore, en brouillards indéterminés. Tout ce grand décor, d'un tragique à la Manfred, n'affaiblit point
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chez Philippe le tragique d'avoir une coiffure excentrique. Il crie et donne des coups de pied.
(( Voyons, petit Philippe, apaise-toi ; un pareil moment est très indiqué pour que nous soyons tous les trois parfaitement heureux. »
Et tout d'un coup il rit, nous montre une merveille qu'il vient de découvrir dans l'immense paysage alpestre. C'est, aux basques de la veste du postillon, deux boutons de cuivre qui luisent. Le voilà occupé, charmé, conquis.
On sait bien que les Alpes ne sont pas à la mesure d'un petit garçon. C'est même cette effroyable disproportion que l'âge n'atténue point qui nous accable, le jour où nous en prenons conscience, d'un poétique sentiment d'impuissance devant les spectacles sublimes. Mais tout de même, deux boutons de cuivre préférés à tout le Simplon ! cela m'humilie, car j'aimerais que Philippe fût un petit peu exceptionnel.
(( Permettez ! dit sa maman, quand Philippe commencera à distinguer les belles choses dans l'univers, il commencera aussi à se détacher de nous. »
On atteignait les hauts royaumes de la montagne. La neige alpestre, en cette saison, y compose d'immenses espaces immaculés. Pas un souffle, presque
de la chaleur. La voiture un instant s'arrêta et, avec elle, la sonnaille des chevaux : c'était aussi beau que Venise vue du large, quand le matin colore ses eaux d'or, de pervenche et de rose. Depuis une heure nous nous taisions et le petit garçon faisait la marmotte ; soudain, le doigt tendu, il s'enthousiasma :
(( Les chevaux qui ont de la neige dans les pieds ! »
Oui, Philippe, sauf les instants où il rêve d'un petit sac de figues, entr' ouvert de temps à autre, passe le Simplon sans rien remarquer que deux vieux boutons de cuivre et les sabots neigeux des chevaux. Bien plus, le confesserai-je? telle est sa ténacité, sa force de persuasion, qu'il me détourne du silence immense et de la paix qui nous entourent, pour m'attacher à ses préférences. Elles le laissent pourtant se lasser. 11 réclame des jouets. On lui parle du traîneau qu'il faudra prendre à l'hospice du Simplon pour franchir la gorge un peu dangereuse du Gordo. Une voiture sans roues, c'est ça qui est joli ! Il ne se tient plus d'impatience.
Enfin voici l'hospice minuscule et romanesque dans des déserts éblouissants et voici, tout auprès, le traîneau. Le temps d'y transporter les malles, nous partons par l'horreur de route qu'offre en
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avril le haut du Simplon. Taillée dans la neige et bordée par un prodigieux abîme, c'est à peine si elle a la largeur de notre véhicule.
« Cocher, pourquoi ce cheval non attelé qui trotte à dix mètres devant nous ?
— C'est pour essayer le chemin. »
Les voyageurs ne l'avoueraient pas, mais ils ne sont guère rassurés ; l'abîme leur donne le vertige, et naïvement, à la muette, ils maintiennent des deux mains le traîneau, qui file, tandis que le postillon, de son long fouet, égaie le cheval de tête, maintient à droite, à gauche ses tireurs, dont le moindre faux pas nous précipiterait, et se déplace lui-même de minute en minute pour faire les pesées convenables.
(( C'est gentil, n'est-ce pas, Philippe, le traîneau ?
— Non, ça ne me fait pas plaisir. »
Petite plainte murmurée d'abord avec une sincérité comique, mais qu'il répète maintenant avec une angoisse grandissante, au point qu'on en a un peu de chagrin. Et puis voici le mot qu'il n'avait jamais dit, le pauvre innocent, et par oîi il entre dans la pleine humanité :
(( J'ai peur ! »
Avec quel accent déchirant !
(( Peur de quoi, puisque je liens ta main?
— J'ai peur d'aller dans le trou.
— Je vais te prendre sur mes genoux, ton petit corps serré contre moi. Ne regarde pas à droite, Philippe ; vois à gauche le beau mur de neige. Quand je liens mon petit garçon, il ne peut jamais lui arriver de mal.
— Ah ! »
Comme c'est pénible, quand Philippe fait cet (( ah ! )) (un peu étonné, mais tout de même plein de crédulité), de penser que mon affirmation n'est pas complètement vraie !
A chaque secousse que donne un coup de fouet ou un élan des chevaux, à chaque effort du vent qui voudrait nous faire perdre l'équilibre, le petit garçon jette un regard vers le précipice, que je lui masque de mon manteau. Je le sens qui tremble; je l'entends qui pleure : (( Le trou, nous glissons dans le trou . »
(( Non, Philippe, lu n'y glisseras que trente années après que j'y serai, vingt années après que ta petite maman y sera. Tant que je demeurerai, jamais PhiUppe n'ira dans le trou. Vois comme les chevaux sont gais : ils rient que lu inventes d'avoir peur. Les chevaux, le cocher, petite maman, moi, c'est nous tous que Philippe mettra dans le trou. »
A Fauberge de Gondo, le dernier village suisse, tout le monde s'est rassemble pour donner son avis sur le petit garçon, qui pourrait avoir froid. Et pour le décider à permettre qu'on frotte de neige ses pieds nus, chacun se donne l'onglée à pétrir des boules, des bonshommes.
Est-ce le soleil qui s'est mieux dégagé ? Dès les premiers tournants de la descente, on a senti le bien-être d'Italie. En vain les Alpes gardent-elles leurs vastes proportions ; en vain les sapins sans verdure continuent-ils de jouer les titans foudroyés ; en vain la montagne qui s'abaisse nous rappellet-elle l'Auvergne des environs de Besse, puis la vallée vosgienne de la Vologne : quelque chose d'aimable, ici, flotte sur la nature, qui n'a son pareil dans aucune région du Nord et qui très vite a su rasséréner Philippe. Il se réjouit, au traverser des hameaux, si nous lui lisons les enseignes des magasins. Ces syllabes italiennes bien sonores et chantantes lui font une musique qu'il gazouille en la coupant de rires.
Vers cinq heures on déboucha brusquement sur Domo d'Ossola, où les arbres sont d'un vert tendre, les vignes fortes et jeunes, l'atmosphère déjà virgilienne. Il y avait des rues animées, des
villas en marbre et le tiède soleil finissant d'une journée de quiétude. Nous quittons la voiture pour le chemin de fer. Une fois installés dans le wagon, je mets à la portée du petit garçon tous les discours excitants que les gens du Nord, Français du xvi^ siècle ou Français de Bonaparte, entendirent de leurs conducteurs en descendant la pente italienne des Alpes : « Philippe, tu respireras des fleurs innombrables et nouvelles ; c'est le pays des figues ; la musique te réjouira sous le soleil et sous les étoiles, et des petits camarades t'attendent qui savent plus de jeux qu il n'y en a dans toute la Suisse. ))
Il dormait en arrivant à Gravellonna et ne se réveilla même point quand nous le transportâmes dans l'omnibus de Pallanza.
Dès le lendemain matin, nous gagnons en barque l'isola Madré, bouquet odorant sur le lac bleuâtre, où Philippe, sous des feuillages tropicaux, parmi les paons et les faisans, ramasse des fleurs de gardénia. Par milliers, elles parfument et diaprent la terre. Ses mains remplies, le voilà bien en peine ; il demande a retourner au lac de Genève pour y chercher un petit seau de jardin qu'il a oublié.
(( C'est qu'il faudra reprendre le traîneau, la voiture sans roues. »
yO LES AMITIES FUANÇAISES
En une seconde, comme la rongeur envahit le visage d'un timide, la crainte afflue à fleur de peau sur tout ce petit corps d'innocent. 11 explique qu'on peut très bien mettre des fleurs dans ses poches...
Le grand air respiré la veille lui a si fort enrichi le sang qu'après déjeuner, quand une Anglaise joue du piano, il commence à circuler bravement au milieu des étrangers, puis à danser. Je connais un bazar sur le petit port de Pallanza, et pour récompenser Philippe d'être si bien portant, je déclare qu'immédiatement et tout seul je vais aller chercher le seau de jardin sur le lac de Genève.
Philippe d'abord se réjouit, puis brusquement, ô surprise! il va se fourrer sous une table. C'est toujours le signe d'un gros chagrin. On le tire de cette humble pénitence, le visage bouffi de larmes toutes prêtes et qui éclatent dans un cri désespéré d'affection :
« Je ne veux pas, je ne veux pas que tu ailles dans le trou ! »
Italie ! terre émouvante ! Salve, magna parens... Elle nous fait aimer la vie, même dans les autres. C'est l'éternelle éducatrice et qui continue d'adoucir les jeunes barbares. Nous nous félicitons d'avoir mené l'un d eux par delà les Alpes.